Article précédemment publié par le magazine Grand Paris Développement en juillet 2016

Benjamin R. Barber est décédé le 24 avril dernier à New York. Né en 1939, politologue, enseignant invité à la City University de New York, professeur de sciences politiques à l’université Rutgers (New Jersey), il est l’auteur de 18 livres, dont Strong Democracy (1984) et le best-seller Jihad vs. McWorld (1995). Ancien conseillé du président Bill Clinton, il est chevalier des palmes académiques et a enseigné à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS, Paris). Benjamin Barber est le fondateur du projet de Parlement Global des Maires (GPM), idée qu’il développe dans son livre If mayors ruled the world (Si les maires dirigeaient le monde, Yale University Press, 2013).

Après plusieurs ouvrages sur les relations internationales et la démocratie, comment vous êtes vous intéressé aux villes et à leurs places dans le monde?

Benjamin Barber : Les Etats-nations ne fonctionnent pas et ils sont de plus en plus incapables de gérer les enjeux modernes. Je ne parle pas de la paralysie des gouvernements, comme aux Etats-Unis, mais des capacités institutionnelles. Les Etats-nations se définissent par la souveraineté de leur juridiction. Nous vivons dans un monde interdépendant : le changement climatique, le terrorisme, les réfugiés, la sécurité des transports, ce sont des enjeux mondiaux qui ne connaissent pas les frontières. Les villes font face aux mêmes défis, elles sont aptes à les régler, et sont beaucoup plus coopératives et démocratiques. Les citoyens ont plus confiance dans leurs dirigeants locaux que dans leurs élus nationaux. Les maires sont plus pragmatiques et privilégient l’action.

Selon vous, « la polis est le centre de la démocratie ». Les inégalités urbaines sont-elles la plus grande menace pour les villes ?

Les villes doivent traiter des conséquences d’un système global qu’elles ne contrôlent pas. Les inégalités sont une fonction de l’économie mondiale, mais elles s’incarnent dans les villes. Elles disposent de plusieurs politiques publiques possibles pour faire face : la gestion des emplois dans l’économie formelle et informelle, l’éducation, le logement social. Comment appeler les problèmes économiques mondiaux qui ont un effet local ? Je propose le concept de glocality (glocalité). Le dérèglement climatique se manifeste localement avec les inondations dans les villes situées au bord de l’eau. Ce concept de « glocal » est important car dans la tradition des sciences politiques, il y a le local, le régional, le national, l’international et le global. On s’accorde sur cette notion qui veut que plus on est loin du local, plus c’est différent. L’ironie du monde moderne, c’est plutôt que l’enjeu le plus global est aussi le plus local dans ses effets.

Vous insistez sur le pragmatisme des maires, leur choix de l’action plutôt que de l’idéologie. Comment intégrez-vous dans cette réflexion la vision politique de la ville, de sa nature et de son avenir ?

Les maires sont-ils entièrement pragmatiques, sans idéologie ? Bien sûr que non. Mais comparés aux élus nationaux, cette dimension est observable. Selon le maire LaGuardia, « il n’y a pas une manière républicaine ou démocrate de ramasser les ordures ». Ce n’est pas tout à fait vrai, selon si on privatise le système ou si la ville le prend en charge. Dans tous les cas, il faut le faire. J’observe aussi une tendance chez certains maires à se déclarer indépendants, non partisans. Michael Bloomberg l’a fait, comme l’ancien maire de Bristol, George Ferguson. François Hollande et Jacques Chirac ont été des maires très différents des dirigeants nationaux qu’ils sont devenus. Les maires doivent s’entendre avec des groupes différents pour gouverner. La ville, c’est un tripode : la société civile, la municipalité et le secteur privé. Si on se coupe d’une des jambes, tout s’effondre.

Quels sont le principe et les objectifs du Parlement Global des Maires ?

205 maires de villes du Nord et du Sud, grandes et petites, sont invités à la première réunion à La Haye en septembre 2016. Ce projet ne vient pas de nulle part, il est fondé sur la multitude de réseaux de coopérations entre villes qui font un travail formidable de longue durée mais ne sont pas très connus. Le parlement est soutenu par des organisations comme Eurocities, C40, United Cities and Local Governements (UCLG), l’European Forum on Urban Security (EFUS), l’US Conference of Mayors. Ce sont des associations en silos sur des sujets spécifiques qui partagent leurs expériences sur une base volontaire. Il est temps maintenant de donner aux villes un porte-voix, de muscler politiquement cette coopération. Si une seule ville décide de ne plus investir dans l’industrie pétrolière ou de bannir l’exploitation des gaz de schiste, cela n’a aucun poids. C’est par l’association avec d’autres villes qu’elle peut peser politiquement. Le premier objectif de cette rencontre est l’élaboration d’une gouvernance. Je travaille sur une déclaration des droits de la ville, qui reconnaît leur impératif et leur capacité d’action. Les deux autres objectifs substantiels, ce sont le changement climatique et la crise des réfugiés. L’Accord de Paris de décembre 2015 de la COP21 est minimal et même si les termes sont appliqués, la plupart des villes mondiales seront quand même inondées. Les villes ont la responsabilité de faire plus. La crise des réfugiés est un problème urbain et un mandat non financé. Les villes sont forcées d’agir sans que les Etats ne leur en donnent les moyens financiers. Enfin, nous mettons en place une fondation internationale, un secrétariat et une plateforme en ligne pour que les maires puissent travailler depuis leur bureau deux ou trois fois, avant de se réunir lors d’une rencontre annuelle.

Paris est uniquement mentionnée dans l’introduction de votre livre. Le maire de Paris ne fait pas l’objet d’un portrait dans vos pages. Quelle est la place de la capitale française parmi les villes globales ?

Bertrand Delanoë ne fut pas un maire très intéressant, sincèrement. Il n’était pas un grand internationaliste, ne considérait pas Paris comme une grande ville mondiale. C’était plus intéressant de me concentrer sur des villes européennes comme Barcelone, Londres ou Copenhague. Anne Hidalgo, au contraire, soutient ce mouvement. J’ai fini ce livre juste avant son élection, je la connais et je l’apprécie beaucoup. C’est une figure cosmopolite, elle est cette année candidate à la présidence du C40, une association de villes qui luttent contre le dérèglement du climat. Le Grand Paris, c’est une idée puissante. On ne peut séparer la capitale des villes qui l’entourent directement. La région métropolitaine est une entité géographique, économique et culturelle adaptée pour penser la ville. Pour combattre les inégalités, la création d’une région métropolitaine est un premier pas, mais non une solution en soi, cela internalise d’abord les différences. Si Détroit était le Grand Détroit en incluant les 10 comtés alentour qui sont parmi les plus riches du pays, ce serait aujourd’hui une grande cité d’Amérique avec une partie seulement en difficulté. Au lieu de cela, la ville a fait faillite. Les frontières de la vieille cité médiévale européenne ou celles du XVIIIe siècle aux Etats-Unis n’ont plus de sens aujourd’hui. Si j’avais voulu vendre beaucoup moins d’exemplaires de mon livre, je l’aurais titré Si les régions métropolitaines dirigeaient le monde.

Les pouvoirs de la maire de Paris sont limités, elle doit en permanence négocier et faire des compromis avec de nombreuses entités publiques…

Quand la maire de Paris revient dans sa ville après avoir participé au Parlement Global des Maires, elle ramène le pouvoir du maire de New York ou de Johannesburg avec elle. Cette voix commune et ces actions coordonnées la rendent plus puissante face à ses interlocuteurs. Malgré ses pouvoirs réglementaires limités, elle pourra mieux se faire entendre face à l’Etat et à la région, en leur demandant : « regardez ce que font telle et telle ville ; êtes vous sûrs de vouloir rester en dehors de cette dynamique ? » J’imagine que le gouvernement français comprendra l’intérêt commun de donner plus de pouvoir aux villes.

Quelles sont les thématiques de votre prochain livre Cool Cities: urban sustainability and the fix for global warming (Yale University Press, 2017) ?

L’idée principale, c’est que les villes sont devenues l’acteur le plus important dans le contrôle du changement climatique. Le livre analyse leurs capacités à agir, les actions qu’elles ont déjà entreprises et ce qu’elles peuvent encore faire. Les villes représentent 80% des émissions de gaz à effet de serre, et 90% d’entre elles sont établies sur des rivages. Elles devront impérativement travailler ensemble pour faire face.

Vincent Dozol

Posted by Vincent Dozol

Journaliste, correspondant pour la presse française à New York. vincent.dozol@bullypulpit.fr

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