ÉCONOMIE INTERNATIONAL

Forcer une réévaluation du Yuan : la mauvaise solution au mauvais problème

Le libre-échange, c’est comme le Paradis : tout le monde veut y aller, mais pas trop vite[1]. La preuve nous en est une fois de plus donnée par le vote d’une loi très contestable au Sénat américain mardi 11 Octobre 2011, visant à augmenter les droits de douane pesant sur les produits chinois importés aux Etats-Unis. Cette loi s’inscrit dans une forte inquiétude des milieux politiques de Washington face à l’augmentation considérable du déficit commercial avec la Chine, qui a atteint le chiffre record de 29 milliards de dollars pour le seul mois d’Août. Selon les défenseurs de cette loi, ce déficit commercial de plus en plus abyssal trouverait sa source dans le taux de change du Yuan, la monnaie chinoise, qui serait sous-évaluée par rapport au dollar[2].

Menacer des Etats souverains de mesures protectionnistes pour les forcer à réévaluer leur monnaie n’est pas un fait inédit : au début des années 70, lorsque les Etats-Unis voyaient apparaître et se renforcer un déficit commercial pour la première fois depuis des décennies, de telles mesures avaient été prises contre le Japon et l’Allemagne de l’Ouest en particulier, les déficits commerciaux avec ces deux pays étant élevés et en pleine augmentation. Washington avait alors obtenu satisfaction, le Yen et le Deutschemark avait été réévalué par rapport au dollar, sans entraîner d’amélioration significative de la situation économique des Etats-Unis. La situation actuelle est évidemment très différente, pour plusieurs raisons, mais il est probable qu’une loi de ce type, votée aujourd’hui, n’aurait que des effets négatifs non seulement pour l’économie américaine, mais aussi pour l’économie mondiale.

Les coûts potentiels d’une réévaluation

Même en admettant que la Chine accepte de réévaluer de manière rapide et significative le taux de change du Yuan, ce qui est fortement improbable, il serait très étonnant que cela entraîne une amélioration de la situation économique et commerciale des Etats-Unis. En effet, les défenseurs de la loi votée mardi dernier estiment que les importations venant de Chine détruisent des emplois aux Etats-Unis. Comme cela a été abondamment dit ces derniers jours, c’est en grande partie faux, et en tout cas si cela a été vrai à l’époque où les entreprises américaines délocalisaient leurs centres de production en Chine, ça ne l’est plus aujourd’hui.

En effet, même si le prix des produits chinois exprimé en dollar augmentait subitement du fait d’une réévaluation du Yuan, il n’y a absolument aucune raison de penser que cela pousserait les entreprises américaines à embaucher aux Etats-Unis. La main-d’œuvre chinoise est productive et très mal payée, ce qui la rend parfaite pour les travaux à faible valeur ajoutée. Ces caractéristiques ne sont pas celle de la main-d’œuvre américaine, et si le déficit commercial avec la Chine devait effectivement diminuer, ce ne serait que pour opérer un transfert des importations de la Chine vers un autre pays émergent, et il est très peu probable que cela fasse diminuer le déficit commercial global. Une hausse du Yuan ne rendrait pas plus rentable la production à faible valeur ajoutée aux Etats-Unis, et ne créerait aucun emploi sur le sol américain. Elle pourrait même potentiellement en détruire, car elle coûterait cher aux entreprises américaines.

En effet, une bonne part des échanges sino-américains sont des échanges intra-groupes, c’est-à-dire du commerce entre différentes filiales d’un même groupe. De nombreuses entreprises américaines importent à bas coût des éléments produits par leurs filiales en Chine, et les vendent aux Etats-Unis. Selon un site chinois en français, « pour chaque Ipad vendu aux Etats-Unis, le déficit commercial américain avec la Chine augmente d’environ 275 Dollars US [alors que] la valeur qui revient en Chine aux ouvriers qui assemblent les produits Apple n’est à peine que de 10 Dollars environ, d’après des travaux de chercheurs conduits par Kenneth Kraemer de l’Université de Californie, Irvine, qui ont rassemblé les données. »[3] Ce chiffre de dix dollars ne prend très probablement pas en considération les investissements d’Apple en Chine, ni le transfert de connaissances, mais il a le mérite de démontrer que le déficit commercial ne montre pas tout, et que les profits permis par le commerce avec la Chine ne sont pas uniquement captés par les chinois, bien au contraire. Une réévaluation du Yuan augmenterait les coûts de transfert de nombreux groupes américains, et donc très probablement les prix de leurs produits, ce qui nourrirait l’inflation aux Etats-Unis, au moins le temps que les entreprises américaines aient eu le temps de délocaliser à nouveau leur production à faible valeur ajoutée vers d’autres pays émergents, ce qui peut d’ailleurs représenter pour elles un coût non négligeable. Il est donc difficile de voir à quelle catégorie d’acteurs économiques cette réévaluation pourrait profiter aux Etats-Unis, et ce alors même que la Chine la perçoit comme un sacrifice important, non sans raisons d’ailleurs.

Le Yuan dans la stratégie chinoise

La Chine manipule sa monnaie pour améliorer sa position commerciale, cela ne fait aucun doute. Pourtant, elle a accepté en Juin 2010 de laisser le Yuan flotter plus librement, ce qui lui a permis de s’apprécier de 7% depuis par rapport au Dollar. Le pays a de fait tout intérêt à laisser sa monnaie s’apprécier progressivement. Un Yuan plus fort permet de rendre les importations plus avantageuses pour les consommateurs chinois, augmentant ainsi leur pouvoir d’achat. La réévaluation du Yuan, par ce mécanisme, permettrait de lutter contre la forte inflation que connaît actuellement la Chine, tirée par l’explosion des prix de l’alimentaire, qui ont augmenté de 13,4% entre Août 2010 et Août 2011[4]. Toutefois, cette progression ne peut se faire qu’à un rythme lent, car le gouvernement chinois n’est clairement pas disposé à se passer des avantages d’une monnaie sous-évaluée.

Le bas niveau du Yuan soutient en effet les exportations chinoises, non seulement à destination des Etats-Unis mais aussi à destination de l’Union Européenne et du Japon. Or, le dynamisme des exportations est le pilier sur lequel repose le modèle de développement et la paix sociale en Chine. En 2008, la chute du commerce mondial a créé des tensions sociales extrêmement fortes dans l’Empire du Milieu, certaines usines ayant cessé de payer leurs ouvriers pendant plus de trois mois, fautes de débouchés pour leurs produits. La reprise relative de l’économie mondiale fin 2009 a permis de réduire ces difficultés, alors que le gouvernement chinois lançait un programme colossal de stimulation de l’économie, lequel remportait un succès important. Toutefois, la paix sociale reste fragile. Le développement de la Chine ces dernières décennies a permis une diminution de la pauvreté qui aurait été inimaginable il y a peu, mais dans le même temps les inégalités ont proprement explosé. Cet état de fait reste supportable tant que les plus défavorisés peuvent espérer une amélioration rapide de leur condition. Une baisse importante des exportations pourrait déséquilibrer tout le modèle de développement chinois, et menacer paix sociale, ce que le gouvernement chinois craint par dessus tout. De plus, les excédents commerciaux de la Chine lui permettent de se constituer des réserves de change considérables, et une réduction de ces excédents entraînerait mécaniquement une diminution de sa capacité à augmenter ses réserves. Enfin, ces dernières étant majoritairement libellées en Dollar, une réévaluation de la monnaie nationale diminuerait leur valeur exprimée en Yuan. Le gouvernement chinois a donc tout intérêt à lutter contre cette réévaluation.

Le véritable risque

Il est donc possible que la Chine réagisse à la loi votée mardi dernier par une guerre commerciale, si celle-ci devait être votée par la Chambre des Représentants. Certes, les Etats-Unis représentent 20% des exportations du pays, mais une hausse des droits de douane, tout comme une réévaluation massive et rapide du Yuan, pourrait faire baisser ce chiffre dramatiquement. Par ailleurs, si la situation sociale en Chine est fragile, la situation économique est très forte, et ses réserves de changes pourraient lui permettre d’adoucir temporairement les effets d’une telle confrontation, ce qui n’était pas le cas de l’Allemagne et du Japon au début des années 70. En revanche, l’effet d’une guerre commerciale entre les deux plus grandes puissances économiques du monde serait sans aucun doute dévastateur, surtout si la Chine devait décidé de ne plus subventionner la dette publique américaine, ce qui serait clairement un scénario catastrophe dont la portée serait proprement incalculable. L’Empire du Milieu y perdrait énormément, mais il ne faut pas oublier un élément important : la Chine n’est pas le nain politique qu’étaient l’Allemagne et le Japon en 1970. Elle ne souhaite pas que se reproduisent les traités inégaux du XIXème siècle, et tiens farouchement à son indépendance politique.

Les Etats-Unis en sont conscients, et il est très improbable que la loi votée par le Sénat mardi dernier soit finalement votée par la Chambre des Représentants, d’autant que son Président, le républicain John Boehner, a estimé que ce texte était « dangereux », alors que Barack Obama ne semble pas prêt non plus à prendre ce risque[5]. Toutefois, le simple fait que cette loi soit passée au Sénat montre à quel point il est facile de se tromper, surtout lorsqu’il s’agit de faire porter le blâme d’une mauvaise situation économique à un autre pays. Les Etats-Unis et la Chine sont heureusement, ou malheureusement, trop liés économiquement pour ne pas tomber ensemble. Les déséquilibres financiers qui ont conduit à cette situation doivent évidemment être résorbés, et il faut espérer qu’il le seront à terme, car ils font peser un risque considérable sur l’économie mondiale. En attendant, il faut espérer que les gouvernements chinois et américains n’oublieront pas dans quel état d’interdépendance ils se trouvent, et à quel point chacun ne peut envisager sa reprise que grâce à l’autre, et avec lui.


[1] J’ai trouvé cette blague dans la rubrique « blagues d’économistes » du site « éconoclaste », à l’adresse suivante :http://econo.free.fr/index.php?option=com_content&task=view&id=27&Itemid=41

[2] Le fait d’avoir une monnaie sous-évaluée constitue une stratégie connue, et très largement appliquée dans l’histoire économique mondiale, pour améliorer la balance commerciale d’un pays. En effet, si une nation possède une monnaie sous-évaluée par rapport à celle de ses partenaires commerciaux, cela signifie que ses exportations sont moins chères qu’elles devraient l’être, alors qu’elle-même a moins intérêt à importer, puisque ses importations lui coûtent plus cher qu’elles ne devraient. Dire qu’une monnaie est sous-évaluée peut paraître un jugement subjectif, mais il existe en fait des méthodes pour estimer un taux de change « juste » entre deux pays, c’est-à-dire un taux de change qui respecterait à la fois la parité des pouvoirs d’achat, pour l’économie réelle, et la parité non couverte des taux d’intérêts, pour l’économie financière. Ces deux mesures peuvent être calculées de manières relativement simple, et diverses études montrent qu’elles sont pertinentes pour suivre à moyen et long terme les évolutions de taux de change.

[5] http://lexpansion.lexpress.fr/economie/l-attaque-du-senat-americain-contre-le-yuan-va-faire-pschiit_265425.html

1 comment on “Forcer une réévaluation du Yuan : la mauvaise solution au mauvais problème

  1. Pingback: La dette extérieure ou l’épée de Damoclès de l’économie américaine | Bully Pulpit

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