2012 POLITIQUE

It’s (still) the economy, stupid !

Le troisième volet des Men in Black propose un jeu visuel sur la notion de « saut » dans le temps. Pour revenir en 1969, l’agent J. (Will Smith) doit sauter du haut du Chrysler Building à New York, et activer un portail temporel au cours de la chute. Alors qu’il remonte le temps, l’environnement de J. se modifie, nous donnant un aperçu de quelques scènes iconiques de l’histoire des Etats-Unis. On revoit le Chrysler Building se construire en accéléré. Inauguré le 27 mai 1930, l’édifice dessiné par William Van Alen est un symbole d’un autre temps, d’une autre crise financière dévastatrice. Le personnage se prend un journal dans la figure, qui titre « Wall Street Crash! » Il tourne la tête et aperçoit des hommes en complet-veston et chapeaux qui viennent de sauter du gratte-ciel, probablement ruinés.
Le parallèle entre la crise actuelle et la Grande Dépression apparaît même dans les blockbusters. S’il est constant et critiquable dans le discours politico-économique,  il est ici traité sous un angle optimiste. Un nouveau saut temporel transporte l’agent J. au défilé de la victoire en 1945, puis le scénario insiste sur la période de grandeur des Etats-Unis au cours des années 1960. Au cinéma, la crise semble loin derrière nous.

Le 11 juin dernier, la Federal Reserve a publié un rapport qui évalue les effets dévastateurs de la récession consécutive à la crise financière. La richesse médiane des familles américaines (soit la valeur des actifs moins les dettes) a chuté d’environ 40 % en trois ans (2007-2010), retrouvant un niveau comparable à 1992. Le revenu moyen a chuté de 8 % entre ces deux dates.
La classe moyenne décline, alors que les dépenses des consommateurs américains représentent 70 % de l’activité économique nationale. Si un quart des familles américaines n’a dorénavant plus de dette, certaines catégories de la population restent très endettées. Les impayés des prêts étudiants s’élèvent par exemple à 1000 milliards de dollars, alors que les frais de scolarité continuent d’augmenter, ce qui suggère peut être une nouvelle bulle. ( Voir cette saisissante infographie  du New York Times).
20,5 millions de personnes (6,7 % de la population) sont en situation de grande pauvreté. Leur revenu représente moins de la moitié du seuil de pauvreté, soit un budget en dessous de 9 000 $ pour une famille de trois personnes. Six millions de personnes n’ont pas d’autre revenu que les food stamps.

Sans surprise, le principal sujet de la campagne présidentielle aux États-Unis reste l’économie.
La reprise se faisant désirer, les deux candidats seront jugés sur leur capacité à convaincre qu’ils seront les meilleurs placés pour sortir pour de bon le pays de la crise et rétablir la bonne santé économique. Deux conceptions opposées s’affrontent concernant les réponses politiques à la crise. En simplifiant, Barack Obama entend plutôt réfléchir à un nouveau stimulus, en continuant d’investir dans l’éducation, les infrastructures et la recherche. La méthode Obama chercherait à atténuer le creusement des inégalités et l’augmentation des souffrances sociales pour construire des ressources sur le long terme.

Mitt Romney propose une politique volontariste d’urgence, en insistant sur l’austérité, avec un ensemble de déductions et réductions fiscales, tout en faisant des coupes larges dans les dépenses publiques. Cette approche s’inspire des allègements fiscaux votés en 2001 et 2003 pendant les administrations Bush, qui ont surtout favorisé les classes moyennes et supérieures. Selon l’économiste Joseph Stiglitz, ils ont été une solution particulièrement inefficace:

Les allégements fiscaux ont déplacé vers la Réserve Fédérale le fardeau pour atteindre le plein emploi. La Fed a comblé l’écart en créant une bulle, par une réglementation trop lâche et une politique monétaire desserrée. Et la bulle a incité 80 % d’Américains à consommer au-delà de leurs moyens. Cette politique a fonctionné, mais c’était un palliatif provisoire et intenable.

L’équipe de campagne de Mitt Romney cherche à le présenter comme le CEO de l’Amérique qui, grâce à son expérience dans le privé, connait les recettes pour ramener le pays sur le droit chemin de la réussite économique. Ce profil se veut en opposition totale avec celui d’Obama, qui a fait l’essentiel de sa carrière à l’université et dans le secteur public. Il s’agit donc de faire du candidat républicain le Manager en Chef de ce pays d’entrepreneurs. Romney veut renouer avec une tradition historique de l’Amérique, qui a, dans un premier temps, accordé une confiance aveugle aux créateurs d’entreprises. Les grands capitaines d’industrie étaient, à la fin du XIXe siècle, très puissants et pouvaient envisager une carrière politique ou de peser sur les politiques publiques.
L’atout majeur de Romney ne serait pas son bilan en tant que gouverneur du Massachusetts, mais son expérience professionnelle dans la finance. Il en aurait tiré plein d’idées pour rendre l’environnement économique plus facile et plus attractif. En juin 2011, il annonçait sa candidature en se présentant comme un esprit libre fort de son passé dans le secteur privé. Il déclara avoir abandonné un emploi confortable 27 ans auparavant pour repartir de zéro et fonder une affaire avec des amis, s’inscrivant d’entrée dans le rêve entrepreneurial et célébrant la prise de risque.
Romney adopte une attitude plutôt « flexible » par rapport à son passé. Certains le qualifient même d' »auto-révisioniste », en s’appuyant sur la première biographie du candidat, The Real Romney, écrite par deux journalistes du Boston Globe, Michael Kranish et Scott Helman.

Diplômé des écoles de commerce et de droit d’Harvard, Romney est entré à Bain & Company, une entreprise de conseil en investissement. Bill Bain, président de la firme, lui propose quelques années plus tard de participer à la création de Bain Capital, un fonds de capital investissement (private equity). Ces entreprises prennent des parts au capital des entreprises, souvent en situation difficile, en espérant les revendre quelques années plus tard avec une plus-value correspondante à deux ou trois fois la mise. Romney n’a donc pas exactement tout quitté pour monter sa petite entreprise avec quelques amis. Ce portrait de « manager performant » est difficilement tenable.

L’équipe de campagne d’Obama attaque directement ce « mythe ». Le directeur de campagne David Axelrod qualifie Romney de prétendant au poste d' »Outsourcer-in-Chief » (« Délocaliseur en Chef »). Les stratèges démocrates cherchent à retourner le principal argument électoral du candidat républicain. Cette tactique est comparable à la manière dont l’équipe de campagne de George W. Bush avait attaqué John Kerry en 2004 sur son passé glorieux pendant la guerre du Vietnam.
S’appuyant sur une enquête du Washington Post, le camp démocrate dénonce le bilan de Romney dans la finance. En tant qu’ancien dirigeant de Bain Capital, Romney aurait favorisé les profits plutôt que les travailleurs américains. Comme le montre l’enquête, Bain Capital a été pionnière en investissant massivement et en conseillant des entreprises pour qu’elles délocalisent leurs productions en Chine et en Inde.

Mitt Romney entouré de collègues chez Bain Capital, tous témoignant d'une certaine confiance en l'avenir.

La campagne Obama multiplie les attaques publicitaires à la télévision et fait témoigner des anciens employés licenciés à la suite des bons soins de Bain Capital. Cette thématique raisonne fortement avec les projets législatifs du président sortant, qui souhaite stopper les exemptions fiscales pour les entreprises qui délocalisent, tout en incitant fiscalement les entreprises qui créent des emplois aux États-Unis. Le taux de chômage stagne à 8,1 % pour le mois de mai. Mitt Romney a promis que ce taux sera de 6 % à la fin de son mandat présidentiel.
Selon la formulation optimiste d’Orson Scott Card, « Unemployment is capitalism’s way of getting you to plant a garden ».
Il n’empêche que Barack Obama doit éviter que la situation de l’emploi recommence à se dégrader. Aucun président n’a (encore) été réélu avec un taux de chômage supérieur à 7 %, hormis Ronald Reagan.

1 comment on “It’s (still) the economy, stupid !

  1. Pierre-Louis Rolle

    « L’atout majeur de Romney ne serait pas son bilan en tant que gouverneur du Massachusetts, mais son expérience professionnelle dans la finance. »

    Tu m’étonnes, son bilan est celui d’un dictateur communiste selon les nouveaux standards du GOP. Il mériterait d’être lynché devant la Cour Suprême pour avoir supporté le individual mandate (… jusqu’à ce qu’Obama soit aussi en sa faveur…).

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