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Iran / Etats-Unis : combattre le discours essentialiste

Si vos pas vous amènent en Iran, vous attirerez des regards curieux. Lors de mon séjour dans le pays l’été dernier, une amie iranienne m’a confié que l’élection d’Ahmadinejad en 2005 et sa réélection en 2009 ont placé l’Iran dans la catégorie des indésirables, et que le premier indicateur de ce changement a été la chute vertigineuse de la fréquentation du pays par les touristes. « Sous Khatami (président dit « réformateur », élu en 1997, prédécesseur d’Ahmadinejad, ndlr), il y avait des touristes partout ».

Les « touristes » -si le mot convient- sont une espèce quasi disparue, et qui peut s’en étonner ? Le pays n’a pas franchement bonne presse. Dans les médias et dans les discussions,  les approximations et simplifications sont de mise. Les singularités de ce pays restent globalement méconnues : souvent confondu avec l’Irak ou l’Afghanistan, assimilé à un pays en guerre, amalgamé avec Al-Qaeda ou les Talibans, ou, pire – vous dirait un Iranien ! – identifié comme un pays arabophone.

Il est de surcroît associé à des représentations monolithiques : société rétrograde, patriarcale et théocratique, impasse économique, conduite irrationnelle d’une politique nucléaire et menace quasi-constante d’une intervention israélienne ou américaine sur son sol. Un tableau à faire frémir. Ce discours dominant sur l’Iran trouve, dans une très large mesure, sa source aux Etats-Unis, avant d’être repris ad nauseam par les médias.

L’ampleur du Mouvement Vert contestant la réélection d’Ahmadinejad en 2009  a pris de cours l’opinion publique internationale. L’Iran y est apparu comme une société capable de mobiliser des ressources humaines (des centaines de milliers de personnes descendent dans la rue) et technologiques (usage des réseaux sociaux modernes Facebook et Twitter par exemple) pour revendiquer la liberté d’expression et l’établissement d’un état de droit. Avant la répression.

Depuis, le printemps arabe de 2011 a largement éclipsé l’actualité iranienne, contribuant à la cristallisation d’un discours simpliste -mais de bon ton – sur le pays. Il n’en reste pas moins que la société iranienne évolue en marge de ce discours dominant, à l’image de l’épisode de 2009.

Il ne s’agit bien évidemment pas de faire l’apologie d’un système d’oppression, mais de tenter de retracer la genèse d’un discours trop souvent négatif et partial sur ce pays en mutation. Une étude de la relation bilatérale Iran/Etats-Unis permet de prendre le pouls de ce discours et d’en évaluer la pertinence et les limites

Il ne s’agit bien évidemment pas de faire l’apologie d’un système d’oppression, mais de tenter de retracer la genèse d’un discours trop souvent négatif et partial sur ce pays en mutation. Une étude de la relation bilatérale Iran/Etats-Unis permet de prendre le pouls de ce discours et d’en évaluer la pertinence et les limites.

 Genèse d’un antagonisme en temps de Guerre froide

La tension entre Téhéran et Washington naît du coup d’état de la CIA en 1953, de son soutien au régime du Shah et à sa personne ; elle s’intensifie sur fond de Guerre froide sous la direction de Khomeyni, violemment anti-américain et anti-Israël. Outre l’hostilité revendiquée de l’Iran aux intérêts américains depuis la Révolution, les Etats-Unis craignaient une invasion soviétique du pays, à l’instar de celle de l’Afghanistan par l’URSS en 1979.[acp footnote]La première guerre d’Afghanistan (1979-1989)  a ravagé le pays. Ce conflit de dix ans oppose l’URSS aux moudjahidines afghans (guerriers saints). A l’issue du conflit, le pays est plongé dans la guerre civile jusqu’à l’arrivée au pouvoir des Talibans, soutenus financièrement par l’Arabie Saoudite et matériellement par le Pakistan.[/acp]

La fin de la Guerre froide est un moment de tourment pour l’Iran. Désireux de voir la révolution et sa variante du chiisme se propager aux pays musulmans limitrophes, Khomeyni  se heurte à l’opposition de Saddam Hussein, qui convoite de surcroit la région pétrolifère du Khuzestan iranien. L’invasion du pays par l’Irak a des conséquences désastreuses et le soutien au régime s’en trouve érodé : les Iraniens s’étaient notamment insurgés contre l’envoi d’adolescents sous-entraînés sur le front. Malgré la guerre (1980-1988), les dirigeants savaient que le peuple attendait du changement en grand après la dictature du Shah, à commencer par l’amélioration de leurs conditions de vie et davantage de représentation politique.

Un pays en mouvement

Les années 1979-1989 sont marquées par l’inféodation de l’appareil politique, législatif et judiciaire au Guide suprême. Khomeyni inscrit l’anti-américanisme dans la vie quotidienne, notamment dans les sermons religieux, ponctués de “Marg Bar Amrika” (mort aux Etats-Unis). Malgré cette rhétorique officielle, le scandale de l’affaire Iran-Contra en 1987 semble, pour un temps, rendre caduque le discours officiel des dirigeants iraniens et américains.[acp footnote]L’Iran avait entamé des négociations secrètes avec l’administration Reagan pour échanger des otages américains détenus par le Hezbollah libanais contre des armes.[/acp]

En marge de cet autoritarisme dans la sphère publique, l’étau patriarcal et hiérarchique se desserre dans la sphère privée à mesure que l’instruction des femmes progresse, que la fécondité baisse pour atteindre deux enfants par femme et que l’âge du mariage s’éloigne car  les études se prolongent. [acp footnote]La recherche de Marie Ladier-Fouladi révèle une égalité grandissante au sein du couple –répartition des tâches, prises de décisions conjointes aussi bien familiales que financières cf M. Ladier-Fouladi, « Démographie, femmes et famille : relations entre conjoints en Iran post-révolutionnaire », Revue Tiers Monde, vol. 46, n° 182, 2005, p. 281-305.[/acp]

La chute du Shah est donc un moment fondateur qui provoque des changements sociodémographiques profonds dans le pays. Ces derniers font naître un compromis politique dans les années 1990 entre la République Islamique et un électorat jeune qui ne se reconnait plus dans ses valeurs traditionnelles. L’arrivée au pouvoir des « réformateurs », dont le président Khatami, élu triomphalement en 1997[acp footnote]Plus de 70% des suffrages au premier tour[/acp] et 2001, est le signe de cette ouverture temporaire du pays. En dépit de cette démocratisation à l’œuvre, la rhétorique et la politique des Etats-Unis se durcissent à l’endroit de l’Iran.

Les années 1990, l’embargo et l’avènement de la présidence Bush Jr.

Les relations diplomatiques entre l’Iran et les Etats-Unis sont rompues au moment de la prise d’otages de 1979.[acp footnote]Les intérêts américains sont depuis représentés par l’ambassade suisse.[/acp] Les procédés d’isolation économique mais aussi rhétorique de l’Iran employés sous Clinton, Bush et Obama, rappellent étrangement les années de Guerre froide. Bien que souvent spectaculaires, les échanges entre les deux pays paraissent tout au moins anachroniques, tout au plus une démonstration de mauvaise foi.

Les années 1990 correspondent à la doctrine de dual containment. Formulée dans les années 1993-1994, elle correspond à l’endiguement (containement) de l’Iran et de l’Irak, principaux adversaires d’Israël dans la région. Clinton décrète[acp footnote]Executive Order 12959[/acp] un embargo sur l’Iran de Rafsanjani (1995), accusé de développer un arsenal nucléaire et d’être une base arrière pour l’entraînement de terroristes. L’année suivante, le Congrès adopte l’Iran and Lybia Sanctions Act (ILSA) qui pénalise les entreprises qui investissent des sommes supérieures à 20 millions de dollars dans l’industrie pétrolière iranienne.[acp footnote]Wright, Steven. The United States and Persian Gulf Security: The Foundations of the War on Terror, Ithaca Press, 200.[/acp][acp footnote] Cette loi a été renforcée en 2010, et à nouveau en 2012  avec la signature du Iran Threat Reduction and Syria Human Rights Act of 2012 par Obama.[/acp]

L’élection du réformateur Khatami en 1997 améliore brièvement les relations entre les deux pays. Une forme de dialogue s’établit avec Washington dans le cadre de ce que le président iranien nomme le « dialogue des civilisations »[acp footnote]Anthony J. Dennis, LETTERS TO KHATAMI: A Reply To The Iranian President’s Call For A Dialogue Among Civilizations’, Wyndham Hall Press, July 1, 2001,p.7[/acp]. Il critique en fait la taxonomie d’Huntington dans son essai (1993) devenu livre (1996) le Choc des Civilisations[acp footnote]Sa thèse fait encore à ce jour l’objet de débats historiographiques musclés Dans son livre, Huntington propose une nouvelle grille de lecture pour comprendre les relations internationales après la chute du bloc soviétique. D’après lui, les enjeux géopolitiques ne seront plus de l’ordre des idéologies et des états-nations, mais régies par des clivages culturels (cilivisationnels), où la religion tient une place centrale.[/acp]. Comme le rappelle Emmanuel Todd, « même si la Chine est désignée par Huntington comme le principal rival des Etats-Unis, c’est la virulence de l’Islam et son conflit supposé avec l’Occident qui sous-tendent l’argumentation du choc de civilisations ».[acp footnote]Emmanuel Todd, Après l’Empire, 2002, p.49[/acp] Khatami fait un pas vers la « civilisation » américaine au moment où les relations Iran-Etats-Unis sont en berne.

Le président et l’ayatollah Khamenei condamnent d’ailleurs les attentats du 11 Septembre[acp footnote]http://news.bbc.co.uk/2/hi/middle_east/1549573.stm[/acp], à l’instar de milliers d’Iraniens qui témoignent leur solidarité au peuple américain.[acp footnote]Cette solidarité reposait en partie sur les mauvaises relations entre l’Iran et Al Qaeda et les Talibans. En 1998, 8 diplomates iraniens sont assassinés par les Talibans au consulat iranien située à Mazar-e-Sharif en Afghanistan.[/acp] Rappelons aussi que l’Iran, l’Inde et la Russie apportèrent leur soutien financier et logistique à l’Alliance du Nord qui provoque la chute du régime Taliban en 2001. Khatami espérait que cette coopération pourrait conduire à renouer des liens avec les Etats-Unis.

Mais cette « détente » est de courte durée : dans son célèbre discours sur l’Etat de l’Union de 2002, George W. Bush inclut l’Iran à l’« axe du mal » (axis of evil) aux côtés de l’Irak et de la Corée du Nord, en donnant une dimension morale à un antagonisme auparavant dominé par des considérations économiques. L’année suivante, il refuse l’offre de négociations de Khatami au même moment où l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) s’inquiète des taux d’uranium enrichi sur le site de Natanz, qui seraient supérieurs aux normes civiles.

Du côté iranien, l’électorat,  désenchanté par le maigre bilan législatif des réformateurs, délaisse les bureaux de vote. Le milieu des années 2000 se caractérise par une hausse de l’abstention et favorise l’avènement, en 2005, du conservateur Ahmadinejad sous l’œil suspicieux de l’Occident.

Ahmadinejad v. Bush et perméabilité des discours dominants

L’arrivée d’Ahmadinejad au pouvoir se traduit par une politique liberticide en Iran[acp footnote]On pense par exemple à la répression sévère du Mouvement Vert en 2009.[/acp]. Les emprisonnements arbitraires, les exécutions montent en flèche, les libertés individuelles sont muselées. Un dialogue de sourds s’installe sur la scène internationale ;  provocation et dissuasion rhétoriques se font écho.

En parallèle, dans le monde post 11-Septembre, l’offensive médiatique et rhétorique de George W. Bush sur les dossiers de politique étrangère met à mal tout compromis. Sous sa présidence, les Etats-Unis semblent engagés dans une campagne de relations publiques anti-Iran  quasi permanente.[acp footnote]http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/1566614/George-Bush-warns-Putin-over-World-War-III.html[/acp]

Quelle est la perméabilité de ces discours, dans un pays comme dans l’autre ? Par exemple, comment se positionne la jeunesse iranienne face à cet anti-occidentalisme/américanisme héréditaire ?

L’anti-américanisme originel de Khomeyni est perpétré depuis la révolution de 1979. Un des évènements les plus médiatisés reste–malheureusement-  l’anniversaire de la prise de l’ambassade américaine, organisé tous les ans par les autorités. La 33ème édition, en novembre dernier s’est accompagnée des traditionnels « mort aux Etats-Unis » et « mort à Israël », et des drapeaux américains et israéliens ont, comme à l’accoutumée, brulé devant les caméras.

La population iranienne demeure jeune : 32% de celle-ci a moins de 20 ans[acp footnote]d’après le recensement de 2011 cf : http://keyhani.blog.lemonde.fr/2012/07/27/75-millions-diraniens-et-de-moins-en-moins-de-jeunes/[/acp]. La jeunesse n’aspire globalement qu’à trouver les ressources pour vivre pleinement sa condition en Iran. Le cas échéant, quitter le pays reste une option de premier plan mais à la logistique titanesque. Les Etats-Unis et le Canada sont d’ailleurs la destination privilégiée des Iraniens depuis plus de trente ans, la plus grande communauté iranienne expatriée vit aux Etats-Unis et le maire de Beverly Hills est d’origine iranienne.

L’appareil répressif de l’Etat est contourné de nombreuses manières pour profiter, par la transgression, des interdits occidentaux et notamment de la culture américaine. Cela va de l’organisation clandestine de concerts underground, à l’usage de proxifiers – brouilleurs d’adresses IP – qui permettent de se connecter sur les réseaux sociaux de type Facebook ou Couchsurfing sans éveiller les soupçons. Beaucoup d’Iraniens que j’ai rencontré lors de mon voyage avaient des ordinateurs Mac, téléchargeaient de la musique américaine ou s’amusaient de Sponge Bob ou d’Angry Birds. Paradoxalement donc, la population iranienne est beaucoup plus pro-américaine que n’importe quel autre pays de la région.

Outre-Atlantique, l’emprise du discours officiel sur l’Iran est phénoménale : en 2011, les Américains considéraient que l’Iran était leur ennemi numéro 1 sur la scène internationale, largement devant la Chine.[acp footnote]http://www.gallup.com/poll/152786/Americans-Rate-Iran-Top-Enemy.aspx[/acp] Un sondage Gallup de Février 2013 indique que 99% des Américains considèrent que le programme nucléaire iranien est une menace pour les Etats-Unis.[acp footnote]http://news.antiwar.com/2013/02/20/gallup-staggering-99-percent-of-americans-see-irans-nuclear-program-as-threat/[/acp]

Il convient cependant de rappeler que si peu d’hommes politiques aux Etats-Unis rejettent effectivement le discours politico-médiatique sur l’Iran, des voix minoritaires se font entendre. Ron Paul s’est élevé à plusieurs reprises contre l’attitude des Etats-Unis,  s’est opposé à la résolution Rothman-Kirk et au Comprehensive Iran Sanctions, Accountability, and Divestment Act de 2010 –qui prolonge l’ISA de 1996 -, expliquant que l’application de sanctions contre Téhéran revenait à une déclaration de guerre. Le discours américain s’est largement cristallisé autour de la question du programme nucléaire iranien et ses conséquences pour la région.

La question du nucléaire

Depuis l’ère Clinton, la pomme de discorde demeure l’émergence d’un programme nucléaire iranien sur fond de doctrine Begin.[acp footnote]Du nom de Menahem Begin, premier ministre israélien de 1977 à 1983. Cette doctrine vise à empêcher tout autre Etat qu’Israël de devenir détenteur de l’arme nucléaire dans la région. Ceci explique les bombardements de l’Irak en 1981 par Israël, pour détruire le réacteur nucléaire d’Osirak, et ceux de la Syrie, en 2007, pour détruire l’installation de Deir ez–Zor.[/acp] L’alignement des pays occidentaux  -et d’Israël – contre ce programme reste un facteur important de tension dans la région. Et bien sûr, l’attitude de défiance de l’Iran vis-à-vis des sanctions de l’ONU (la première remonte à 2006), des Etats-Unis ou de l’UE, envenime la situation et tend à donner raison aux discours simplistes.

Lors du 16ème sommet des Non-Alignés qui se tenait à Téhéran début septembre 2012, le mouvement -120 pays représentés- a apporté son soutien au programme nucléaire iranien et l’ayatollah Khamenei a répété que l’Iran ne fabriquait pas d’armes nucléaires.

Que faire de ces déclarations ? Il semble que la question du nucléaire est sujet à caution, contrairement à l’orthodoxie en vogue.

Téhéran est sans nul doute à la recherche d’une capacité nucléaire. Mais la question de l’armement reste ouverte. D’ailleurs, la publication du NIE (National Intelligence Estimate)[acp footnote]Il s’agit d’une synthèse regroupant les conclusions tirées des agences américaines de renseignement.[/acp] de 2007 avait provoqué un tollé aux Etats-Unis. Le rapport prenait le contrepied du précédent (2005) qui avançait que l’Iran fabriquait des armes nucléaires. Israël s’était aligné sur ces positions, tout en poursuivant ses appels à une action dissuasive contre l’Iran.[acp footnote]http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/middleeast/iran/9226617/Iran-has-not-yet-decided-whether-to-build-nuclear-weapon.html[/acp] Le rapport a été contesté, réévalué et les hypothèses de sites souterrains où l’Iran enrichirait de l’uranium dans la clandestinité fourmillent. Ceci est d’autant plus ironique qu’Israël continue de refuser aux inspecteurs nucléaires des Nations Unies l’entrée sur son territoire.[acp footnote]http://www.guardian.co.uk/world/2012/dec/04/un-tells-israel-nuclear-inspectors[/acp]

La diabolisation de l’enrichissement de l’uranium en Iran sert des fins politiques qu’il s’agisse du contrôle des ressources énergétique clés dans la région (détroit d’Ormuz et le pétrole iranien par exemple) ou de l’affirmation de la puissance symbolique (militaire, diplomatique…) des Etats-Unis.  Cette focale n’est pas simplement rhétorique ou dissuasive. Elle a un pendant très concret : assassinats de scientifiques[acp footnote]http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2012/jan/16/iran-scientists-state-sponsored-murder[/acp], sanctions économiques (embargo, ILSA), propagation de virus informatiques créés, semble-t-il, par les Etats-Unis et Israël  -Stuxnet, puis Flame- visant à ralentir le programme du pays.

Il n’est pas déraisonnable de penser que l’Iran est pleinement conscient des enjeux d’un passage du seuil du nucléaire militaire. La découverte de sites clandestins entraînerait très probablement une intervention des Etats-Unis et d’Israël, et on voit mal quels types d’avantages une guerre régionale pourrait apporter à un pays à l’économie exsangue. Pourquoi refuser l’arme nucléaire à l’Iran ? Et est-on en droit de penser que l’attitude américaine pousse l’Iran dans ses derniers retranchements, incluant l’acquisition de l’arme nucléaire ?

Vers une détente rhétorique?

Que faire des élections d’Obama et celle, toute récente, du nouveau président iranien Rohani ?

Le célèbre discours du Caire, prononcé par Obama le 4 juin 2009 a laissé envisager de nouvelles relations possibles, sans que l’on puisse parler activement d’une détente entre les deux pays. Mais l’hypocrisie du discours américain reste criante sous sa présidence, et le décalage entre le discours et les actes devient de plus en plus gênant. On pense à l’instrumentalisation par la Maison Blanche du soutien de l’Iran au régime Assad en Syrie, comme si les Etats-Unis pouvaient utiliser ce type d’exemple sans scrupules. Surtout lorsqu’Efrain Rios Montt –ancien dictateur du Guatemala soutenu par les Etats-Unis de Reagan – se retrouve condamné pour crimes contre l’humanité en 2013.

Si Rohani semble disposé à rétablir un dialogue constructif avec les Etats-Unis et apparaît comme un réformateur dans les médias, Khamenei reste inflexible. Le statu quo ne pourra être maintenu éternellement, mais il est probable que l’Iran reste campé sur ses positions tant que les Etats-Unis n’auront rien de concret à proposer qui respecte les exigences iraniennes. L’échec de pourparlers avec les Etats-Unis rendrait Téhéran vulnérable, et le contraindrait à chercher le soutien d’alliés américains ce qui l’affaiblirait plus que de jouer la montre.

La perpétuation d’une représentation essentialiste de l’Iran n’est pas un hasard, elle est politique. Elle n’est pas non plus sans effets. A l’embargo économique semble s’ajouter un embargo médiatique et philosophique, qui privilégie une pensée unique – celle d’un Iran dangereux et irrationnel – au détriment d’une vision plus réaliste.

C’est cette dernière qu’il faut privilégier dans les discussions, peu importe leur portée ou leur auditoire. Pas seulement parce que les Etats-Unis devraient être à la hauteur des idéaux qu’ils prônent, plutôt que de refuser à certains pays, par la violence économique ou rhétorique, de mener leur transition démocratique comme ils l’entendent. Il faut avant tout  la privilégier car elle témoigne d’une capacité à mettre à distance un cadrage cognitif puissant qui nous empêche, au final, de penser un peu plus par nous-mêmes.

* Balises *

Une bonne compréhension des enjeux de la relation Iran / Etats-Unis ne saurait faire l’économie d’un petit récapitulatif historique.

Le point de départ : les relations entre Washington et Téhéran furent cordiales par le passé. Le premier ambassadeur iranien se rend à Washington à la fin du XIXème siècle. Conformément à la doctrine Monroe, les Etats-Unis regardent peu du côté de l’Iran durant la première moitié du XXème siècle.

Le moment charnière : le tournant 1950-1970. De nouveaux enjeux énergétiques émergents et le contexte de Guerre froide placent l’Iran au cœur des préoccupations géostratégiques de la Grande Bretagne, de l’Union Soviétique et des Etats-Unis.

Les protagonistes : Mohammad Reza Pahlavi (le Shah (roi) d’Iran)
Mohammad Mossadegh (le premier ministre)
Allen Dulles (directeur de la CIA de 1953 à 1961)
Rouhollah Khomeyni (instigateur de la révolution islamiste de 1979, puis Guide suprême)

L’objet du contentieux : la nationalisation de l’Anglo-Iranian Oil Company (maintenant BP) en 1952 est sanctionnée par le parlement iranien sous l’impulsion du premier ministre Mohammad Mossadegh. La place stratégique de l’Iran devient évidente : le pays contrôle le détroit d’Ormuz, par lequel transite un tiers du pétrole brut mondial.

But de la nationalisation: sanctionner le partage inéquitable des profits de l’AIOC (les Britanniques manipulaient les chiffres des recettes au détriment des iraniens).

Moyens de la période: le coup d’état & l’exil politique.
Avec l’appui de la Grande-Bretagne, la CIA organise un coup d’état en 1953 –l’Opération Ajax – pour remettre le Shah, allié des intérêts américains, sur le trône après son bref exil, renversant au passage le gouvernement Mossadegh.

Le règne du Shah se transforme rapidement en dictature. La CIA protège le Shah, et encadre la police d’état (SAVAK-connue pour son penchant pour la torture). L’Iran devient à ce moment, et jusqu’à la révolution islamiste, un bastion pro-américain dans la région du Golfe et une base rapprochée pour l’espionnage de l’URSS.

« La révolution blanche » & Khomeyni : le Shah met en place la « Révolution Blanche », une série de mesures de modernisation, parmi lesquelles l’octroi du vote aux femmes, des réformes agraires, une réforme du système judiciaire –qui pour beaucoup, à l’instar de Khomeyni, un professeur de théologie devenu ayatollah, menaçait la charia coranique.
Il devient le leader influant de l’opposition religieuse au régime du Shah. Jugé subversif il est sommé de quitter l’Iran. Il finit par s’installer en France, à Neauphle-le-Château, où il côtoie Jean-Paul Sartre ou encore Michel Foucault.

L’exil politique du Shah : il est précipité par un mouvement contestataire et populaire qui fustige entre autres les méthodes brutales de la SAVAK et les extravagances de la famille royale. Le Shah se réfugie en Egypte, au Maroc, aux Bahamas puis au Mexique.

La crise des otages (1979) et le début de la République Islamique d’Iran : malade du cancer, le Shah demande une hospitalisation aux Etats-Unis en 1979. Connaissant l’impopularité du roi et le contexte fébrile, l’ambassade américaine à Téhéran déconseille son entrée sur le sol américain. Allant à l’encontre de l’avis de l’ambassade, H. Kissinger et D. Rockefeller pressent Carter d’accéder à la requête du Shah. S’ensuit la crise iranienne des otages, où plus de 50 personnes sont prises en otage à l’ambassade américaine de Téhéran, pour une durée de 444 jours. Cette prise d’otage marque le début de la République Islamique d’Iran, sous la direction de Khomeyni, gardien de la révolution et guide spirituel de la Révolution, avec un droit de veto sur tout.

La guerre Iran-Irak 1980-1988 (1 million de victimes estimées) : désireux de voir la Révolution et la forme de chiisme dont elle se revendiquait se propager aux pays musulmans limitrophes, l’ambition de Khomeyni  se heurte à l’opposition de Saddam Hussein, qui convoite de surcroit la région pétrolifère du Khuzestan iranien. S’en suit une guerre de 8 ans qui finit par lasser le peuple iranien et aboutit à un cessez-le-feu en 1988. Khomeyni meurt en 1989.

Les détails insolites : l’ancienne ambassade américaine sert aujourd’hui de centre de formation aux Pasdarans, les gardiens de la révolution islamique, classés organisation terroriste par les Etats-Unis.[acp footnote]http://www.treasury.gov/ofac/downloads/t11sdn.pdf[/acp]

La plus grande communauté iranienne hors d’Iran se situe… aux Etats-Unis ! Los Angeles a d’ailleurs été rebaptisée alternativement « Tehrangeles » ou « Irangeles ».

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Prolonger

F.G. Gause III. «The Illogic of Dual Containment », Foreign Affairs, Mars/Avril 1994
Où va l’Iran ? Politique étrangère, Automne 2012
Donnette Murray. US Foreign Policy and Iran.  Contemporary Security Studies (2009)

[/alert] [acp footnote display title= »Références » /]

 

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