La défense française à l’école américaine

Les échanges universitaires ne sont pas le seul cadre de formation de Français aux Etats-Unis. Grâce à un partenariat datant du début des années 70, environ cinquante-cinq militaires par an de la plus ancienne alliée des Etats-Unis sont accueillis dans les bases de l’armée américaine pour suivre des formations académiques ou opérationnelles de durées variables.

A l’heure du déjeuner, les cadets de la prestigieuse académie de l’Army (armée de terre) située à West Point (New York) se regroupent par section devant les différentes entrées de l’immense salle à manger. L’alignement est parfait. Les élèves, encadrés par les statues d’Eisenhower et de MacArthur, patientent dans un silence immobile. Au milieu de cet océan d’uniformes gris et de casquettes identiques surgissent parfois des tenues qui dénotent. Un jeune homme, tête nue, porte un treillis. C’est un étudiant de l’école spéciale militaire de Saint-Cyr, en formation à West Point pour un peu plus de deux mois.

La France continue d’investir dans la formation de son personnel militaire et envoie une petite partie des meilleurs d’entre eux se former aux Etats-Unis, pays incontournable dans le domaine de la défense. La crise économique a certes marqué l’armée française. Suite aux réductions budgétaires, certains observateurs se demandent si la décennie 2009-2019 ne sera pas celle du « déclassement militaire français ». La défense reste pourtant le troisième budget de l’Etat (31,4 milliards d’euros) et les partenariats de formation sont maintenus.

Rassemblement devant The Plain, le champ de parade de West Point © Vincent Dozol

Une coopération continue et méconnue

Même en période de tension politique entre les deux pays, la coopération militaire s’est poursuivie et développée. L’intégration de militaires français dans des bases américaines relève de trois types de coopération : la formation académique et d’opération, la liaison ou l’échange. Les officiers de liaison sont en résidence sur de longues périodes, ils captent les dernières évolutions de doctrine et les font remonter au ministère de la Défense à Paris. Dans le cadre de l’échange, qui concerne un nombre très réduit de personnes, le soldat est complètement intégré dans une unité opérationnelle américaine, en général pendant trois ans. Il suit le même programme d’entraînement que son unité et, avec l’accord de la France, peut être envoyé en opération avec l’armée américaine.

La formation de militaires français aux Etats-Unis remonte au début des années 70. Huit cadets, alors en deuxième année à l’Ecole de l’Air de Salon-de-Provence, sont les premiers à intégrer l’US Air Force Academy à Colorado Springs. Pour les forces armées transatlantiques, il s’agit de « forger des capacités opérationnelles entre la France et les Etats-Unis le plus en amont possible », alors que la France a quitté le commandement intégré de l’OTAN en 1966. Cette formation bénéficie plus tard à l’unité entière et permet une approche différente.

Le général Bruno Caïtucoli, chef de la mission de Défense à l’ambassade de France à Washington D.C., souligne l’importance de cette période d’exposition à la culture militaire américaine : « On a tendance à réduire ce type de coopération dite d’intéropérabilité à la simple dimension technique, comme la possibilité pour nos deux armées de communiquer par radio et d’éviter les surprises au moment des opérations communes. Mais c’est aussi un enjeu culturel, une façon différente d’aborder un problème qui enrichit en fin de compte les processus de décision. » Cette proximité s’est révélée déterminante lors des opérations conjointes récentes en Libye, au Mali et maintenant en Centrafrique. S’ils ne sont pas directement intervenus dans l’opération Serval, les Etats-Unis ont renforcé les échanges de renseignements et ont déployé des moyens de transports aériens au service des troupes françaises. La France s’est aussi retrouvée récemment seule aux côtés des Etats-Unis sur le point de déclencher des frappes aériennes en Syrie.

L’aéronavale en première position

En octobre 2013, une cinquantaine d’officiers français étaient en formation académique et opérationnelle dans des centres éducatifs ou des écoles techniques. La durée de leur séjour est très variable (de deux mois à un semestre, voire deux ans). Certaines formations sont liées à un point technique particulier. En octobre dernier, trois équipages ont ainsi passé cinq semaines à la base d’Holloman au Nouveau-Mexique pour apprendre le pilotage des drones Reaper. La France vient d’acheter ses deux premiers modèles aux Etats-Unis.

La majeure partie des officiers français détachés aux États-Unis sont dans l’aéronavale pour des formations non disponibles en France. Les Etats-Unis sont en effet d’abord considérés comme une puissance aérienne, c’est pourquoi le chef de mission de défense de l’ambassade de France est souvent pilote de formation. Les pilotes français et américains de l’aéronavale font des exercices ensemble presque sans discontinuité depuis 1947. Une douzaine d’officiers français s’entraîne par exemple à Lauderdale, près de Meridian, dans le Mississippi, la base aéronavale de l’US Navy. Ils apprennent à maîtriser des appontages sur le porte-avions USS Carl Vinson ou se familiarisent avec les avions AWACS (Airborne Warning and Control System, avions de surveillance munis d’un système de stations radar), la France ne disposant que de quatre appareils. Au bout de deux ans, lors de la cérémonie du « macaronage », les Français reçoivent des mains de leurs collègues américains leurs insignes de pilote. Deux paires d’ailes, françaises et américaines, sont fièrement accrochées sur leurs uniformes.

Les dirigeants militaires d’hier et de demain formés aux Etats-Unis

Certains parcours sont emblématiques. En 1974, l’élève officier Stéphane Abrial intègre l’US Air Force Academy. Il participe aux fréquents exercices franco-américains et noue en permanence des contacts afin de suivre l’évolution des esprits et des tactiques outre-Atlantique. Son expérience américaine est mise à profit lorsqu’il prend la tête de la cinquième escadre de chasse pendant la première guerre du Golfe (1990-1991). L’année suivante, il fait un passage à l’Air War College, sur la base américaine de Maxwell, à Montgomery (Alabama). Ce séjour lui procure une « ouverture internationale incomparable » puisque sa promotion compte des stagiaires de trente-deux pays. Il participe à des groupes de travail destinés à tirer les leçons de l’engagement en Irak, qui ont aussi nourri la réflexion stratégique française. Une vingtaine d’années plus tard, il devient le premier commandant français du Supreme Allied Command Transformation (SACT) de l’OTAN à Norfolk, en Virginie, poste qu’il a occupé jusqu’en octobre 2012. Aujourd’hui conseiller du PDG de Safran, il déclare toujours mettre à profit son expertise américaine, « de la même manière que sous l’uniforme ».

Stagiaire au National War College de Washington D.C., la plus prestigieuse école de formation des dirigeants militaires et civils, le colonel Géraud Laborie a effectué son troisième passage aux Etats-Unis. Son cas est évidemment exceptionnel, puisqu’il vient de prendre ses fonctions d’attaché de défense adjoint à l’ambassade de France aux Etats-Unis. Il pourra ainsi s’appuyer sur sa bonne connaissance du milieu militaire américain et sur son réseau de collègues et d’anciens camarades de classe, qui, s’il n’ouvre pas toutes les portes, facilitera grandement les contacts.

Lorsqu’il n’était que cadet aspirant, M. Laborie a passé six mois à l’Ecole de l’Air de Colorado Springs. Il s’est ensuite spécialisé pendant deux ans à Maxwell, la première année au Air Command and Staff College, puis à la School of Advanced Air and Space Studies (SAASS). Cette formation, axée sur l’ « air power strategy » (la destruction, en ciblant des secteurs clés au-delà du champ de bataille, des capacités militaires de l’ennemi), n’a pas vraiment d’équivalent en France.

Statue du général Patton à West Point
© Vincent Dozol

West Point, centre de recherche pour Saint-Cyriens

L’ouverture à l’international fait partie de l’histoire de West Point. Au moment de la construction du fort, George Washington a fait appel à un jeune ingénieur militaire polonais, Thaddeus Kosciuszko, formé en France, pour bloquer les bâtiments anglais sur l’Hudson River. Sa statue contemple encore aujourd’hui le fleuve. Un peu plus loin, accolé au plus ancien bâtiment du campus, un monument porte des inscriptions en français : « Pour la Patrie, la Science et la Gloire ». Il célèbre l’amitié nouée avec l’École polytechnique. Le tropisme français de West Point est ancien. La langue de Lafayette est enseignée aux cadets depuis les débuts du campus. En 1819, l’académie se consacre à la formation des ingénieurs en prenant Polytechnique comme modèle. Le colonel Jérôme Napoléon Bonaparte-Patterson, petit-fils de Jérôme Bonaparte, américain par sa mère, est passé par West Point. En 1884, le Secrétaire de la guerre Robert Todd Lincoln invite officiellement les étudiants étrangers à venir étudier sur le campus militaire.

Statue offerte par l’Ecole polytechnique © Vincent Dozol

Le partenariat avec Saint-Cyr date du milieu des années 90. Deux Français et deux Américains partaient pour un semestre, dans le cadre d’un programme d’échange. Pendant dix ans, les Français étaient les seuls étrangers à bénéficier de cet accord. Un semestre international est désormais prévu en troisième année à Saint-Cyr pour toute la promotion. Si la maîtrise d’un anglais de base est un prérequis avant de partir pour les bases américaines, les lieutenants français souhaitent avant tout améliorer leur pratique de cette langue. Les Etats-Unis ne sont pas la destination la plus demandée. Cette année, il y avait plus de places disponibles que de candidatures. D’autres destinations plus ensoleillées et exotiques attirent la jeunesse qui souhaite voir du pays.

Vingt-deux Saint-Cyriens sont en ce moment aux Etats-Unis, huit à West Point dans le cadre du programme Semester Abroad, d’autres à Annapolis (Maryland), au Virginia Military Institute à Lexington ou à Norwich University à Northfield, dans le Vermont. Les étudiants internationaux restent généralement deux semestres à West Point et sont intégrés avec les autres cadets dans les différents enseignements. Les élèves français sont sous régime spécial par rapport aux autres nationalités. Pas de cours obligatoires, pas de notes, ils organisent leur travail comme ils le souhaitent. Tous sont là pour écrire un mémoire. Les thèmes sont variés : la théorie de la guerre juste chez les Évangélistes, les murs frontaliers ou encore les forces japonaises d’autodéfense. Un des Français travaille sur l’intégration des minorités dans les forces armées. L’US Army est un bel objet d’études.

L’étudiant travaille d’abord dans les bibliothèques qui regorgent de publications sur le sujet. Il conduit aussi des entretiens avec des officiers supérieurs de l’académie. L’écriture du mémoire doit être terminée en décembre, une soutenance orale est prévue en janvier. Ce fonctionnement particulier permet à Saint-Cyr, qui accueille aussi des Américains en échange, de garder une certaine autonomie dans la formation de ses officiers. « West Point souhaite encore approfondir son ouverture aux étudiants internationaux », explique Brent Matthews, directeur des affaires internationales. « Après le 11-Septembre et les deux guerres récentes, il y a eu une prise de conscience du fait qu’il fallait sortir de la vision uniquement américaine, qu’il y avait plusieurs façons de voir un sujet. Il ne s’agit pas d’imposer notre façon de faire, mais de comprendre d’autres cultures militaires et d’autres approches. Beaucoup de financements ont depuis été consacrés aux programmes d’échange. »

Les Français sont logés avec les autres cadets dans les chambres communes des différentes résidences du campus. Ils reconnaissent que ce système facilite les échanges mais que le manque d’intimité est parfois pesant. Disposant de plus d’autonomie que leurs homologues, leur intégration dans la communauté dépend surtout de leur implication personnelle.

Des formations peu comparables au système français

Si l’histoire complète des relations militaires entre la France et les États-Unis reste à écrire, l’alliance est scellée sur les champs de bataille lors de la guerre d’Indépendance. L’Amérique prend la France napoléonienne pour modèle au moment de constituer une armée de métier et applique les théories d’Antoine Henri Jomini. L’armée de l’Union est ainsi baptisée « La Grande Armée », les États fédérés mettent en place leur « garde nationale ». Les forces armées américaines se sont ensuite développées de manière autonome à tel point que les cultures militaires des deux pays diffèrent grandement aujourd’hui. L’expérience américaine est d’autant plus enrichissante pour les militaires français.

À l’arrivée dans une base américaine, le changement d’échelle est l’élément le plus frappant. Quand l’Ecole de l’Air française compte une centaine d’élèves, l’académie de Colorado Springs accueille 4 000 cadets. Les moyens financiers et humains de l’institution américaine ont aussi frappés les esprits des Saint-Cyriens. Les ressources bibliographiques du Jefferson Hall sont incomparables par rapport aux rayons des bibliothèques militaires françaises. West Point veut soigner son image d’académie militaire prestigieuse et de grande université, qui accueille des professeurs renommés et des conférences d’hommes politiques éminents. Les lieutenants français regrettent que beaucoup d’Américains intègrent les lieux sans avoir l’intention de rester dans l’armée à long terme. Au quotidien, les cadets sont plus concentrés sur leurs études, de haut niveau et gratuites, que sur leur entraînement purement militaire. D’où une cohésion moins importante que dans les centres de formation français.

S’ils le souhaitent, les lieutenants français en stage à West Point peuvent suivre certains cours. Leur format diffère du modèle français. Plutôt que des longs cours magistraux, les classes regroupent une vingtaine de personnes maximum par tranches de cinquante minutes. Les enseignements sont plus dynamiques et interactifs, même s’ils ne permettent pas toujours de développer longuement une notion. En formation initiale, la France se concentre plus sur la maîtrise des sciences. Tous les pilotes de l’Ecole de l’Air française sont avant tout des ingénieurs. L’armée américaine possède un recrutement plus ouvert, d’où une plus grande diversité des profils parmi les cadets, ce qui pourrait inspirer la France.

Soldats américains lors de l’accueil du président de la République française pour la visite d’État, Andrews Air Force Base, Maryland, 11 février 2014. © Vincent Dozol

L’autonomie et l’autocritique encouragées

Les Français portent un regard nuancé sur leur établissement d’accueil. Ils soulignent avant tout l’autonomie beaucoup plus poussée dans le système américain. La hiérarchie officielle est moins présente, l’autodiscipline est encouragée, les supérieurs délèguent plus facilement qu’en France, où les rapports humains sont plus figés et autoritaires. Ils notent aussi des différences de discipline. L’entretien des chambres à West Point fonctionne par exemple sur un système « à la carotte ». En fonction de ses succès sportifs, on peut laisser sa porte fermée au moment de l’inspection. Les visites des surveillants sont annoncées à l’avance, le ménage est donc fait à fond la veille, la chambre peut être négligée le reste du temps. Impensable à Saint-Cyr, où les visites peuvent avoir lieu à tout moment, la chambre doit toujours être impeccable.

Les officiers français notent aussi une culture générale différente chez certains de leurs homologues américains. Âgés d’une vingtaine d’années, il n’est pas rare que les cadets n’aient jamais quitté leur État natal avant d’intégrer l’armée. D’où une certaine méconnaissance du monde extérieur et une ouverture d’esprit moyenne. Le colonel Laborie a retrouvé ce type de faiblesse chez quelques commandants, qui conservent une vision du monde très américaine. La proportion des soldats américains qui ont servi dans l’OTAN est très faible, ce qui explique la méconnaissance des structures du traité atlantique.

L’histoire militaire occupe aussi une place beaucoup plus importante aux Etats-Unis. De leur courte histoire, les Américains dégagent des théories et des concepts à appliquer dans un cadre toujours très actuel. L’expérience irakienne, analysée comme une défaite, a par exemple permis de réétudier les théoriciens de la contre-insurrection. En France, cette approche est encore trop controversée suite au traumatisme algérien. La liberté de ton en interne et l’effort d’autocritique tranchent avec le cadre français. Les écoles de guerre américaines n’hésitent pas à se remettre en question et les frustrations des commandants stagiaires, des professeurs comme des grands chefs y sont ventilées. Cette aisance critique est contrebalancée par une forte rivalité interarmées et une bureaucratie bien plus lourde qu’en France.

Les deux États tirent chacun des bénéfices de ce type de coopération. M. Caïtucoli, chef de mission, souligne l’importance du réseau d’anciens formés aux Etats-Unis. Certaines carrières sont façonnées par cette expérience initiale. Les avancées technologiques tendent aussi à renforcer l’interdépendance des armées, d’où l’intérêt de bien se connaître. « Cette proximité n’est possible que par l’installation d’une confiance durable. L’autonomie est aussi respectée. Elle permet d’expliquer nos positions réciproques, de ne pas être simplement des pourvoyeurs d’hommes mais aussi d’entretenir une relation enrichissante et de tenir parfois une voix discordante », conclut le colonel Laborie.

Article précédemment publié par le magazine France-Amérique (janvier 2014).

Iran / Etats-Unis : combattre le discours essentialiste

Si vos pas vous amènent en Iran, vous attirerez des regards curieux. Lors de mon séjour dans le pays l’été dernier, une amie iranienne m’a confié que l’élection d’Ahmadinejad en 2005 et sa réélection en 2009 ont placé l’Iran dans la catégorie des indésirables, et que le premier indicateur de ce changement a été la chute vertigineuse de la fréquentation du pays par les touristes. « Sous Khatami (président dit « réformateur », élu en 1997, prédécesseur d’Ahmadinejad, ndlr), il y avait des touristes partout ».

Les « touristes » -si le mot convient- sont une espèce quasi disparue, et qui peut s’en étonner ? Le pays n’a pas franchement bonne presse. Dans les médias et dans les discussions,  les approximations et simplifications sont de mise. Les singularités de ce pays restent globalement méconnues : souvent confondu avec l’Irak ou l’Afghanistan, assimilé à un pays en guerre, amalgamé avec Al-Qaeda ou les Talibans, ou, pire – vous dirait un Iranien ! – identifié comme un pays arabophone.

Il est de surcroît associé à des représentations monolithiques : société rétrograde, patriarcale et théocratique, impasse économique, conduite irrationnelle d’une politique nucléaire et menace quasi-constante d’une intervention israélienne ou américaine sur son sol. Un tableau à faire frémir. Ce discours dominant sur l’Iran trouve, dans une très large mesure, sa source aux Etats-Unis, avant d’être repris ad nauseam par les médias.

L’ampleur du Mouvement Vert contestant la réélection d’Ahmadinejad en 2009  a pris de cours l’opinion publique internationale. L’Iran y est apparu comme une société capable de mobiliser des ressources humaines (des centaines de milliers de personnes descendent dans la rue) et technologiques (usage des réseaux sociaux modernes Facebook et Twitter par exemple) pour revendiquer la liberté d’expression et l’établissement d’un état de droit. Avant la répression.

Depuis, le printemps arabe de 2011 a largement éclipsé l’actualité iranienne, contribuant à la cristallisation d’un discours simpliste -mais de bon ton – sur le pays. Il n’en reste pas moins que la société iranienne évolue en marge de ce discours dominant, à l’image de l’épisode de 2009.

Il ne s’agit bien évidemment pas de faire l’apologie d’un système d’oppression, mais de tenter de retracer la genèse d’un discours trop souvent négatif et partial sur ce pays en mutation. Une étude de la relation bilatérale Iran/Etats-Unis permet de prendre le pouls de ce discours et d’en évaluer la pertinence et les limites

Il ne s’agit bien évidemment pas de faire l’apologie d’un système d’oppression, mais de tenter de retracer la genèse d’un discours trop souvent négatif et partial sur ce pays en mutation. Une étude de la relation bilatérale Iran/Etats-Unis permet de prendre le pouls de ce discours et d’en évaluer la pertinence et les limites.

 Genèse d’un antagonisme en temps de Guerre froide

La tension entre Téhéran et Washington naît du coup d’état de la CIA en 1953, de son soutien au régime du Shah et à sa personne ; elle s’intensifie sur fond de Guerre froide sous la direction de Khomeyni, violemment anti-américain et anti-Israël. Outre l’hostilité revendiquée de l’Iran aux intérêts américains depuis la Révolution, les Etats-Unis craignaient une invasion soviétique du pays, à l’instar de celle de l’Afghanistan par l’URSS en 1979.[acp footnote]La première guerre d’Afghanistan (1979-1989)  a ravagé le pays. Ce conflit de dix ans oppose l’URSS aux moudjahidines afghans (guerriers saints). A l’issue du conflit, le pays est plongé dans la guerre civile jusqu’à l’arrivée au pouvoir des Talibans, soutenus financièrement par l’Arabie Saoudite et matériellement par le Pakistan.[/acp]

La fin de la Guerre froide est un moment de tourment pour l’Iran. Désireux de voir la révolution et sa variante du chiisme se propager aux pays musulmans limitrophes, Khomeyni  se heurte à l’opposition de Saddam Hussein, qui convoite de surcroit la région pétrolifère du Khuzestan iranien. L’invasion du pays par l’Irak a des conséquences désastreuses et le soutien au régime s’en trouve érodé : les Iraniens s’étaient notamment insurgés contre l’envoi d’adolescents sous-entraînés sur le front. Malgré la guerre (1980-1988), les dirigeants savaient que le peuple attendait du changement en grand après la dictature du Shah, à commencer par l’amélioration de leurs conditions de vie et davantage de représentation politique.

Un pays en mouvement

Les années 1979-1989 sont marquées par l’inféodation de l’appareil politique, législatif et judiciaire au Guide suprême. Khomeyni inscrit l’anti-américanisme dans la vie quotidienne, notamment dans les sermons religieux, ponctués de “Marg Bar Amrika” (mort aux Etats-Unis). Malgré cette rhétorique officielle, le scandale de l’affaire Iran-Contra en 1987 semble, pour un temps, rendre caduque le discours officiel des dirigeants iraniens et américains.[acp footnote]L’Iran avait entamé des négociations secrètes avec l’administration Reagan pour échanger des otages américains détenus par le Hezbollah libanais contre des armes.[/acp]

En marge de cet autoritarisme dans la sphère publique, l’étau patriarcal et hiérarchique se desserre dans la sphère privée à mesure que l’instruction des femmes progresse, que la fécondité baisse pour atteindre deux enfants par femme et que l’âge du mariage s’éloigne car  les études se prolongent. [acp footnote]La recherche de Marie Ladier-Fouladi révèle une égalité grandissante au sein du couple –répartition des tâches, prises de décisions conjointes aussi bien familiales que financières cf M. Ladier-Fouladi, « Démographie, femmes et famille : relations entre conjoints en Iran post-révolutionnaire », Revue Tiers Monde, vol. 46, n° 182, 2005, p. 281-305.[/acp]

La chute du Shah est donc un moment fondateur qui provoque des changements sociodémographiques profonds dans le pays. Ces derniers font naître un compromis politique dans les années 1990 entre la République Islamique et un électorat jeune qui ne se reconnait plus dans ses valeurs traditionnelles. L’arrivée au pouvoir des « réformateurs », dont le président Khatami, élu triomphalement en 1997[acp footnote]Plus de 70% des suffrages au premier tour[/acp] et 2001, est le signe de cette ouverture temporaire du pays. En dépit de cette démocratisation à l’œuvre, la rhétorique et la politique des Etats-Unis se durcissent à l’endroit de l’Iran.

Les années 1990, l’embargo et l’avènement de la présidence Bush Jr.

Les relations diplomatiques entre l’Iran et les Etats-Unis sont rompues au moment de la prise d’otages de 1979.[acp footnote]Les intérêts américains sont depuis représentés par l’ambassade suisse.[/acp] Les procédés d’isolation économique mais aussi rhétorique de l’Iran employés sous Clinton, Bush et Obama, rappellent étrangement les années de Guerre froide. Bien que souvent spectaculaires, les échanges entre les deux pays paraissent tout au moins anachroniques, tout au plus une démonstration de mauvaise foi.

Les années 1990 correspondent à la doctrine de dual containment. Formulée dans les années 1993-1994, elle correspond à l’endiguement (containement) de l’Iran et de l’Irak, principaux adversaires d’Israël dans la région. Clinton décrète[acp footnote]Executive Order 12959[/acp] un embargo sur l’Iran de Rafsanjani (1995), accusé de développer un arsenal nucléaire et d’être une base arrière pour l’entraînement de terroristes. L’année suivante, le Congrès adopte l’Iran and Lybia Sanctions Act (ILSA) qui pénalise les entreprises qui investissent des sommes supérieures à 20 millions de dollars dans l’industrie pétrolière iranienne.[acp footnote]Wright, Steven. The United States and Persian Gulf Security: The Foundations of the War on Terror, Ithaca Press, 200.[/acp][acp footnote] Cette loi a été renforcée en 2010, et à nouveau en 2012  avec la signature du Iran Threat Reduction and Syria Human Rights Act of 2012 par Obama.[/acp]

L’élection du réformateur Khatami en 1997 améliore brièvement les relations entre les deux pays. Une forme de dialogue s’établit avec Washington dans le cadre de ce que le président iranien nomme le « dialogue des civilisations »[acp footnote]Anthony J. Dennis, LETTERS TO KHATAMI: A Reply To The Iranian President’s Call For A Dialogue Among Civilizations’, Wyndham Hall Press, July 1, 2001,p.7[/acp]. Il critique en fait la taxonomie d’Huntington dans son essai (1993) devenu livre (1996) le Choc des Civilisations[acp footnote]Sa thèse fait encore à ce jour l’objet de débats historiographiques musclés Dans son livre, Huntington propose une nouvelle grille de lecture pour comprendre les relations internationales après la chute du bloc soviétique. D’après lui, les enjeux géopolitiques ne seront plus de l’ordre des idéologies et des états-nations, mais régies par des clivages culturels (cilivisationnels), où la religion tient une place centrale.[/acp]. Comme le rappelle Emmanuel Todd, « même si la Chine est désignée par Huntington comme le principal rival des Etats-Unis, c’est la virulence de l’Islam et son conflit supposé avec l’Occident qui sous-tendent l’argumentation du choc de civilisations ».[acp footnote]Emmanuel Todd, Après l’Empire, 2002, p.49[/acp] Khatami fait un pas vers la « civilisation » américaine au moment où les relations Iran-Etats-Unis sont en berne.

Le président et l’ayatollah Khamenei condamnent d’ailleurs les attentats du 11 Septembre[acp footnote]http://news.bbc.co.uk/2/hi/middle_east/1549573.stm[/acp], à l’instar de milliers d’Iraniens qui témoignent leur solidarité au peuple américain.[acp footnote]Cette solidarité reposait en partie sur les mauvaises relations entre l’Iran et Al Qaeda et les Talibans. En 1998, 8 diplomates iraniens sont assassinés par les Talibans au consulat iranien située à Mazar-e-Sharif en Afghanistan.[/acp] Rappelons aussi que l’Iran, l’Inde et la Russie apportèrent leur soutien financier et logistique à l’Alliance du Nord qui provoque la chute du régime Taliban en 2001. Khatami espérait que cette coopération pourrait conduire à renouer des liens avec les Etats-Unis.

Mais cette « détente » est de courte durée : dans son célèbre discours sur l’Etat de l’Union de 2002, George W. Bush inclut l’Iran à l’« axe du mal » (axis of evil) aux côtés de l’Irak et de la Corée du Nord, en donnant une dimension morale à un antagonisme auparavant dominé par des considérations économiques. L’année suivante, il refuse l’offre de négociations de Khatami au même moment où l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) s’inquiète des taux d’uranium enrichi sur le site de Natanz, qui seraient supérieurs aux normes civiles.

Du côté iranien, l’électorat,  désenchanté par le maigre bilan législatif des réformateurs, délaisse les bureaux de vote. Le milieu des années 2000 se caractérise par une hausse de l’abstention et favorise l’avènement, en 2005, du conservateur Ahmadinejad sous l’œil suspicieux de l’Occident.

Ahmadinejad v. Bush et perméabilité des discours dominants

L’arrivée d’Ahmadinejad au pouvoir se traduit par une politique liberticide en Iran[acp footnote]On pense par exemple à la répression sévère du Mouvement Vert en 2009.[/acp]. Les emprisonnements arbitraires, les exécutions montent en flèche, les libertés individuelles sont muselées. Un dialogue de sourds s’installe sur la scène internationale ;  provocation et dissuasion rhétoriques se font écho.

En parallèle, dans le monde post 11-Septembre, l’offensive médiatique et rhétorique de George W. Bush sur les dossiers de politique étrangère met à mal tout compromis. Sous sa présidence, les Etats-Unis semblent engagés dans une campagne de relations publiques anti-Iran  quasi permanente.[acp footnote]http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/1566614/George-Bush-warns-Putin-over-World-War-III.html[/acp]

Quelle est la perméabilité de ces discours, dans un pays comme dans l’autre ? Par exemple, comment se positionne la jeunesse iranienne face à cet anti-occidentalisme/américanisme héréditaire ?

L’anti-américanisme originel de Khomeyni est perpétré depuis la révolution de 1979. Un des évènements les plus médiatisés reste–malheureusement-  l’anniversaire de la prise de l’ambassade américaine, organisé tous les ans par les autorités. La 33ème édition, en novembre dernier s’est accompagnée des traditionnels « mort aux Etats-Unis » et « mort à Israël », et des drapeaux américains et israéliens ont, comme à l’accoutumée, brulé devant les caméras.

La population iranienne demeure jeune : 32% de celle-ci a moins de 20 ans[acp footnote]d’après le recensement de 2011 cf : http://keyhani.blog.lemonde.fr/2012/07/27/75-millions-diraniens-et-de-moins-en-moins-de-jeunes/[/acp]. La jeunesse n’aspire globalement qu’à trouver les ressources pour vivre pleinement sa condition en Iran. Le cas échéant, quitter le pays reste une option de premier plan mais à la logistique titanesque. Les Etats-Unis et le Canada sont d’ailleurs la destination privilégiée des Iraniens depuis plus de trente ans, la plus grande communauté iranienne expatriée vit aux Etats-Unis et le maire de Beverly Hills est d’origine iranienne.

L’appareil répressif de l’Etat est contourné de nombreuses manières pour profiter, par la transgression, des interdits occidentaux et notamment de la culture américaine. Cela va de l’organisation clandestine de concerts underground, à l’usage de proxifiers – brouilleurs d’adresses IP – qui permettent de se connecter sur les réseaux sociaux de type Facebook ou Couchsurfing sans éveiller les soupçons. Beaucoup d’Iraniens que j’ai rencontré lors de mon voyage avaient des ordinateurs Mac, téléchargeaient de la musique américaine ou s’amusaient de Sponge Bob ou d’Angry Birds. Paradoxalement donc, la population iranienne est beaucoup plus pro-américaine que n’importe quel autre pays de la région.

Outre-Atlantique, l’emprise du discours officiel sur l’Iran est phénoménale : en 2011, les Américains considéraient que l’Iran était leur ennemi numéro 1 sur la scène internationale, largement devant la Chine.[acp footnote]http://www.gallup.com/poll/152786/Americans-Rate-Iran-Top-Enemy.aspx[/acp] Un sondage Gallup de Février 2013 indique que 99% des Américains considèrent que le programme nucléaire iranien est une menace pour les Etats-Unis.[acp footnote]http://news.antiwar.com/2013/02/20/gallup-staggering-99-percent-of-americans-see-irans-nuclear-program-as-threat/[/acp]

Il convient cependant de rappeler que si peu d’hommes politiques aux Etats-Unis rejettent effectivement le discours politico-médiatique sur l’Iran, des voix minoritaires se font entendre. Ron Paul s’est élevé à plusieurs reprises contre l’attitude des Etats-Unis,  s’est opposé à la résolution Rothman-Kirk et au Comprehensive Iran Sanctions, Accountability, and Divestment Act de 2010 –qui prolonge l’ISA de 1996 -, expliquant que l’application de sanctions contre Téhéran revenait à une déclaration de guerre. Le discours américain s’est largement cristallisé autour de la question du programme nucléaire iranien et ses conséquences pour la région.

La question du nucléaire

Depuis l’ère Clinton, la pomme de discorde demeure l’émergence d’un programme nucléaire iranien sur fond de doctrine Begin.[acp footnote]Du nom de Menahem Begin, premier ministre israélien de 1977 à 1983. Cette doctrine vise à empêcher tout autre Etat qu’Israël de devenir détenteur de l’arme nucléaire dans la région. Ceci explique les bombardements de l’Irak en 1981 par Israël, pour détruire le réacteur nucléaire d’Osirak, et ceux de la Syrie, en 2007, pour détruire l’installation de Deir ez–Zor.[/acp] L’alignement des pays occidentaux  -et d’Israël – contre ce programme reste un facteur important de tension dans la région. Et bien sûr, l’attitude de défiance de l’Iran vis-à-vis des sanctions de l’ONU (la première remonte à 2006), des Etats-Unis ou de l’UE, envenime la situation et tend à donner raison aux discours simplistes.

Lors du 16ème sommet des Non-Alignés qui se tenait à Téhéran début septembre 2012, le mouvement -120 pays représentés- a apporté son soutien au programme nucléaire iranien et l’ayatollah Khamenei a répété que l’Iran ne fabriquait pas d’armes nucléaires.

Que faire de ces déclarations ? Il semble que la question du nucléaire est sujet à caution, contrairement à l’orthodoxie en vogue.

Téhéran est sans nul doute à la recherche d’une capacité nucléaire. Mais la question de l’armement reste ouverte. D’ailleurs, la publication du NIE (National Intelligence Estimate)[acp footnote]Il s’agit d’une synthèse regroupant les conclusions tirées des agences américaines de renseignement.[/acp] de 2007 avait provoqué un tollé aux Etats-Unis. Le rapport prenait le contrepied du précédent (2005) qui avançait que l’Iran fabriquait des armes nucléaires. Israël s’était aligné sur ces positions, tout en poursuivant ses appels à une action dissuasive contre l’Iran.[acp footnote]http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/middleeast/iran/9226617/Iran-has-not-yet-decided-whether-to-build-nuclear-weapon.html[/acp] Le rapport a été contesté, réévalué et les hypothèses de sites souterrains où l’Iran enrichirait de l’uranium dans la clandestinité fourmillent. Ceci est d’autant plus ironique qu’Israël continue de refuser aux inspecteurs nucléaires des Nations Unies l’entrée sur son territoire.[acp footnote]http://www.guardian.co.uk/world/2012/dec/04/un-tells-israel-nuclear-inspectors[/acp]

La diabolisation de l’enrichissement de l’uranium en Iran sert des fins politiques qu’il s’agisse du contrôle des ressources énergétique clés dans la région (détroit d’Ormuz et le pétrole iranien par exemple) ou de l’affirmation de la puissance symbolique (militaire, diplomatique…) des Etats-Unis.  Cette focale n’est pas simplement rhétorique ou dissuasive. Elle a un pendant très concret : assassinats de scientifiques[acp footnote]http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2012/jan/16/iran-scientists-state-sponsored-murder[/acp], sanctions économiques (embargo, ILSA), propagation de virus informatiques créés, semble-t-il, par les Etats-Unis et Israël  -Stuxnet, puis Flame- visant à ralentir le programme du pays.

Il n’est pas déraisonnable de penser que l’Iran est pleinement conscient des enjeux d’un passage du seuil du nucléaire militaire. La découverte de sites clandestins entraînerait très probablement une intervention des Etats-Unis et d’Israël, et on voit mal quels types d’avantages une guerre régionale pourrait apporter à un pays à l’économie exsangue. Pourquoi refuser l’arme nucléaire à l’Iran ? Et est-on en droit de penser que l’attitude américaine pousse l’Iran dans ses derniers retranchements, incluant l’acquisition de l’arme nucléaire ?

Vers une détente rhétorique?

Que faire des élections d’Obama et celle, toute récente, du nouveau président iranien Rohani ?

Le célèbre discours du Caire, prononcé par Obama le 4 juin 2009 a laissé envisager de nouvelles relations possibles, sans que l’on puisse parler activement d’une détente entre les deux pays. Mais l’hypocrisie du discours américain reste criante sous sa présidence, et le décalage entre le discours et les actes devient de plus en plus gênant. On pense à l’instrumentalisation par la Maison Blanche du soutien de l’Iran au régime Assad en Syrie, comme si les Etats-Unis pouvaient utiliser ce type d’exemple sans scrupules. Surtout lorsqu’Efrain Rios Montt –ancien dictateur du Guatemala soutenu par les Etats-Unis de Reagan – se retrouve condamné pour crimes contre l’humanité en 2013.

Si Rohani semble disposé à rétablir un dialogue constructif avec les Etats-Unis et apparaît comme un réformateur dans les médias, Khamenei reste inflexible. Le statu quo ne pourra être maintenu éternellement, mais il est probable que l’Iran reste campé sur ses positions tant que les Etats-Unis n’auront rien de concret à proposer qui respecte les exigences iraniennes. L’échec de pourparlers avec les Etats-Unis rendrait Téhéran vulnérable, et le contraindrait à chercher le soutien d’alliés américains ce qui l’affaiblirait plus que de jouer la montre.

La perpétuation d’une représentation essentialiste de l’Iran n’est pas un hasard, elle est politique. Elle n’est pas non plus sans effets. A l’embargo économique semble s’ajouter un embargo médiatique et philosophique, qui privilégie une pensée unique – celle d’un Iran dangereux et irrationnel – au détriment d’une vision plus réaliste.

C’est cette dernière qu’il faut privilégier dans les discussions, peu importe leur portée ou leur auditoire. Pas seulement parce que les Etats-Unis devraient être à la hauteur des idéaux qu’ils prônent, plutôt que de refuser à certains pays, par la violence économique ou rhétorique, de mener leur transition démocratique comme ils l’entendent. Il faut avant tout  la privilégier car elle témoigne d’une capacité à mettre à distance un cadrage cognitif puissant qui nous empêche, au final, de penser un peu plus par nous-mêmes.

* Balises *

Une bonne compréhension des enjeux de la relation Iran / Etats-Unis ne saurait faire l’économie d’un petit récapitulatif historique.

Le point de départ : les relations entre Washington et Téhéran furent cordiales par le passé. Le premier ambassadeur iranien se rend à Washington à la fin du XIXème siècle. Conformément à la doctrine Monroe, les Etats-Unis regardent peu du côté de l’Iran durant la première moitié du XXème siècle.

Le moment charnière : le tournant 1950-1970. De nouveaux enjeux énergétiques émergents et le contexte de Guerre froide placent l’Iran au cœur des préoccupations géostratégiques de la Grande Bretagne, de l’Union Soviétique et des Etats-Unis.

Les protagonistes : Mohammad Reza Pahlavi (le Shah (roi) d’Iran)
Mohammad Mossadegh (le premier ministre)
Allen Dulles (directeur de la CIA de 1953 à 1961)
Rouhollah Khomeyni (instigateur de la révolution islamiste de 1979, puis Guide suprême)

L’objet du contentieux : la nationalisation de l’Anglo-Iranian Oil Company (maintenant BP) en 1952 est sanctionnée par le parlement iranien sous l’impulsion du premier ministre Mohammad Mossadegh. La place stratégique de l’Iran devient évidente : le pays contrôle le détroit d’Ormuz, par lequel transite un tiers du pétrole brut mondial.

But de la nationalisation: sanctionner le partage inéquitable des profits de l’AIOC (les Britanniques manipulaient les chiffres des recettes au détriment des iraniens).

Moyens de la période: le coup d’état & l’exil politique.
Avec l’appui de la Grande-Bretagne, la CIA organise un coup d’état en 1953 –l’Opération Ajax – pour remettre le Shah, allié des intérêts américains, sur le trône après son bref exil, renversant au passage le gouvernement Mossadegh.

Le règne du Shah se transforme rapidement en dictature. La CIA protège le Shah, et encadre la police d’état (SAVAK-connue pour son penchant pour la torture). L’Iran devient à ce moment, et jusqu’à la révolution islamiste, un bastion pro-américain dans la région du Golfe et une base rapprochée pour l’espionnage de l’URSS.

« La révolution blanche » & Khomeyni : le Shah met en place la « Révolution Blanche », une série de mesures de modernisation, parmi lesquelles l’octroi du vote aux femmes, des réformes agraires, une réforme du système judiciaire –qui pour beaucoup, à l’instar de Khomeyni, un professeur de théologie devenu ayatollah, menaçait la charia coranique.
Il devient le leader influant de l’opposition religieuse au régime du Shah. Jugé subversif il est sommé de quitter l’Iran. Il finit par s’installer en France, à Neauphle-le-Château, où il côtoie Jean-Paul Sartre ou encore Michel Foucault.

L’exil politique du Shah : il est précipité par un mouvement contestataire et populaire qui fustige entre autres les méthodes brutales de la SAVAK et les extravagances de la famille royale. Le Shah se réfugie en Egypte, au Maroc, aux Bahamas puis au Mexique.

La crise des otages (1979) et le début de la République Islamique d’Iran : malade du cancer, le Shah demande une hospitalisation aux Etats-Unis en 1979. Connaissant l’impopularité du roi et le contexte fébrile, l’ambassade américaine à Téhéran déconseille son entrée sur le sol américain. Allant à l’encontre de l’avis de l’ambassade, H. Kissinger et D. Rockefeller pressent Carter d’accéder à la requête du Shah. S’ensuit la crise iranienne des otages, où plus de 50 personnes sont prises en otage à l’ambassade américaine de Téhéran, pour une durée de 444 jours. Cette prise d’otage marque le début de la République Islamique d’Iran, sous la direction de Khomeyni, gardien de la révolution et guide spirituel de la Révolution, avec un droit de veto sur tout.

La guerre Iran-Irak 1980-1988 (1 million de victimes estimées) : désireux de voir la Révolution et la forme de chiisme dont elle se revendiquait se propager aux pays musulmans limitrophes, l’ambition de Khomeyni  se heurte à l’opposition de Saddam Hussein, qui convoite de surcroit la région pétrolifère du Khuzestan iranien. S’en suit une guerre de 8 ans qui finit par lasser le peuple iranien et aboutit à un cessez-le-feu en 1988. Khomeyni meurt en 1989.

Les détails insolites : l’ancienne ambassade américaine sert aujourd’hui de centre de formation aux Pasdarans, les gardiens de la révolution islamique, classés organisation terroriste par les Etats-Unis.[acp footnote]http://www.treasury.gov/ofac/downloads/t11sdn.pdf[/acp]

La plus grande communauté iranienne hors d’Iran se situe… aux Etats-Unis ! Los Angeles a d’ailleurs été rebaptisée alternativement « Tehrangeles » ou « Irangeles ».

[alert type= »blue »]

Prolonger

F.G. Gause III. «The Illogic of Dual Containment », Foreign Affairs, Mars/Avril 1994
Où va l’Iran ? Politique étrangère, Automne 2012
Donnette Murray. US Foreign Policy and Iran.  Contemporary Security Studies (2009)

[/alert] [acp footnote display title= »Références » /]

 

Washington tourne son regard vers le Pacifique

            Le récent sommet de l’Asia-Pacific Economic Cooperation (APEC), qui s’est terminé le 14 novembre à Honolulu, cadre enchanteur s’il en est, n’a été que peu commenté par une presse française obnubilée par les crises qui secouent l’Europe en ce moment. S’ il est difficile de leur reprocher leur intérêt pour ces dernières, il est regrettable que ce sommet soit passé à ce point inaperçu, parce que cette organisation, chargée de faciliter les échanges économiques entre les principaux pays de la zone Asie-Pacifique, regroupe les trois premières puissances économiques mondiales (États-Unis, Chine et Japon). De plus, il regroupe un certain nombre de pays extrêmement dynamiques, en particulier en Asie orientale et en Amérique Latine, à tel point que cette région du globe a été ces dernières années la principale source de croissance économique au niveau mondial. Les réunions de l’APEC ont donc un impact potentiel très fort sur l’économie mondiale, et un impact encore plus fort sur les États-Unis, qui constituent encore la première puissance de la zone.

            Et à ce titre, le sommet de novembre 2011 a été particulièrement intéressant. Il a été l’occasion de communiqués communs assez instructifs, bien que probablement trop vagues pour être appliqués à court terme. Mais l’élément le plus important fut sans aucun doute l’approfondissement des négociations portant sur le Partenariat Trans-Pacifique (Trans-Pacific Partnership, TPP), un projet particulièrement ambitieux de zone de libre-échange entre dix pays membres de l’APEC, qui représentent à eux tous 40% du PIB mondial. S’il suscite des difficultés nombreuses, ce projet serait d’un très grand intérêt économique pour la plupart des pays membres, et en particulier pour les États-Unis. Mais cet intérêt économique n’est pas le seul enjeu du TPP : des considérations stratégiques et géopolitiques sont clairement à l’œuvre. Le récent sommet apporte ainsi des informations précieuses sur la redéfinition de la stratégie américaine au niveau mondial, dans laquelle la zone Asie-Pacifique est appelée à jouer un rôle central.

L’économie au centre des déclarations d’intention

            La principale mission de l’APEC est de favoriser les échanges économiques entre ses membres, et il n’est donc pas étonnant que l’économie reste son principal sujet de préoccupation. Le sommet d’Honolulu a ainsi été l’occasion de mener divers débats sur des sujets très importants, tels que les questions relatives à la fixation des taux de change, sujet sensible s’il en est, en particulier entre les deux principales puissances économiques de la zone, les Etats-Unis et la Chine. A ce propos les avancées sont toutefois timides, Pékin freinant des quatre fers pour maintenir son contrôle sur le taux de change du yuan. Néanmoins, l’un des éléments les plus significatifs d’un point de vue symbolique, et économique d’ailleurs, reste l’affirmation vigoureuse de l’importance des enjeux écologiques.

            Ainsi, la « Déclaration d’Honolulu »[1], qui résume les décisions prises suite au sommet, insiste largement sur les diverses mesures à prendre pour « promouvoir une croissance verte ». Les dirigeants des pays membres de l’APEC aspirent à une réduction de 45% de l’impact énergétique cumulé de leurs économies, ce qui est un objectif particulièrement ambitieux, surtout si on pense que l’APEC compte parmi ses membres les deux plus gros pollueurs de la planète, à savoir les États-Unis et la Chine. Bien entendu, des efforts importants ont été réalisés par ces deux États, mais ceux-ci sont encore trop modestes. De plus, cette déclaration reste vague. Pour autant, le simple fait d’affirmer ainsi leur détermination a une importance considérable. Reste à savoir dans quelle mesure cette détermination sera suivie d’effets. Deux mesures, néanmoins, paraissent suffisamment claires pour être appliquées dans une avenir proche.

            Les dirigeants s’engagent, dans cette déclaration, à abolir les barrières non-tarifaires pesant sur le commerce des biens environnementaux, et à diminuer jusqu’à 5% les droits de douane sur ces biens. Ces deux mesures ont elles-aussi une importance symbolique considérable, puisqu’elles montrent bien la foi considérable que l’APEC montre vis-à-vis de la résolution des problèmes par les mécanismes des marchés, puisqu’elles visent à accroitre la production de biens respectant l’environnement en en facilitant les échanges. C’est donc la rationalité des consommateurs et celle des entreprises qui est censée assurer la défense de la nature, la même rationalité qui pousse des citadins occidentaux à acheter des 4X4 polluants. Bien entendu, il est possible que cette logique permette d’obtenir de bons résultats, comme l’explique Jared Diamond dans son essai « Effondrement », dans lequel il explique que les entreprises ont intérêt à respecter l’environnement pour éviter les amendes et les réparations consécutives à une catastrophe écologique. Seul l’avenir permettra donc de juger de l’efficacité de ces choix, même si, dès aujourd’hui, leur réalité a une signification importante.

            En effet, cette manière d’envisager la défense de l’environnement, tout comme la majorité des mesures proposées dans la déclaration d’Honolulu, permettent aux membres de l’APEC de se réclamer à nouveau du libre-échange et de ses principes. Les mesures économiques sont à ce titre encore plus parlantes : il s’agit par exemple de réduire à nouveau les droits de douane et de faciliter le développement international des PME, mesures qui sont par ailleurs tout à fait acceptables et qui peuvent, à certaines conditions, avoir des effets positifs pour tous les acteurs concernés. Il est également question de faciliter la circulation des informations tout en favorisant le respect de la vie privée. Si ces deux idées peuvent paraître contradictoires, elles s’inscrivent surtout dans une logique de marché, la fixation des prix ne pouvant se faire de manière optimale que si les informations sont suffisamment pertinentes et bien distribuées parmi les acteurs économiques. Enfin, des mesures doivent être engagées pour que l’innovation soit dirigée par le marché (market driven). Toutes ces mesures peuvent être reliées, de près ou de loin, à celles préconisées par le Consensus de Washington, le fameux ensemble de dix types de politiques élaboré par John Williamson en 1989, et qui en est venu au fil des ans à incarner la doctrine monétariste et néolibérale en termes de politiques économiques[2]. Cela pourrait presque paraître cocasse, tant les deux plus grandes économies de la zone Asie-Pacifique, c’est-à-dire la Chine et les États-Unis, ont mis en place des protections tarifaires, non tarifaires et des subventions directes ou indirectes pour fausser la concurrence internationale. De manière générale, l’histoire économique enseigne assez clairement que le libre-échange est principalement à l’avantage des économies les plus puissantes, qui ont entre autres choses la possibilité d’influencer fortement les prix et de profiter de leur compétitivité supérieure. Cependant, la Chine n’a pas encore intérêt à réaliser une ouverture économique complète, en particulier en ce qui concerne les implantations d’entreprises et les mouvements de capitaux. Tout comme pour la réévaluation du yuan, l’empire du milieu a tout intérêt à n’évoluer que lentement sur ces questions. Les États-Unis, en revanche, ne cessent de pousser à une plus grande libéralisation des échanges, et à ce titre le sommet d’Honolulu a été l’occasion de grandes avancées.

L’évolution du Partenariat Trans-Pacifique

            Le Partenariat Trans-Pacifique (Trans-Pacific Partnership, TPP) est, à l’heure actuelle, une zone de libre-échange[3] réunissant Brunei, le Chili, la Nouvelle-Zélande et Singapour. Chacun de ces pays a une spécialisation économique différente, et ils se complètent donc. Le plus puissant des quatre, Singapour, est une plate forme commerciale et financière de premier ordre au niveau mondial, et profite depuis des décennies du libre-échange. La Nouvelle-Zélande, elle, est spécialisée dans les industries extractives, et en particulier l’agriculture, et ainsi de suite. De plus, le poids économique de ces quatre pays est relativement équilibré, à l’exception de Brunei, dont le PIB est de 12 milliards de dollars en 2009[4], le Chili, la Nouvelle-Zélande et Singapour ayant respectivement en 2011 (selon les prévisions faites en début d’année par « The Economist ») 207 milliards, 148 milliards et 237 milliards de dollar de PIB. Cette zone de libre-échange doit toutefois connaître un changement de nature extraordinaire dans les années qui viennent, puisque six pays membres de l’APEC ont annoncé leur intention d’intégrer la zone. Ces six pays sont les États-Unis, l’Australie, la Malaisie, le Pérou, le Vietnam et le Japon. Le TPP change totalement de visage et d’ampleur, puisque cette zone regrouperait dix pays dont les PIB cumulés représentent près de 40% du PIB mondial. Toutefois, les déséquilibres internes y seraient très forts, à tel point qu’il convient de s’interroger sur la pertinence de cet élargissement.

            Le TPP a souvent été comparé à l’Union Européenne, certains commentateurs jugeant bon de rappeler que le PIB total de cette zone de libre échange serait supérieur à celui de l’Union Européenne. Cette comparaison est particulièrement absurde, puisque, d’une part, l’UE constitue une institution unique en son genre qui va bien au-delà de la simple zone de libre-échange, et d’autre part parce que l’Union possède une cohérence économique interne supérieure à celle du TPP, même s’il faut bien dire que cette cohérence est mise à mal en ce moment. Certes, les États membres du TPP représentent 40% du PIB mondial à eux tous, c’est un fait. Mais, sur cette somme colossale, qui avoisine les 23 000 milliards de dollars, 15 000 milliards proviennent du PIB des États-Unis, et 5600 de celui du Japon. Autrement dit, les deux pays les plus puissants, respectivement première et troisième puissances économiques mondiales, représentent à eux seuls 89,57% du PIB de la zone. Si l’on ajoute la troisième économie de la zone, l’Australie, et ses 1 190 milliards, on obtient 94,74%. Les revenus nationaux cumulés des sept pays les plus modestes ne suffisent pas à égaler le seul revenu de l’Australie, et les États-Unis représentent à eux seuls près des deux tiers du PIB de la zone. A ces disparités absolues répondent les inégalités en termes de revenu par tête, exprimées en Parité des pouvoirs d’achat. Aux 48 010 dollars de PIB/habitant aux Etats-Unis répondent les 3380 dollars du Vietnam et les 9490 du Pérou. Cette très grande diversité n’est pas nécessairement un facteur d’inefficacité cependant. Les pays les moins puissants économiquement, si certains de leurs secteurs sujets à la concurrence des pays membres plus puissants risquent de s’effondrer, pourront compter sur leur secteur de spécialisation (par exemple le pétrole pour Brunei ou l’agriculture pour la Nouvelle-Zélande). Toutefois, certains pays peuvent craindre des difficultés très importantes, comme le montre l’exemple du Japon.

            Le Japon, qui a annoncé son intention d’intégrer le TPP pendant le sommet d’Honolulu, dispose en effet d’une agriculture relativement peu compétitive, laquelle risque d’être laminée par la concurrence des agricultures américaines et australiennes. Par ailleurs, le pays du Soleil Levant est spécialisé dans l’exportation de produits manufacturés à haut contenu technologique, des produits pour lesquels les barrières au commerce sont déjà très faibles. Le pays n’a donc que peu de gains économiques à attendre a priori de cette intégration, et risquerait même plutôt d’y perdre. D’ailleurs, ce projet suscite de la part des citoyens japonais une résistance importante, puisque selon un sondage, un tiers de la population seulement y est favorable[5]. Le premier ministre, Yoshihiko Noda, court un grand risque de perdre son capital politique acquis lors des élections de 2009, qui ont vu l’arrivée au pouvoir de son parti, le Parti Démocrate Japonais, sur un programme de relance qui n’a toujours pas été appliqué. Mais, si le TPP, en tant que zone de libre-échange, doit être évidemment jugé sur sa pertinence économique, il ne faut pas sous-estimer l’importance de variables et d’enjeux géopolitiques, qui participent sans aucun doute largement à son succès.

L’Asie-Pacifique, nouvelle base de la superpuissance américaine

            En effet, le Japon est pris, depuis septembre 2010 et l’arraisonnement d’un chalutier chinois entré en collision avec deux patrouilleurs nippons près des îles Senkaku, dans un véritable bras de fer diplomatique avec la Chine sur le contrôle de ces petites îles inhabitées. Ces tensions considérables avec son très puissant voisin, dont le budget militaire augmente d’année en année, ont sans aucun doute compté pour beaucoup dans la décision de Tokyo de demander son intégration dans le TPP. Il est probable que des considérations similaires ont poussé l’Australie à agir de la même manière, et que les quatre pays fondateurs du Partenariat y ont aussi un intérêt stratégique important. Bien entendu, les intérêts économiques sont très importants pour tous les pays, mais la montée en puissance progressive mais rapide de la Chine a sans aucun doute joué un rôle.

            A ce titre, un parallèle avec la Communauté Ergonomique Européenne fait ressortir des éléments notables. La CEE, née dans les années 50, était un moyen important pour les pays d’Europe de signifier leur rattachement au bloc occidental, par opposition au bloc soviétique. Là aussi, les considérations économiques ont permis de renforcer et d’encourager l’intégration des pays membres, en leur assurant l’entrée dans les Trente Glorieuses, mais l’arrière-plan géopolitique a sans aucun doute participé largement à la volonté d’élargissement et de renforcement de la CEE, puis de l’UE. S’il n’est pas certain que le TPP permettra à l’ensemble de ses membres de rentrer dans une longue période de croissance soutenue, comme ce fut le cas pour la Communauté Européenne, son importance en termes géopolitiques est absolument centrale, et montre la volonté des États-Unis de tourner de plus en plus leur regard vers la zone Asie-Pacifique.

            Ainsi, alors que l’Europe semble au bord de l’effondrement économique, l’Asie orientale est depuis plusieurs années la région la plus dynamique du monde, et l’élévation du niveau de vie d’une bonne part de ses habitants entraîne une explosion de la demande qui n’en est encore qu’à ses débuts. Si cette région reste fragile, en particulier du fait de la très grande dépendance de la Chine et des pays exportateurs envers les conjonctures européennes et américaines, elle n’en représente pas moins le nouveau centre de l’économie mondiale, et il est donc logique que les États-Unis cherchent à y renforcer leur influence. Certains, comme le GEAB leap, estiment que nous assistons en ce moment à un changement de centre de la diplomatie américaine. Alors que celle-ci s’est longtemps appuyée sur le soutien plus ou moins assuré des pays d’Europe, et avait fait de la relation transatlantique l’un des fondements de sa puissance, l’intérêt géopolitique se trouve désormais dans la relation trans-pacifique. Un désengagement est donc à craindre pour l’Europe, qui voit les troupes de l’US Army qui y sont stationnées se retirer petit à petit. Cependant, ce désengagement ne peut être que progressif, tant les interdépendances sont fortes entre le Vieux Continent et le pays de l’Oncle Sam.

            Les États-Unis tournent donc, de manière logique, leur regard vers le Pacifique, et le TPP est un outil central de cette stratégie. L’entrée du Japon dans les négociations pour intégrer le Partenariat, lors du dernier sommet de l’APEC, constitue un événement central, en cela qu’il légitime cette zone de libre-échange. Le Canada et le Mexique envisagent de le suivre, et l’intégration de la Corée du Sud apparaît comme probable à terme. Washington prend acte du basculement du centre de gravité de l’économie mondiale, et cherche à protéger son statut d’hyperpuissance en se posant comme leader d’une zone de libre-échange qu’il domine, dans l’intérêt de la plupart des pays membres. Cependant, le dynamisme de cette zone dépend en grande partie de celui des autres pays membres de l’APEC, et c’est pourquoi cette organisation va sans aucun doute être un élément de plus en plus important de la stratégie internationale de Washington, d’autant qu’ils y disposent d’un leadership économique et symbolique encore peu contesté. Finalement, c’est la Chine qui, en décidant si elle doit continuer à « cacher sa lumière », comme le disait Deng Xiaoping, ou si elle souhaite exploiter sa puissance retrouvée sur la scène diplomatique, décidera du visage de la zone Asie-Pacifique. L’interdépendance de l’Empire du Milieu et des États-Unis représentera alors un élément important dans le choix de la stratégie de ces derniers, qui devront accepter, au moins partiellement, la naissance du « Post-American World » dont parle Fareed Zakaria.



[1]   Cette déclaration, sous-titrée « Toward a Seamless Regional Economy », est disponible sur le site de l’APEC à l’adresse suivante : http://www.apec.org/Press/News-Releases/2011/~/link.aspx?_id=F5D8AB2B402A41019C8CDAF6090B6D01&_z=z

[2]   Le texte dans lequel ce « consensus » est formalisé est disponible à l’adresse suivante : http://www.iie.com/publications/papers/print.cfm?doc=pub&ResearchID=486 . Il est réellement possible de parler de doctrine car ces mesures ont été appliquées souvent en dépit du bon sens, comme le montre l’exemple éloquent de l’Argentine des années 1990, largement félicitée comme bon élève du FMI jusqu’à l’effondrement de son économie en 2001.

[3]   C’est-à-dire, pour schématiser, une zone dans laquelle les barrières tarifaires au commerce international doivent disparaître.

[4]   Selon le site du Département d’État : http://www.state.gov/r/pa/ei/bgn/2700.htm Tous les autres chiffres de cet article proviennent des prévisions contenues dans le hors-série « The world in 2011 », édité par le magazine « The Economist ». Ces prévisions, ayant été faites en début d’année, sont probablement optimistes, mais elles permettent de saisir les ordres de grandeur, ce qui est leur objet dans cet article.

Forcer une réévaluation du Yuan : la mauvaise solution au mauvais problème

Le libre-échange, c’est comme le Paradis : tout le monde veut y aller, mais pas trop vite[1]. La preuve nous en est une fois de plus donnée par le vote d’une loi très contestable au Sénat américain mardi 11 Octobre 2011, visant à augmenter les droits de douane pesant sur les produits chinois importés aux Etats-Unis. Cette loi s’inscrit dans une forte inquiétude des milieux politiques de Washington face à l’augmentation considérable du déficit commercial avec la Chine, qui a atteint le chiffre record de 29 milliards de dollars pour le seul mois d’Août. Selon les défenseurs de cette loi, ce déficit commercial de plus en plus abyssal trouverait sa source dans le taux de change du Yuan, la monnaie chinoise, qui serait sous-évaluée par rapport au dollar[2].

Continuer la lecture de Forcer une réévaluation du Yuan : la mauvaise solution au mauvais problème

National Security: mêmes joueurs, nouvelles stratégies

Le départ à la retraite de Robert Gates, actuel Secrétaire à la Défense, précipite une série de changements qui affecteront différentes institutions de Sécurité Nationale. Gates prendra sa retraite le 30 juin prochain, après avoir retardé à plusieurs reprises son départ, à la demande d’Obama en personne. Lorsqu’il a rejoint le Président W. Bush, Gates aurait installé dans sa mallette un compte à rebours fixé à la date de fin du mandat présidentiel. Cette anecdote est source de diverses allusions de la part d’Obama pendant son discours, le 28 avril dernier, annonçant ses choix de nomination du Secrétaire à la Défense, du Directeur de la CIA, du Commandant en chef de la coalition internationale et de l’Ambassadeur en Afghanistan.

Continuer la lecture de National Security: mêmes joueurs, nouvelles stratégies

Le Parti Républicain a-t-il besoin des Latinos?

Joe the plumber” était la star du cycle électoral de 2008, “José the voter” sera-t-il celle de 2010 et 2012 ? Mettons en perspective l’élection de Barack Obama et la nomination de Sonia Sotomayor. Continuer la lecture de Le Parti Républicain a-t-il besoin des Latinos?