C’était en juillet, une éternité en temps électoral. Le FBI a annoncé lors d’une conférence de presse la fin de son enquête sur l’utilisation d’une adresse email personnelle par la secrétaire d’Etat Hillary Clinton. Le bureau a souligné « l’extrême négligence » dont elle avait fait preuve dans son traitement d’informations classifiées mais la police fédérale n’a pas recommandé de poursuite judiciaire.

A la veille du scrutin présidentiel, James B. Comey, directeur du FBI, a envoyé le 28 octobre une lettre au Congrès signalant la découverte de centaines de milliers de nouveaux emails dans le cadre de l’enquête relative à Anthony Weiner, ancien Représentant déchu, aux scandales sexuels à répétition. Il est marié à Huma Abedin, proche conseillère de la candidate démocrate, sa « seconde fille ». James Comey précise alors qu’il ne connaît pas le contenu des emails et ne sait pas combien de temps cela prendra pour les analyser.

Pour les affaires politico-judiciaires, les fonctionnaires doivent être « particulièrement vigilants afin que le ministère conserve sa réputation de justice, de neutralité et d’impartialité », selon un mémo de l’ancien ministre de la Justice Eric Holder en 2012. James Comey, un républicain nommé par Barack Obama qui jouissait jusqu’alors d’une solide réputation de probité et de professionnalisme, s’est expliqué dans une lettre interne à ses employés, obtenue par le Washington Post : « Bien entendu, nous ne communiquons normalement pas au Congrès sur les évolutions des enquêtes en cours, mais dans ce cas je sens une obligation de le faire car j’ai témoigné sous serment plusieurs fois ces derniers mois que notre enquête était terminée. Je pense aussi que ce serait tromper le peuple américain si on ne complète pas le dossier. En même temps, d’un autre côté, étant donné que nous ne connaissons pas la valeur de cette collection d’emails qui vient d’être découverte, je ne veux pas donner une impression trompeuse. En cherchant cet équilibre, dans une courte lettre et au milieu d’une saison électorale, il y a un risque significatif d’être mal compris. »

Comme l’explique Ryan Lizza, journaliste du New Yorker spécialiste des questions juridiques :

la lettre—un cadeau pour la campagne Trump très apprécié— était scandaleuse pour plusieurs raisons, à commencer par le fait que Comey a violé une directive du département de la Justice en l’envoyant. En règle générale, les procureurs et enquêteurs sont supposés s’abstenir de donner des indications sur les enquêtes en cours. En pratique, c’est ‘put-up-or-shut-up’; c’est à dire inculper formellement ou se taire. Cet usage est particulièrement important dans les affaires politiques, et encore plus important en période électorale. Comey a publié sa lettre non pas parce qu’il avait une information véritable à transmettre, mais dans le but, semble-t-il, de calmer les républicains du Congrès qui sont déçus par sa décision de ne pas poursuivre la candidate démocrate investie (Comey aurait aussi pu tenter d’apaiser un groupe croupion d’agents de droite du FBI, qui sont aussi mécontents de l’exonération de Clinton. Les fuites ne sont pas claires sur ce point). Depuis des mois, les foules aux meetings de Trump ont accueilli la mention du nom de Clinton en criant « enfermez-la ». Le directeur du FBI leur a dit de garder espoir. »

Selon Paul Ryan, speaker de la Chambre des Représentants, Hillary Clinton « a mis en danger les secrets de notre nation ». Si elle est élue, d’autres responsables républicains, comme Michael McCaul, président de la commission de la Chambre sur la sécurité nationale, rêve déjà d’une destitution. Donald Trump, après avoir vertement critiqué le FBI depuis l’été, a applaudi la prolongation de l’enquête : « peut-être que, finalement, la justice sera rendue ». Il a tonné une nouvelle fois contre ce « scandale plus grand que Watergate » qui devrait disqualifier Hillary Clinton.

Les messages électroniques qui concernent Hillary Clinton et Huma Abedin lorsqu’elles travaillaient ensemble au Département d’Etat ont depuis été analysés par le FBI. Dimanche 6 novembre, à deux jours de l’élection, James Comey a repris la plume pour annoncer aux élus du Congrès que le FBI maintenait ses conclusions estivales : il n’y a toujours aucune raison de poursuivre en justice Hillary Clinton.

En prenant ses fonctions au département d’Etat en 2009, Hillary Clinton a conservé son adresse personnelle et l’usage d’un serveur privé. A cause d’une incompatibilité technique du système de messagerie interne de l’administration, la secrétaire d’Etat ne peut recevoir ses emails professionnels sur son smartphone. Elle devait toujours en conserver deux avec elle pendant ses déplacements, en conformité avec les règles internes au département d’Etat. Elle ne l’a pas fait, demandant à ses conseillers de faire suivre si besoin la correspondance sur son adresse personnelle. Comme Colin Powell avant elle. Quand Hillary Clinton quitte son poste, le département d’Etat lui a demandé l’ensemble des emails relatifs à ses fonctions, comme l’exige la loi. Une équipe de juristes est chargée de sélectionner et transmettre les emails en question. Et 30 000 autres sont supprimés de son serveur privé, fournissant ainsi un argument pour les opposants de Clinton : elle aurait forcément quelque chose à cacher.

Ces emails ne révèlent aucune action illégale ou criminelle. On découvre que les cadres du camp démocrate ne s’encombrent pas de politesse et d’effets de style, ils ont recours à un langage vulgaire en privé, comme dans toute organisation professionnelle. Ce qui est problématique, c’est le rapport entre la politique et l’argent chez les Clinton, tout comme les séparations poreuses entre la politique et le privé. Dans un email, il est notamment question d’une rencontre du Clinton Global Initiative au Maroc en 2015. Alors que le roi a promis 12 millions de dollars de dons, difficile pour Hillary Clinton de se porter pâle. La candidate ne s’y rend finalement pas, mais Bill et Chelsea honoreront la cour marocaine.

Le retour de « l’affaire des emails » se produit dans un contexte de resserrement des intentions de vote, phénomène traditionnel à l’approche du scrutin. Pour ajouter à la confusion, de nombreux emails internes à la campagne Clinton s’étalent dans la presse, après la publication par Wikileaks de leurs contenus. Le compte personnel de John Podesta, chairman de la campagne Clinton, a été piraté par une technique de phishing. Les agences fédérales de renseignement américaines ont déclaré voir Moscou derrière ces tentatives d’intrusion dans l’élection présidentielle.

Les médias ont consacré plus de temps à ce supposé « scandale » qu’à l’analyse des points des programmes des candidats. Les fausses équivalences entretenus par certains titres de presse et commentateurs entre les emails Clinton et les innombrables affaires de Donald Trump ont permis d’assurer une tension fiévreuse et une illusion d’objectivité tout au long du cycle électoral.

J. Edgar Hoover, Apr. 5, 1940, Washington, D.C. Courtesy of Library of Congress Prints & Photographs Division, photograph by Harris & Ewing, LC-DIG-hec-28438

J. Edgar Hoover, Apr. 5, 1940, Washington, D.C. Courtesy of Library of Congress Prints & Photographs Division, photograph by Harris & Ewing, LC-DIG-hec-28438

Le cliché de la « surprise d’octobre » — un événement inattendu qui est censé bouleverser la campagne et qui ne modifie en fait pas les tendances de fond des derniers mois — convoque cette année le fantôme de J. Edgar Hoover. « L’interférence du FBI dans les élections est presque aussi ancienne que le FBI lui-même », selon Beverly Gage, historienne à l’université de Yale. Hoover a dirigé le FBI de 1924 à 1972, accumulant des informations sensibles sur ceux qui comptent à Washington D.C., avec un pouvoir très étendu et un contrôle limité sur ses actions. En 1948, il aide officieusement la campagne de Thomas Dewey contre le président en exercice, Harry Truman, en fournissant conseils, agents et notes. Lyndon B. Johnson a fait de John Edgar Hoover un ami et un allié. « Je préfère qu’il soit à l’intérieur de la tente pour pisser à l’extérieur, plutôt qu’à l’extérieur de la tente en train de pisser dedans », a expliqué poétiquement le président texan au sujet de son directeur du FBI. En octobre 1964, le FBI a joué un rôle dans la campagne entre Johnson et Barry Goldwater. Hoover est intervenu prestement sur injonction présidentielle pour étouffer un scandale sexuel. Walter Jenkins, proche conseiller de Johnson, est arrêté avec un homme dans les toilettes d’un YMCA de Washington D.C. Pour l’opposition républicaine, la menace homosexuelle est aussi synonyme de menace sur la sécurité nationale : les communistes pourraient utiliser la vie sexuelle des hommes politiques pour les forcer à trahir la patrie.  Johnson parle d’un coup monté par les républicains. Jenkins démissionne immédiatement de ses fonctions et retourne au Texas. L’enquête du FBI assure rapidement que Walter Jenkins n’a jamais divulgué d’informations sensibles. La popularité dw J. Edgar Hoover l’a protégé contre des présidents comme Truman, JFK ou Nixon qui ont pensé à le renvoyer. Depuis son règne controversé et hautement politisé, les directeurs du FBI successifs se sont présentés comme l’anti Hoover. Sur son bureau, James Comey conserve des documents relatifs à la surveillance de Martin Luther King par J. Edgar Hoover : « la raison pour laquelle je fais ça, c’est pour être certain que nous nous souvenons de nos erreurs et que nous apprenons d’elles ».

Vincent Dozol

Posted by Vincent Dozol

Journaliste, correspondant pour la presse française à New York. vincent.dozol@bullypulpit.fr

Leave a reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Question de sécurité : * Le temps imparti est dépassé. Merci de recharger le CAPTCHA.