Washington tourne son regard vers le Pacifique

            Le récent sommet de l’Asia-Pacific Economic Cooperation (APEC), qui s’est terminé le 14 novembre à Honolulu, cadre enchanteur s’il en est, n’a été que peu commenté par une presse française obnubilée par les crises qui secouent l’Europe en ce moment. S’ il est difficile de leur reprocher leur intérêt pour ces dernières, il est regrettable que ce sommet soit passé à ce point inaperçu, parce que cette organisation, chargée de faciliter les échanges économiques entre les principaux pays de la zone Asie-Pacifique, regroupe les trois premières puissances économiques mondiales (États-Unis, Chine et Japon). De plus, il regroupe un certain nombre de pays extrêmement dynamiques, en particulier en Asie orientale et en Amérique Latine, à tel point que cette région du globe a été ces dernières années la principale source de croissance économique au niveau mondial. Les réunions de l’APEC ont donc un impact potentiel très fort sur l’économie mondiale, et un impact encore plus fort sur les États-Unis, qui constituent encore la première puissance de la zone.

            Et à ce titre, le sommet de novembre 2011 a été particulièrement intéressant. Il a été l’occasion de communiqués communs assez instructifs, bien que probablement trop vagues pour être appliqués à court terme. Mais l’élément le plus important fut sans aucun doute l’approfondissement des négociations portant sur le Partenariat Trans-Pacifique (Trans-Pacific Partnership, TPP), un projet particulièrement ambitieux de zone de libre-échange entre dix pays membres de l’APEC, qui représentent à eux tous 40% du PIB mondial. S’il suscite des difficultés nombreuses, ce projet serait d’un très grand intérêt économique pour la plupart des pays membres, et en particulier pour les États-Unis. Mais cet intérêt économique n’est pas le seul enjeu du TPP : des considérations stratégiques et géopolitiques sont clairement à l’œuvre. Le récent sommet apporte ainsi des informations précieuses sur la redéfinition de la stratégie américaine au niveau mondial, dans laquelle la zone Asie-Pacifique est appelée à jouer un rôle central.

L’économie au centre des déclarations d’intention

            La principale mission de l’APEC est de favoriser les échanges économiques entre ses membres, et il n’est donc pas étonnant que l’économie reste son principal sujet de préoccupation. Le sommet d’Honolulu a ainsi été l’occasion de mener divers débats sur des sujets très importants, tels que les questions relatives à la fixation des taux de change, sujet sensible s’il en est, en particulier entre les deux principales puissances économiques de la zone, les Etats-Unis et la Chine. A ce propos les avancées sont toutefois timides, Pékin freinant des quatre fers pour maintenir son contrôle sur le taux de change du yuan. Néanmoins, l’un des éléments les plus significatifs d’un point de vue symbolique, et économique d’ailleurs, reste l’affirmation vigoureuse de l’importance des enjeux écologiques.

            Ainsi, la « Déclaration d’Honolulu »[1], qui résume les décisions prises suite au sommet, insiste largement sur les diverses mesures à prendre pour « promouvoir une croissance verte ». Les dirigeants des pays membres de l’APEC aspirent à une réduction de 45% de l’impact énergétique cumulé de leurs économies, ce qui est un objectif particulièrement ambitieux, surtout si on pense que l’APEC compte parmi ses membres les deux plus gros pollueurs de la planète, à savoir les États-Unis et la Chine. Bien entendu, des efforts importants ont été réalisés par ces deux États, mais ceux-ci sont encore trop modestes. De plus, cette déclaration reste vague. Pour autant, le simple fait d’affirmer ainsi leur détermination a une importance considérable. Reste à savoir dans quelle mesure cette détermination sera suivie d’effets. Deux mesures, néanmoins, paraissent suffisamment claires pour être appliquées dans une avenir proche.

            Les dirigeants s’engagent, dans cette déclaration, à abolir les barrières non-tarifaires pesant sur le commerce des biens environnementaux, et à diminuer jusqu’à 5% les droits de douane sur ces biens. Ces deux mesures ont elles-aussi une importance symbolique considérable, puisqu’elles montrent bien la foi considérable que l’APEC montre vis-à-vis de la résolution des problèmes par les mécanismes des marchés, puisqu’elles visent à accroitre la production de biens respectant l’environnement en en facilitant les échanges. C’est donc la rationalité des consommateurs et celle des entreprises qui est censée assurer la défense de la nature, la même rationalité qui pousse des citadins occidentaux à acheter des 4X4 polluants. Bien entendu, il est possible que cette logique permette d’obtenir de bons résultats, comme l’explique Jared Diamond dans son essai « Effondrement », dans lequel il explique que les entreprises ont intérêt à respecter l’environnement pour éviter les amendes et les réparations consécutives à une catastrophe écologique. Seul l’avenir permettra donc de juger de l’efficacité de ces choix, même si, dès aujourd’hui, leur réalité a une signification importante.

            En effet, cette manière d’envisager la défense de l’environnement, tout comme la majorité des mesures proposées dans la déclaration d’Honolulu, permettent aux membres de l’APEC de se réclamer à nouveau du libre-échange et de ses principes. Les mesures économiques sont à ce titre encore plus parlantes : il s’agit par exemple de réduire à nouveau les droits de douane et de faciliter le développement international des PME, mesures qui sont par ailleurs tout à fait acceptables et qui peuvent, à certaines conditions, avoir des effets positifs pour tous les acteurs concernés. Il est également question de faciliter la circulation des informations tout en favorisant le respect de la vie privée. Si ces deux idées peuvent paraître contradictoires, elles s’inscrivent surtout dans une logique de marché, la fixation des prix ne pouvant se faire de manière optimale que si les informations sont suffisamment pertinentes et bien distribuées parmi les acteurs économiques. Enfin, des mesures doivent être engagées pour que l’innovation soit dirigée par le marché (market driven). Toutes ces mesures peuvent être reliées, de près ou de loin, à celles préconisées par le Consensus de Washington, le fameux ensemble de dix types de politiques élaboré par John Williamson en 1989, et qui en est venu au fil des ans à incarner la doctrine monétariste et néolibérale en termes de politiques économiques[2]. Cela pourrait presque paraître cocasse, tant les deux plus grandes économies de la zone Asie-Pacifique, c’est-à-dire la Chine et les États-Unis, ont mis en place des protections tarifaires, non tarifaires et des subventions directes ou indirectes pour fausser la concurrence internationale. De manière générale, l’histoire économique enseigne assez clairement que le libre-échange est principalement à l’avantage des économies les plus puissantes, qui ont entre autres choses la possibilité d’influencer fortement les prix et de profiter de leur compétitivité supérieure. Cependant, la Chine n’a pas encore intérêt à réaliser une ouverture économique complète, en particulier en ce qui concerne les implantations d’entreprises et les mouvements de capitaux. Tout comme pour la réévaluation du yuan, l’empire du milieu a tout intérêt à n’évoluer que lentement sur ces questions. Les États-Unis, en revanche, ne cessent de pousser à une plus grande libéralisation des échanges, et à ce titre le sommet d’Honolulu a été l’occasion de grandes avancées.

L’évolution du Partenariat Trans-Pacifique

            Le Partenariat Trans-Pacifique (Trans-Pacific Partnership, TPP) est, à l’heure actuelle, une zone de libre-échange[3] réunissant Brunei, le Chili, la Nouvelle-Zélande et Singapour. Chacun de ces pays a une spécialisation économique différente, et ils se complètent donc. Le plus puissant des quatre, Singapour, est une plate forme commerciale et financière de premier ordre au niveau mondial, et profite depuis des décennies du libre-échange. La Nouvelle-Zélande, elle, est spécialisée dans les industries extractives, et en particulier l’agriculture, et ainsi de suite. De plus, le poids économique de ces quatre pays est relativement équilibré, à l’exception de Brunei, dont le PIB est de 12 milliards de dollars en 2009[4], le Chili, la Nouvelle-Zélande et Singapour ayant respectivement en 2011 (selon les prévisions faites en début d’année par « The Economist ») 207 milliards, 148 milliards et 237 milliards de dollar de PIB. Cette zone de libre-échange doit toutefois connaître un changement de nature extraordinaire dans les années qui viennent, puisque six pays membres de l’APEC ont annoncé leur intention d’intégrer la zone. Ces six pays sont les États-Unis, l’Australie, la Malaisie, le Pérou, le Vietnam et le Japon. Le TPP change totalement de visage et d’ampleur, puisque cette zone regrouperait dix pays dont les PIB cumulés représentent près de 40% du PIB mondial. Toutefois, les déséquilibres internes y seraient très forts, à tel point qu’il convient de s’interroger sur la pertinence de cet élargissement.

            Le TPP a souvent été comparé à l’Union Européenne, certains commentateurs jugeant bon de rappeler que le PIB total de cette zone de libre échange serait supérieur à celui de l’Union Européenne. Cette comparaison est particulièrement absurde, puisque, d’une part, l’UE constitue une institution unique en son genre qui va bien au-delà de la simple zone de libre-échange, et d’autre part parce que l’Union possède une cohérence économique interne supérieure à celle du TPP, même s’il faut bien dire que cette cohérence est mise à mal en ce moment. Certes, les États membres du TPP représentent 40% du PIB mondial à eux tous, c’est un fait. Mais, sur cette somme colossale, qui avoisine les 23 000 milliards de dollars, 15 000 milliards proviennent du PIB des États-Unis, et 5600 de celui du Japon. Autrement dit, les deux pays les plus puissants, respectivement première et troisième puissances économiques mondiales, représentent à eux seuls 89,57% du PIB de la zone. Si l’on ajoute la troisième économie de la zone, l’Australie, et ses 1 190 milliards, on obtient 94,74%. Les revenus nationaux cumulés des sept pays les plus modestes ne suffisent pas à égaler le seul revenu de l’Australie, et les États-Unis représentent à eux seuls près des deux tiers du PIB de la zone. A ces disparités absolues répondent les inégalités en termes de revenu par tête, exprimées en Parité des pouvoirs d’achat. Aux 48 010 dollars de PIB/habitant aux Etats-Unis répondent les 3380 dollars du Vietnam et les 9490 du Pérou. Cette très grande diversité n’est pas nécessairement un facteur d’inefficacité cependant. Les pays les moins puissants économiquement, si certains de leurs secteurs sujets à la concurrence des pays membres plus puissants risquent de s’effondrer, pourront compter sur leur secteur de spécialisation (par exemple le pétrole pour Brunei ou l’agriculture pour la Nouvelle-Zélande). Toutefois, certains pays peuvent craindre des difficultés très importantes, comme le montre l’exemple du Japon.

            Le Japon, qui a annoncé son intention d’intégrer le TPP pendant le sommet d’Honolulu, dispose en effet d’une agriculture relativement peu compétitive, laquelle risque d’être laminée par la concurrence des agricultures américaines et australiennes. Par ailleurs, le pays du Soleil Levant est spécialisé dans l’exportation de produits manufacturés à haut contenu technologique, des produits pour lesquels les barrières au commerce sont déjà très faibles. Le pays n’a donc que peu de gains économiques à attendre a priori de cette intégration, et risquerait même plutôt d’y perdre. D’ailleurs, ce projet suscite de la part des citoyens japonais une résistance importante, puisque selon un sondage, un tiers de la population seulement y est favorable[5]. Le premier ministre, Yoshihiko Noda, court un grand risque de perdre son capital politique acquis lors des élections de 2009, qui ont vu l’arrivée au pouvoir de son parti, le Parti Démocrate Japonais, sur un programme de relance qui n’a toujours pas été appliqué. Mais, si le TPP, en tant que zone de libre-échange, doit être évidemment jugé sur sa pertinence économique, il ne faut pas sous-estimer l’importance de variables et d’enjeux géopolitiques, qui participent sans aucun doute largement à son succès.

L’Asie-Pacifique, nouvelle base de la superpuissance américaine

            En effet, le Japon est pris, depuis septembre 2010 et l’arraisonnement d’un chalutier chinois entré en collision avec deux patrouilleurs nippons près des îles Senkaku, dans un véritable bras de fer diplomatique avec la Chine sur le contrôle de ces petites îles inhabitées. Ces tensions considérables avec son très puissant voisin, dont le budget militaire augmente d’année en année, ont sans aucun doute compté pour beaucoup dans la décision de Tokyo de demander son intégration dans le TPP. Il est probable que des considérations similaires ont poussé l’Australie à agir de la même manière, et que les quatre pays fondateurs du Partenariat y ont aussi un intérêt stratégique important. Bien entendu, les intérêts économiques sont très importants pour tous les pays, mais la montée en puissance progressive mais rapide de la Chine a sans aucun doute joué un rôle.

            A ce titre, un parallèle avec la Communauté Ergonomique Européenne fait ressortir des éléments notables. La CEE, née dans les années 50, était un moyen important pour les pays d’Europe de signifier leur rattachement au bloc occidental, par opposition au bloc soviétique. Là aussi, les considérations économiques ont permis de renforcer et d’encourager l’intégration des pays membres, en leur assurant l’entrée dans les Trente Glorieuses, mais l’arrière-plan géopolitique a sans aucun doute participé largement à la volonté d’élargissement et de renforcement de la CEE, puis de l’UE. S’il n’est pas certain que le TPP permettra à l’ensemble de ses membres de rentrer dans une longue période de croissance soutenue, comme ce fut le cas pour la Communauté Européenne, son importance en termes géopolitiques est absolument centrale, et montre la volonté des États-Unis de tourner de plus en plus leur regard vers la zone Asie-Pacifique.

            Ainsi, alors que l’Europe semble au bord de l’effondrement économique, l’Asie orientale est depuis plusieurs années la région la plus dynamique du monde, et l’élévation du niveau de vie d’une bonne part de ses habitants entraîne une explosion de la demande qui n’en est encore qu’à ses débuts. Si cette région reste fragile, en particulier du fait de la très grande dépendance de la Chine et des pays exportateurs envers les conjonctures européennes et américaines, elle n’en représente pas moins le nouveau centre de l’économie mondiale, et il est donc logique que les États-Unis cherchent à y renforcer leur influence. Certains, comme le GEAB leap, estiment que nous assistons en ce moment à un changement de centre de la diplomatie américaine. Alors que celle-ci s’est longtemps appuyée sur le soutien plus ou moins assuré des pays d’Europe, et avait fait de la relation transatlantique l’un des fondements de sa puissance, l’intérêt géopolitique se trouve désormais dans la relation trans-pacifique. Un désengagement est donc à craindre pour l’Europe, qui voit les troupes de l’US Army qui y sont stationnées se retirer petit à petit. Cependant, ce désengagement ne peut être que progressif, tant les interdépendances sont fortes entre le Vieux Continent et le pays de l’Oncle Sam.

            Les États-Unis tournent donc, de manière logique, leur regard vers le Pacifique, et le TPP est un outil central de cette stratégie. L’entrée du Japon dans les négociations pour intégrer le Partenariat, lors du dernier sommet de l’APEC, constitue un événement central, en cela qu’il légitime cette zone de libre-échange. Le Canada et le Mexique envisagent de le suivre, et l’intégration de la Corée du Sud apparaît comme probable à terme. Washington prend acte du basculement du centre de gravité de l’économie mondiale, et cherche à protéger son statut d’hyperpuissance en se posant comme leader d’une zone de libre-échange qu’il domine, dans l’intérêt de la plupart des pays membres. Cependant, le dynamisme de cette zone dépend en grande partie de celui des autres pays membres de l’APEC, et c’est pourquoi cette organisation va sans aucun doute être un élément de plus en plus important de la stratégie internationale de Washington, d’autant qu’ils y disposent d’un leadership économique et symbolique encore peu contesté. Finalement, c’est la Chine qui, en décidant si elle doit continuer à « cacher sa lumière », comme le disait Deng Xiaoping, ou si elle souhaite exploiter sa puissance retrouvée sur la scène diplomatique, décidera du visage de la zone Asie-Pacifique. L’interdépendance de l’Empire du Milieu et des États-Unis représentera alors un élément important dans le choix de la stratégie de ces derniers, qui devront accepter, au moins partiellement, la naissance du « Post-American World » dont parle Fareed Zakaria.



[1]   Cette déclaration, sous-titrée « Toward a Seamless Regional Economy », est disponible sur le site de l’APEC à l’adresse suivante : http://www.apec.org/Press/News-Releases/2011/~/link.aspx?_id=F5D8AB2B402A41019C8CDAF6090B6D01&_z=z

[2]   Le texte dans lequel ce « consensus » est formalisé est disponible à l’adresse suivante : http://www.iie.com/publications/papers/print.cfm?doc=pub&ResearchID=486 . Il est réellement possible de parler de doctrine car ces mesures ont été appliquées souvent en dépit du bon sens, comme le montre l’exemple éloquent de l’Argentine des années 1990, largement félicitée comme bon élève du FMI jusqu’à l’effondrement de son économie en 2001.

[3]   C’est-à-dire, pour schématiser, une zone dans laquelle les barrières tarifaires au commerce international doivent disparaître.

[4]   Selon le site du Département d’État : http://www.state.gov/r/pa/ei/bgn/2700.htm Tous les autres chiffres de cet article proviennent des prévisions contenues dans le hors-série « The world in 2011 », édité par le magazine « The Economist ». Ces prévisions, ayant été faites en début d’année, sont probablement optimistes, mais elles permettent de saisir les ordres de grandeur, ce qui est leur objet dans cet article.

La dette extérieure ou l’épée de Damoclès de l’économie américaine

            « Le plus gros avantage de la richesse, c’est qu’elle permet de faire des dettes », comme le disait Oscar Wilde. C’est particulièrement vrai des États-Unis, dont la dette publique atteint en ce moment des sommets inimaginables. On parle beaucoup de la dette publique, des risques qu’elle représente et des solutions à y apporter, ces dernières se résumant souvent à une austérité appliquée contre vents, marées et démocratie. Mais il est une autre dette, moins connue du grand public, et qui fait pourtant peser un risque important sur l’économie : la dette extérieure. Mardi 15 Novembre 2011, la dette publique américaine a dépassé les 15 000 milliards de dollars[1]. La dette extérieure brute, elle, a dépassé les 17 000 milliards en 2008. Ces sommes sont si énormes qu’elles ne semblent être que des abstractions, et pourtant ce n’est pas le cas. Si l’esprit peine à en comprendre l’ampleur, il peut en comprendre la raison d’être, et de manière plus importante encore, en comprendre les risques, car ceux-ci sont loin d’être négligeables. Mais avant de parler de ces risques, il est important de comprendre comment cette dette a pu se former et atteindre les niveaux abyssaux où elle se trouve actuellement.

La dette extérieure, ou comment vivre au dessus de ses moyens

            La dette extérieure, comme son nom l’indique, correspond à l’ensemble des créances détenues par des étrangers vis-à-vis de nationaux. Autrement dit, chaque fois qu’un américain emprunte de l’argent à l’étranger, la dette extérieure américaine augmente. Cette dette est alimentée par le déficit extérieur, c’est-à-dire le déficit de la balance des paiements courante. Tous ces termes techniques désignent en fait des réalités assez simples et une logique relativement intuitive, si on prend la peine de s’y pencher. La balance des paiements est un compte qui liste tous les échanges réalisés par un pays avec le reste du monde. Elle est toujours en équilibre, car il doit nécessairement entrer autant d’argent dans le pays qu’il n’en sort. Cette balance des paiements est divisée en plusieurs balances, celles-ci pouvant connaître des déficits et des excédents qui se compensent entre eux.

            La balance des paiements courants, l’une d’entre elles, est composée de la balance commerciale, qui représente la différence entre les exportations et les importations de biens et de services ; des revenus nets, c’est-à-dire des intérêts et dividendes perçus par des nationaux depuis l’étranger, moins les intérêts et dividendes perçus par les étrangers depuis le pays ; et enfin des transferts de revenu nets, par exemple l’aide internationale ou les transferts des émigrés à l’étranger. A l’inverse de la balance des paiements, la balance courante peut être en déficit, si le pays importe plus qu’il n’exporte, ce qui est le cas des Etats-Unis depuis des décennies, en particulier depuis les années 90, à partir desquelles le déficit commercial du pays est passé de 100 à près de 800 milliards de dollars par an, avant de diminuer à nouveau du fait de la crise. Ce déficit de la balance commerciale, toujours croissant du fait de la consommation effrénée des ménages américains, n’était d’ailleurs pas compensé par les transferts de revenus nets, puisque la balance courante des États-Unis accusait en 2006 un déficit de 800 milliards[2]. Ce déficit pose un grave problème car il signifie que, afin de pouvoir simplement payer au reste du monde ce qu’ils lui doivent, les États-Unis devaient alors emprunter, d’une manière ou d’une autre, 800 milliards de dollars en un an sur les marchés internationaux.

            En théorie, un pays connaissant un déficit durable de la balance courante doit voir sa monnaie se déprécier, ce qui rend les produits nationaux plus compétitifs et donc rétablit, plus ou moins progressivement, l’équilibre. En effet, un déficit de la balance courante signifie que de grandes quantités de monnaie nationale se retrouvent sur les marchés mondiaux. Cette monnaie nationale étant relativement plus abondante par rapport aux autres monnaies, sa valeur doit se dégrader, soit par les mécanismes du marché si le taux de change est flottant, soit par une intervention du gouvernement et de la banque centrale s’ il est fixe[3]. Ce mécanisme peut être bloqué de manière durable si la monnaie du pays est utilisée comme valeur de réserve ou d’échange globale, ce qui est clairement le cas du dollar. Une part importante, bien que déclinante, des échanges internationaux se faisant en dollars, la demande pour cette monnaie reste forte, ce qui permet au dollar de garder une valeur relativement élevée, même si la crise actuelle a entraîné une dépréciation de la monnaie américaine. De plus, certains pays sont fortement incités à se constituer des réserves en dollars.

 Un système qui profite à tout le monde ?

                       C’est ainsi que la Chine, par exemple, s’est dotée de réserves en dollars colossales, qui ont permis de maintenir une forte demande pour la monnaie américaine, assurant que son « prix », c’est-à-dire son taux de change, reste élevé par rapport au Yuan[4]. De nombreux autres pays, en particulier des pays d’Asie orientale et des pays exportateurs de pétrole, se sont dotés de telles réserves, afin de pouvoir amortir plus efficacement les chocs économiques globaux[5]. Ces pays peuvent compter sur un excédent de balance courante, du fait du grand dynamisme de leurs exportations. Le cas de la Chine est à ce titre très intéressant : redistribuant au compte-goutte l’excédent de sa balance commerciale pour éviter l’inflation, l’Empire du Milieu maintient un haut niveau d’inégalités en son sein, tout en achetant des titres financiers américains qui permettent aux États-Unis de continuer à lui acheter plus de biens qu’ils ne le peuvent en réalité. Ainsi, en 2006, aux rencontres économiques d’Aix-en-Provence, pouvait-on entendre l’un des intervenants expliquer que chacun des 1,2 milliard de chinois prêtait chaque année, en moyenne, de 100 à 170 dollars (12 à 20% de son revenu moyen) aux citoyens américains, dont le revenu par tête est quinze fois supérieur au sien. Ce système a très bien fonctionné jusqu’ici, la Chine se développant petit à petit, à son rythme, évitant la surchauffe en plaçant son excédent commercial colossal dans l’économie américaine, permettant à celle-ci de consommer des produits, beaucoup étant importés de Chine, lui permettant de dégager des excédents colossaux, et ainsi de suite.

            Ce magnifique cercle vertueux ne peut pas durer. Le déficit courant des USA a déjà commencé à diminuer, passant donc de 800 milliards, soit plus 6% du PIB, en 2006, à 450 milliards en 2009, soit à peu près 3% du PIB. Cette contraction vient avant tout de la crise économique, qui a réduit le pouvoir d’achat mais aussi la propension à consommer des ménages américains. Il ne faut en effet pas oublier qu’en 2005 le taux d’épargne net des ménages était négatif, ce qui signifie que la consommation des ménages et le renouvellement du capital fixe absorbaient plus d’argent que n’en avaient les ménages. Ces derniers doivent donc s’endetter pour tenir le rythme de consommation, et la dette des ménages est passée de 65% du PIB en 1995 à 100% en 2009[6]. C’est cette dette des ménages, plus que celle des entreprises ou de l’État, qui a fait exploser la dette extérieure brute, qui dépasse en 2008 les 17 000 milliards de dollars[7]. De plus, l’épargne nette des ménages doit théoriquement alimenter l’investissement nouveau. Si cette épargne nette est négative, l’investissement ne peut être financé que par des capitaux étrangers, ce qui rend l’économie américaine plus dépendante encore, et accentue les risques pesant sur elle.

Vers un effondrement du dollar ?

            Avant la crise, la question du risque de cette dette extérieure ne se posait guère que pour les économistes, car la bulle de l’immobilier faisait augmenter le patrimoine des ménages américains de manière très rapide, et le risque d’insolvabilité de la dette privée était globalement faible. L’éclatement de la bulle a mis en évidence la fragilité relative de cette dette, d’autant que le dollar a été affaibli pendant la crise, en particulier face à l’euro. La dette extérieure, largement aggravée aujourd’hui par l’explosion des déficits publics, fait peser un risque important sur l’économie américaine dans son ensemble, et donc sur l’économie mondiale. Si les ménages américains restent solvables, leur patrimoine net étant estimé à 58 000 milliards de dollars en 2011[8], rembourser la dette extérieure va imposer de se séparer d’une partie de leurs possessions.

            Il y a donc un risque, dans les années qui viennent, de voir les ménages américains vendre leur patrimoine pour s’acquitter d’une partie de leur dette, ce qui aura pour conséquence de faire baisser plus ou moins brutalement, d’abord la valeur de marché des actifs cédés, et ensuite la valeur du dollar. Et encore ce risque est-il modeste, par rapport à celui d’une fuite devant la monnaie américaine. En effet, les détenteurs de billets verts, qui voient venir la dépréciation massive, peuvent chercher à se prémunir contre ce risque en diversifiant leurs avoirs, c’est-à-dire en vendant leurs actifs en dollars contre des actifs libellés dans une autre monnaie. Un tel mouvement ne pourrait qu’entraîner une baisse plus ou moins brutale du dollar. En effet, au vu des montants colossaux détenus par des non-résidents, et comme l’a fait remarqué Fred Bergsten, directeur de l’Institut Peterson, il suffirait d’une « modeste réalisation de ces désirs (de diversification) [pour] provoquer une chute libre de la devise américaine et des perturbations gigantesques sur les marchés et dans l’économie mondiale[9] ». Il y a donc un risque réel d’effondrement du dollar, si les mouvements de diversification s’accélèrent. Cependant, cette accélération n’a rien d’inéluctable.

 Tant qu’on ne dit pas que le Roi est nu…

            En effet, pour l’heure, personne n’a intérêt à ce que l’économie américaine s’effondre, ce qui serait immanquablement la conséquence logique d’une chute du dollar, au moins à court terme. Les détenteurs de la dette extérieure américaine en particulier craignent ce scénario plus que tout, car si l’économie des États-Unis devait connaître une récession majeure accompagnée d’une dépréciation brutale, et de grande ampleur, du billet vert, leurs réserves ne vaudraient plus rien. C’est précisément cette double dépendance qui a assuré jusqu’ici la viabilité du système : les États-Unis ont besoin de leurs créanciers pour leur prêter de l’argent et continuer à vivre au dessus de leurs moyens, et leurs créanciers ont besoin que les États-Unis restent suffisamment puissants et solides pour que leurs réserves aient une valeur. Il est d’ailleurs intéressant de noter que, malgré tout ce qui a pu être dit sur la toute-puissance des agences de notation, les taux d’intérêt sur les bons du Trésor américain à 10 ans n’ont pas augmenté après la dégradation de la note des États-Unis par Standard and Poor’s. Ceux qui prêtent au gouvernement américain savent très bien que si celui-ci devait se retrouver en défaut de paiement, personne ne pourrait le renflouer, et que leurs créances n’auraient plus aucune valeur. C’est d’ailleurs également vrai des créances vis-à-vis des ménages ou des entreprises américaines, car un défaut de paiement du gouvernement entraînerait sans aucun doute une véritable panique par rapport aux États-Unis, précipitant potentiellement la dépréciation de la monnaie et multipliant les défauts de paiement.

            Cela durera probablement jusqu’à ce que les pays prêteurs soient en mesure de suppléer à la demande américaine par leur propre demande interne, et n’auront donc plus besoin de la maintenir à un haut niveau. Dans le cas de la Chine, le chemin est encore long. A court et à moyen terme, le risque provient plus des États-Unis eux-mêmes : le psychodrame qu’a connu la classe politique américaine lors du dernier vote pour relever le plafond de la dette publique montre à quel point cette question est difficile. Le gouvernement américain doit aujourd’hui relancer l’économie, tout en faisant en sorte que le taux d’épargne des ménages augmente, pour que l’investissement soit possible sans avoir besoin d’emprunter à l’étranger. Il doit aussi s’assurer que la balance commerciale s’améliore de manière significative, ce qui ne peut se faire que de deux façons : par une augmentation des exportations, ou par une diminution des importations, cette dernière ne pouvant provenir aujourd’hui que d’une perte de pouvoir d’achat des ménages. Dans la mesure où ses créanciers sont encore prêts à lui faire confiance, il aurait probablement intérêt à lancer une politique de relance ambitieuse, quitte à creuser la dette publique temporairement, afin d’assurer une reprise qui profiterait, en fait, au monde entier. Malheureusement, ce n’est pas le chemin qui est pris en ce moment, et il faut espérer que les créanciers des États-Unis ne perdront pas de vue l’immense responsabilité qu’ils ont dans le sort de la première puissance économique mondiale.



[2]   ONU, world economic situation and prospects 2010, p.27

[3]   Ces mécanismes théoriques peuvent bien entendu être faussés par des chocs extérieurs ou par des mouvements de spéculation. Toutefois, si le déficit courant est réellement durable, la hausse de la dette extérieure fera perdre confiance dans la monnaie nationale, ce qui aura tendance à entraîner une dépréciation. Les cas de taux de change fixe sont encore plus compliqués, et ne sont pas l’objet de cet article.

[5]   La crise asiatique de 1997, pendant laquelle le FMI avait imposé des conditions drastiques pour accorder ses prêts aux pays asiatiques, a constitué un véritable traumatisme pour les pays en développement, qui sont aujourd’hui très, et peut-être trop, prudents en termes de constitution de réserves de change. Cette stratégie constitue toutefois l’une des explications probables de leur réussite face à la crise actuelle.

[6]   Natixis, « Dette extérieure des Etats-Unis : 23 000 milliards de dollars en 2015 ? » , disponible à l’adresse suivante : http://gesd.free.fr/flas9219.pdf p.2

[7]   Toutefois, depuis le début de la crise, l’endettement public extérieur a compensé en partie la baisse de l’endettement des ménages, du fait des politiques de relance du gouvernement.

[9]   « How to solve the problem of dollar », paru dans le Financial Times et cité dans l’article « Crise de la monnaie européenne : la solution est au FMI » de Mediapart, disponible ici : http://www.mediapart.fr/journal/economie/121111/crise-de-la-monnaie-europeenne-la-solution-est-au-fmi

Forcer une réévaluation du Yuan : la mauvaise solution au mauvais problème

Le libre-échange, c’est comme le Paradis : tout le monde veut y aller, mais pas trop vite[1]. La preuve nous en est une fois de plus donnée par le vote d’une loi très contestable au Sénat américain mardi 11 Octobre 2011, visant à augmenter les droits de douane pesant sur les produits chinois importés aux Etats-Unis. Cette loi s’inscrit dans une forte inquiétude des milieux politiques de Washington face à l’augmentation considérable du déficit commercial avec la Chine, qui a atteint le chiffre record de 29 milliards de dollars pour le seul mois d’Août. Selon les défenseurs de cette loi, ce déficit commercial de plus en plus abyssal trouverait sa source dans le taux de change du Yuan, la monnaie chinoise, qui serait sous-évaluée par rapport au dollar[2].

Continuer la lecture de Forcer une réévaluation du Yuan : la mauvaise solution au mauvais problème