In Goldman Sachs we trust

Article publié par Libération, 16 décembre 2016 
Donald Trump, qui a fait campagne en fustigeant les liens entre Hillary Clinton et la finance, a choisi trois dirigeants de l’empire bancaire, dont son président Gary Cohn, pour sa future administration.

Dans sa dernière vidéo de campagne aux relents antisémites, Donald Trump attaquait «ceux qui contrôlent les leviers du pouvoir à Washington» avec des images de Lloyd Blankfein, PDG de la banque d’affaires Goldman Sachs, accompagné de Janet Yellen, présidente de la Fed, et du financier milliardaire George Soros. Trump dénonçait dans son discours «la structure du pouvoir mondial, responsable des décisions économiques qui ont volé notre classe ouvrière, dépouillé notre pays de sa richesse et mis cet argent dans les mains de grandes corporations et entités politiques». L’alors candidat républicain fustigeait la finance prédatrice, les discours rémunérés de Hillary Clinton devant des représentants de Goldman Sachs, une banque qui la «contrôle totalement».

A peine plus d’un mois après son élection, le rétropédalage est spectaculaire : le président élu a choisi lundi Gary Cohn, le numéro 2 de Goldman Sachs et considéré comme le successeur de Lloyd Blankfein à la tête de la banque, pour devenir son premier conseiller pour les affaires économiques. Ancien trader et proche de Jared Kushner, gendre de Trump, Cohn prendra la tête du Conseil économique national. Quelques semaines plus tôt, le 30 novembre, il avait déjà choisi Steven Mnuchin, l’ex-directeur des finances de sa campagne, au poste de secrétaire au Trésor. L’homme a commencé sa carrière à Goldman Sachs, où son père, Robert, fut un trader réputé. Après dix-sept ans de service, Steven Mnuchin a travaillé pour George Soros, avant de lancer son propre fonds d’investissement puis de diriger la banque OneWest, qui a fait fortune dans les saisies immobilières après la crise des subprimes. Mnuchin, qui s’est plutôt illustré ces dernières années dans la production hollywoodienne (Batman v. Superman), n’a aucune expérience politique.

«Wall Street is back, baby !»

Lire la suite sur Libération.fr

Les conséquences économiques du shutdown

Le plus incroyable à propos du « shutdown » du gouvernement américain n’est pas l’obstination politique qui en est la source. Le plus incroyable, c’est à quel point il semble ne pas provoquer de réaction significative. Les marchés boursiers, malgré une période de flottement, restent stables, et les entreprises et ménages ressentent plus d’ennui que d’inquiétude. Dans le même temps, les Républicains et les Démocrates ne semblent pas parvenir à un consensus pour sortir de l’impasse, chacun cherchant à accuser l’autre. Pourtant, 800 000 employés fédéraux sont au chômage technique, sans solde, et un million d’autres risquent d’être payés avec du retard. De plus, plusieurs agences gouvernementales n’ont plus assez d’effectif pour fonctionner correctement. Alors que cette fermeture du gouvernement de Washington entre dans sa deuxième semaine, il est intéressant de se pencher sur les conséquences potentielles d’un tel événement.

Des conséquences économiques et sociales encore peu sensibles mais réelles           

Le premier mécanisme par lequel ce « shutdown » se transmet à l’économie, c’est par la perte ou le retard de revenu pour les fonctionnaires fédéraux. Les 800 000 employés mis en congé sans solde se retrouvent de fait sans revenu tant qu’il n’y a pas d’accord au Congrès sur le vote du budget fédéral, à l’origine du blocage. Ces 800 000 personnes, ne sachant pas quand elles toucheront à nouveau un salaire, choisissent de moins consommer, ce qui affecte l’ensemble de l’économie. La ville de Washington DC est la première touchée : selon le professeur George Fuller, de l’Université George Mason, l’économie locale perd 220 millions de dollars pour chaque jour de blocage[1]. De plus, les agences gouvernementales qui ne fonctionnent plus, par manque d’effectif, consomment elles aussi moins. De manière générale, cet effet se fera sentir dans tous le pays,  de manière moins forte que dans la capitale. Selon IHS Inc, le « shutdown » coûte 300 millions de dollars à l’ensemble de l’économie américaine par jour[2].

A ces conséquences de court terme peuvent s’ajouter des difficultés importantes si le blocage se poursuit pendant plusieurs semaines. Comme l’a fait remarquer la Secrétaire au Commerce Penny Pritzker ce week-end, le manque d’effectifs dans plusieurs agences du gouvernement diminue l’efficacité du travail réalisé. Ainsi, 87% des 46 420 employés du secrétariat au Commerce sont en congé sans solde : le travail d’information des entreprises, ainsi que plusieurs tâches administratives essentielles sont donc ralentis[3]. Si cet état de fait se prolonge, cela peut réduire l’efficacité de l’économie américaine dans son ensemble.

Enfin, un « shutdown » de plusieurs semaines aurait des conséquences sociales non négligeables. Les salariés des agences fédérales et de leurs sous traitants sont les premiers touchés. De plus, alors que le taux de pauvreté est déjà de 15%, certains analystes craignent que cela n’affecte, à long terme, certains programmes d’aide sociale du gouvernement fédéral. Par exemple, le programme d’aide pour l’énergie, à destination des foyers modestes, pourrait subir des coupes si le blocage devait durer[4]. En plus des conséquences humaines et sociales, cela représenterait un coût économique important, puisque les foyers les plus modestes verraient leur pouvoir d’achat diminuer, et consommeraient donc moins. Il y a donc un réel risque que le « shutdown » affecte la reprise commencée cette année aux Etats-Unis, surtout s’il doit se prolonger plusieurs semaines.

Un impact limité sur la confiance

Pourtant, la confiance des acteurs économiques ne semble pas être affectée outre mesure. Les marchés financiers ont connu une courte période de flottement le 1er octobre, mais il n’y a eu aucune panique. Les entreprises et les marchés financiers semblent avoir anticipé. De plus, tout indique que beaucoup d’acteurs économiques ne sont pas réellement inquiets. Une part importante d’entre eux estime qu’un accord politique sera atteint dans les jours à venir, et que tout recommencera comme avant. Selon le patron de Sageworks, une entreprise d’analyse financière, les dirigeants des compagnies privées ne s’inquiètent pas beaucoup de ce qui arrive à Washington[5].

Pourtant, même si les Américains semblent, globalement, plus ennuyés qu’inquiétés par le blocage politique, certains signes montrent que la confiance des acteurs est affectée. En effet, si certains analystes pensent que le Congrès finira par arriver à un compromis sur le budget fédéral, ce qui permettra de faire reprendre le travail aux fonctionnaires mis en congé, personne ne sait quand cela aura lieu. Or, comme nous l’avons vu, les conséquences économiques et sociales risquent de s’approfondir. Cette possibilité est déjà envisagée par certaines entreprises. Par exemple, Lockheed Martin, qui dépend de ses contrats avec le Pentagone, a placé 3000 employés en congé sans solde après le « shutdown »[6]. De plus, l’incertitude créée par les négociations sans fin au Congrès génère un climat pesant pour l’économie. Ainsi, la moitié des employeurs du Business Roundtable, un lobby conservateur, estime que les désaccords politiques actuels ont un impact négatif sur les intentions d’embauche dans les mois à venir. Même si les acteurs économiques s’attendent à une résolution rapide du conflit politique, ils commencent donc à se préparer au cas où cela ne se vérifie pas.

Le fonctionnement de la vie politique au coeur du problème

Plus les jours passent, et plus cette éventualité d’un blocage durable semble d’ailleurs se confirmer. Les Républicains, menés par le Président de la Chambre des Représentants John Boehner, refusent toujours de voter le budget en raison de leur opposition à la réforme du système de santé. Les Démocrates, eux, insistent sur le fait que la réforme a été votée, confirmée par la Cour Suprême, et qu’il est irresponsable de ne pas la financer. Influencée par les élus du Tea Party, minoritaires mais actifs, la droite cherche à réduire les dépenses publiques coûte que coûte. Boehner a encore confirmé l’intransigeance de son parti en déclarant qu’il était impossible, à l’heure actuelle, de relever le plafond de la dette tant qu’un plan de réduction du déficit n’a pas été élaboré. De son côté, Barack Obama refuse de négocier tant que ce plafond n’a pas été relevé[7].

Ce chantage au plafond de la dette est inquiétant. En effet, la dette publique des Etats-Unis va bientôt atteindre ce maximum légal, au delà duquel le gouvernement n’est plus autorisé à emprunter. Or, l’emprunt finance de nombreuses activités publiques, qui devront être arrêtées à plus ou moins long terme si le plafond n’est pas relevé. De plus, si ce plafond est atteint sans qu’une solution soit trouvée, il est fort probable que la confiance dans le gouvernement américain s’effondre auprès des investisseurs. Les conséquences sont imprévisibles, mais une chute de la valeur des bons du Trésor est très probable. Ces titres jouant un grand rôle dans la finance internationale, un tel événement pourrait entraîner une nouvelle crise financière mondiale.

Cette éventualité peut encore pousser le Congrès à adopter un compromis de dernière minute, d’autant plus que, si les conséquences du « shutdown » restent encore peu sensibles pour le moment, celles d’un non-relèvement du plafond de la dette pourraient être catastrophiques. Jusqu’à aujourd’hui, il y a eu 18 « shutdowns » du gouvernement fédéral, et tous se sont conclus par un compromis politique. Ce compromis est au cœur de la culture politique américaine et s’appuie sur le système bipartisan, qui a été pensé pour favoriser les solutions de consensus. Le Président Obama compte ainsi sur le soutien des Républicains modérés pour voter le budget fédéral. Il faut espérer que l’influence du Tea Party sera suffisamment faible pour permettre de sortir du blocage.

Taxer les plus riches, les USA face à un choix de société

Selon Alphonse Allais, «  il faut prendre l’argent là où il se trouve, chez les pauvres. Bon d’accord, ils n’ont pas beaucoup d’argent, mais il y a beaucoup de pauvres.  » Cette phrase très connue semble avoir directement inspirée de nombreuses réformes fiscales aux Etats-Unis, et ce notamment depuis la présidence de Ronald Reagan.

Continuer la lecture de Taxer les plus riches, les USA face à un choix de société

Le Fiscal Cliff, quand l’urgence peut attendre

Les médias nous on beaucoup parlé, en cette année 2012, des prévisions plus ou moins fantaisistes sur la fin du monde et les diverses catastrophes qui nous guettent. Les journalistes économiques du monde entier ne font pas exception à cette tendance, et en termes d’apocalypse, ils nous proposent une menace malheureusement bien réelle : le « fiscal cliff ». Cette expression, traduite en français par « falaise fiscale » ou « mur budgétaire », est devenue ces derniers mois l’objet d’une véritable terreur. Elle désigne un ensemble de mesures temporaires, fiscales et budgétaires, prises par le gouvernement américain et qui doivent toutes arriver à terme le 1er Janvier 2013. Il s’agit notamment de baisses d’impôts dont le but était d’encourager l’investissement, ou d’aides sociales d’urgence mises en place pour limiter les effets de la crise. Ces diverses mesures coûtent, prises ensemble, 607 milliards de dollars par an à Washington. Pour les européens que nous sommes, et à qui on dit sans cesse que le vrai problème de l’économie aujourd’hui, c’est le déficit public, le fait de faire économiser 607 milliards de dollars par an à l’Etat central semble être une excellente nouvelle. Ce n’est pourtant pas le cas. En effet, ces mesures qui vont disparaître en même temps que l’année 2012, qu’elles consistent en baisses d’impôts ou en augmentations des dépenses publiques, permettent d’injecter de l’argent dans l’économie, et de soutenir la timide reprise des Etats-Unis. Leur disparition risque de déclencher une nouvelle phase de récession.

            Le Congressional Budget Office a ainsi estimé que, si les lois n’étaient pas modifiées et que les mesures du « fiscal cliff » étaient appliquées telles qu’elles ont été prévues, cela pourrait entraîner une baisse du PIB américain de 1,3% sur le premier semestre de 2013, et une croissance annuelle de 0,5%, alors que si toutes ces mesures étaient prolongées, la croissance serait de 4,4% en 2013[1]. Mais, toujours selon le CBO, si ces restrictions budgétaires ne sont pas appliquées, cela fera exploser la dette publique américaine et risque de l’amener à des niveaux de moins en moins supportables. Le « fiscal cliff » incarne donc de manière claire le choix cornélien que doivent faire tous les gouvernements des grands pays industrialisés en ce moment : faut il faire baisser le déficit public, même si cela plonge l’économie dans la dépression ? Ou faut-il au contraire financer des politiques de soutien qui peuvent relancer la croissance mais font augmenter la dette publique ? En fixant une date butoir, cet événement oblige Washington à se positionner clairement, et rapidement, sur ce sujet. Cela nécessitera de dépasser certaines querelles partisanes qui, aujourd’hui, bloquent le processus de décision. Pourtant, si le risque représenté par le « fiscal cliff » a parfois été exagéré, il reste bien réel, et pourrait même se réaliser plus tôt qu’on ne le pense.

Un choix d’économie très politique 

            De fait, trois solutions sont possibles, chacune représentant une vision différente de la politique économique. Il y a évidemment le choix de rentrer à pleine vitesse dans le mur budgétaire, c’est-à-dire de ne rien changer et de laisser les restrictions budgétaires arriver comme elles étaient prévues. Ce choix sacrifie la croissance pour permettre de rendre la dette plus soutenable. Mais en réalité, cette possibilité ne peut être souhaitée par personne. Lundi 26 Novembre, les membres du cercle des conseillers économiques (Council of Economic Advisers) du Président Obama ont alerté sur le fait que, si ce scénario devait se réaliser, la consommation des ménages américains pourrait diminuer de 200 milliards de dollars par rapport aux prévisions[2]. La consommation étant le premier moteur de la croissance américaine ces dernières années, cela pourrait entraîner des conséquences économiques encore plus graves que celles prévues par le rapport du CBO.

            Il est donc très improbable que rien ne soit fait pour contrer les effets du « fiscal cliff », mais il est tout aussi improbable que celui ci soit totalement évité. De fait, comme l’a fait remarquer le CBO, prolonger toutes les mesures temporaires qui forment ce mur budgétaire entraînerait une augmentation très importante de la dette publique à moyen terme. Certains économistes, tels que le prix nobel Paul Krugman, peuvent argumenter, avec raison selon nous, que ce n’est pas le véritable problème, et qu’il est beaucoup plus urgent de relancer l’économie et de lutter contre le chômage[3]. La majorité des politiciens ne l’entend pas de cette oreille. La question de la dette publique a pris une telle ampleur médiatique qu’il est désormais impossible pour les gouvernants de l’ignorer. Il semble donc que le débat sur le « fiscal cliff » doive se conclure sur une solution intermédiaire, qui doit se définir en fonction des rapports de force politiques.

            A ce sujet, le fait que la Chambre des Représentants soit à majorité républicaine crée une difficulté majeure pour l’administration Obama, qui doit négocier chaque point sous l’œil sourcilleux des membres du Tea Party, dont certains ont juré sur l’honneur de ne jamais augmenter les impôts. Or, l’un des grands thèmes de la campagne de réélection du Président Obama était la justice fiscale, c’est-à-dire l’augmentation des impôts des plus riches. Dans le cas du mur budgétaire, cela se traduit par une demande faite au Congrès (Chambre des Représentants et Sénat) de prolonger les baisses d’impôts décidées par Georges W. Bush pour la classe moyenne, mais de les laisser expirer pour les personnes qui gagnent plus de 250 000$ par an[4]. Les Républicains, pour leur part, restent fidèles au programme contenu dans le très économiquement libéral Consensus de Washington des années 90 : élargir la base fiscale, c’est-à-dire augmenter le nombre de personnes imposables, tout en diminuant les taux d’imposition, et surtout la progressivité de ces taux. Les positions semblent donc difficiles à réconcilier. Certains gestes de bonne volonté ont été fait de part et d’autre[5], mais les enjeux politiques s’opposent à une résolution rapide du problème

Rien ne sert de courir, à moins que … ?

            Il est important de comprendre que ce mur budgétaire n’est qu’une métaphore, et que l’économie américaine ne va pas perdre 607 milliards de dollars d’un coup le 31 Décembre 2012 à minuit. Les effets du « fiscal cliff » se feront sentir graduellement au cours des mois qui suivront, lorsque certains verront leurs impôts augmenter alors que les aides sociales des autres diminueront. De plus, la plupart des mesures qui disparaîtront avec l’année 2012 peuvent être revotée quelques mois plus tard, et le « fiscal cliff » peut donc être partiellement annulé plusieurs mois après s’être réalisé[6]. Cela donne une excuse commode aux décideurs politiques pour éviter de prendre une décision dans l’immédiat. Il semble même que les deux camps estiment que leur point de vue sera renforcé si le débat se déroule dans une situation encore plus critique, par exemple si les premiers effets du mur budgétaire commencent à se faire sentir. De plus, la dette publique américaine se rapproche de son plafond officiel, qui va devoir être réévalué une fois de plus, probablement dans les premiers mois de 2013. En effet, cette dette ne peut dépasser un certain seuil, voté par le Congrès. La dernière fois que ce seuil avait été réévalué, en Juillet 2011, cela avait déclenché un véritable drame politique, à cause des violents débats que cela avait occasionné, le Tea Party refusant cette réévaluation. Or, si le plafond n’est pas augmenté, le gouvernement américain ne peut plus emprunter, car cela augmenterait sa dette. S’il ne peut emprunter, il ne peut payer ses frais de fonctionnement, et se retrouve donc en défaut de paiement[7]. Cette perspective rend tous les débats qui entourent cette réévaluation dramatiques, et c’est pourquoi, selon nous, c’est lors du prochain relèvement que se dérouleront les véritables débats sur les choix fiscaux et budgétaires. Des mesures symboliques et consensuelles seront peut-être prises avant, pour limiter les effets à court terme du « fiscal cliff », mais les choix les plus importants se feront à ce moment là.

            Cela pose un problème non négligeable, car la question est plus urgente qu’il n’y paraît. Certes, comme cela a été dit plus haut dans cet article, les effets du mur budgétaire ne se feront sentir que graduellement. Mais ce n’est vrai que pour les effets budgétaires et fiscaux. Les conséquences en termes de confiance se font déjà sentir. Ainsi, les plus grandes places boursières du monde réagissent en ce moment de manière souvent exagérée à la moindre évolution, positive ou négative, du débat sur la politique budgétaire de Washington. Le Fond Monétaire International lui-même a insisté pour que les incertitudes autour de cette question disparaissent au plus vite[8]. L’un des objectifs majeurs à court terme reste simplement de rassurer les investisseurs financiers et les consommateurs, car il ne faut pas oublier que les négociations délicates sur le plafond de la dette, en 2011, avaient fait perdre aux Etats-Unis leur triple A. La perspective de nouvelles discussions interminables à la recherche d’un compromis apparemment impossible n’a rien pour rassurer qui que ce soit, et la confiance des ménages peut elle aussi en souffrir. Il n’est pas impossible qu’en l’état actuel des marchés financiers, une absence de solution au « fiscal cliff » n’entraîne une très grande prudence des investisseurs, et donc une baisse des investissements. Une panique financière n’est pas non plus à exclure, tant les marchés sont instables ces dernières années, mais le dossier semble évoluer suffisamment lentement pour éviter les mauvaises surprises qui causent ce genre de panique. De plus, la très grande fragilité des économies européennes constitue une autre menace pesant sur les Etats-Unis. Si celles-ci devaient s’effondrer, ou même simplement continuer à s’affaiblir graduellement comme elles le font depuis des mois, Washington souffrirait encore plus de n’avoir pas restauré la confiance en fixant un cap clair à la politique budgétaire et fiscale. Les lenteurs politiques sur le mur budgétaire, dont chaque parti espère probablement accuser l’autre, font donc peser un réel risque sur l’économie américaine, en dégradant la confiance dans la classe politique, qui semble ne pas prendre les mesures d’urgence nécessaire.

            Le cas du « fiscal cliff » illustre le choix que doivent faire les gouvernements des pays développés, entre austérité et relance. Il ajoute l’urgence de la situation, symbolisée par la date du 1er Janvier 2013, et l’ampleur du problème, puisque c’est la première économie du monde qui est touchée. Il permet de voir à quel point les décisions provenant de la sphère politique ont encore une importance immense en termes économiques, malgré tous les discours entendus ces dernières décennies à propos de l’affaiblissement des Etats. Ici, l’impact d’une décision, ou d’une absence de décision, est à la fois considérable et évident. Les marchés financiers du monde entier attendent le compromis final, et en espèrent et craignent les conséquences potentielles. Cela confirme le rôle prépondérant que doivent jouer les Etats dans la sortie de la crise économique actuelle. Plus important encore, cela démontre la nécessité absolue pour les gouvernants de dégager une ligne cohérente en matière de politique économique et de s’y tenir, afin de renforcer la confiance des acteurs économiques. En effet, comme le disait le Prix Nobel d’économie Douglass North, le choix le plus important en matières de politiques économiques n’est pas le choix entre interventionnisme et libéralisme, mais entre cohérence et incohérence. L’Etat ne perd réellement son influence dans l’économie qu’à partir du moment où il ne parvient plus à créer ce cadre cohérent, clair et stable. Reste à espérer que les dirigeants démocrates et républicains y parviendront, et n’auront pas à regretter leurs hésitations.



[1]   Ces chiffres sont évidemment des prévisions moyennes. Le document complet du CBO est disponible, en anglais, à l’adresse suivante : http://www.cbo.gov/sites/default/files/cbofiles/attachments/FiscalRestraint_0.pdf

[7]   Nous étudierons les conséquences potentielles d’un tel événement dans un article à venir.

Le Dodd-Frank Act, premier ou dernier pas de la re-régulation ?

La crise économique et financière de 2007-2008 a mis en lumière le besoin pressant d’un retour de la régulation, en particulier dans la sphère financière. Il est, en effet, désormais évident que les marchés dérégulés ne permettent pas une allocation efficace des ressources, et plus encore, l’explosion des inégalités dans les pays développés ces dernières années est soudain devenue injustifiable. Auparavant, elles étaient décrites comme des conséquences regrettables mais inévitables de la mise en œuvre du seul système économique efficace. En 2009, alors que les classes populaires et moyennes souffrent terriblement de cette crise, la sphère financière, sauvée par l’intervention publique, reprend ses excès. Les inégalités étant ressenties de plus en plus comme des injustices, la classe politique devait s’emparer de la question. C’est pour répondre à la forte attente populaire qu’est signé en 2010 par le Président Obama le Dodd-Frank Act, qui est censé mettre en œuvre une re-régulation de la sphère financière.

Cette loi représente un pas très important, tant d’un point de vue symbolique, en s’attaquant directement aux véritables privilèges dont jouit la sphère financière, ce qui était impensable il y a encore quelques années, que d’un point de vue économique, en cherchant à assurer une plus grande efficacité au système économique dans son ensemble. Si elle n’est évidemment pas parfaite, cette loi apporte beaucoup d’éléments très intéressants à la législation et au débat aux Etats-Unis. Toutefois, l’opposition viscérale des républicains, qui bloquent le financement et le vote des décrets d’application, porte un coup d’arrêt très inquiétant à cette volonté, réelle, de remettre en cause le fonctionnement de la finance. C’est à ce titre qu’il faut s’interroger sur la possibilité d’une extension future de la régulation, et sur le risque que les réflexes idéologiques des années 80 et 90 ne fassent du Dodd-Frank Act, non le premier, mais le dernier pas d’une tentative ambitieuse de réforme de la finance. 

De la transparence au renforcement de l’exécutif

Il est excessivement difficile de résumer le Dodd-Frank Act, tant il couvre des questions d’une grande diversité et, surtout, tant il est complexe en lui-même. L’évolution récente de la finance s’étant effectuée vers une complication croissante des produits utilisés et des interdépendances entre établissements, toute tentative de régulation doit répondre à deux impératifs. Il s’agit d’une part de renforcer la transparence en luttant contre cette complexité, et d’autre part de renforcer les possibilités d’action publique en ciblant précisément les mauvaises pratiques. Tout cela doit se faire par des mécanismes nombreux et techniques, dont nous ne pouvons ici qu’évoquer ceux qui nous semblent les plus importants[1].

L’élément central de la loi, en même temps que le cœur de sa logique, consiste en une volonté marquée de diminuer le risque systémique, c’est-à-dire le risque d’un effondrement généralisé du système bancaire, causé par des prises de risques excessives et une interdépendance trop forte des banques entre elles. Cela ne peut être possible qu’une fois identifiées les institutions qui ont une importance systémique, ce que fait le Dodd-Frank Act. Ces institutions sont, d’une part, les banques de dépôt dont le bilan total dépasse 50 milliards de dollars, et d’autres part les autres institutions financières, comme par exemple les banques d’investissement ou les compagnies d’assurance, que le Financial Stability Oversight Council, créé par cette même loi, juge d’importance systémique. Si on peut estimer que le seuil de 50 milliards de dollars est arbitraire, de même que la possibilité laissée au FSOC de décider quelles institutions non bancaires doivent être jugées systémiquement importantes, il faut saluer cet effort, qui permet d’établir une différenciation dans la législation.

En effet, ces institutions d’importance systémique sont désormais astreintes à certaines obligations légales. On peut ainsi noter une application, dans le texte de loi, de la Volcker Rule, qui suppose que les banques de dépôt ne puissent pas effectuer des opérations de trading pour compte propre si elles disposent d’un soutien public. Il s’agit d’une tentative, timide mais réelle, de séparer les activités spéculatives des activités des banques de dépôt, comme le faisait le Glass-Steagall Act. Par ailleurs, le Dodd-Frank Act interdit formellement une fusion-acquisition dont le résultat serait de former une banque dont le passif consolidé excéderait 10% des passifs agrégés de l’ensemble des institutions financières. L’objectif est d’éviter la naissance de banques dont le poids dans la finance serait tellement énorme qu’il ne serait pas possible de les laisser faire faillite – le fameux too big to fail. Ces établissements posent en effet la question, lorsqu’ils sont en difficulté, de leur éventuel démantèlement, qui peut se révéler si complexe et si risqué qu’au final, les pouvoirs publics préfèrent renflouer l’institution à grands frais. Pour se prémunir contre ce risque, chaque institution systémique doit également, chaque année, fournir un « testament », dans lequel elle présente sa situation, son exposition au risque et, surtout, la structure du groupe, qui doit permettre un démantèlement efficace. Le but est que, en cas de faillite, la procédure puisse se faire rapidement et sans déclencher de panique, et que ces établissements puissent sombrer sans entraîner tout le système financier avec eux, et sans que l’Etat ne doive s’endetter plus qu’il ne l’est déjà. Il est toutefois à noter que, si cette procédure sera certainement très efficace dans le cas d’une faillite isolée, elle sera inutile en cas de crise généralisée, en particulier si les interrelations entre grandes banques restent aussi fortes.

En plus de devoir fournir ce « testament », les institutions systémiques devront fournir aux régulateurs, tous les trois mois, un rapport indiquant leur exposition aux institutions les plus importantes, ainsi que l’exposition de ces dernières vis-à-vis d’elles-mêmes. En d’autres termes, elles devront indiquer quelle est l’ampleur exacte des risques qu’elles courent, vis-à-vis de qui elles ont pris ces risques, et enfin en quoi elles-mêmes font courir des risques à d’autres institutions. Pour limiter ces dangers, qui reposent principalement sur d’éventuelles impossibilités à payer ce qui est dû, le Dodd-Frank Act dispose que l’information sur les produits dérivés, c’est-à-dire les produits financiers dont la valeur dépend de l’évolution d’un autre produit, devra être plus transparente. Le but est d’éviter les asymétries d’information, situations dans lesquelles l’un des deux participants à l’échange, ici le vendeur, dispose d’une connaissance plus approfondie de la nature du produit que l’autre participant.

Ces réformes concernant la transparence du secteur bancaire, si elles sont, comme toutes les autres, assez techniques, n’ont pas été celles qui ont suscité le plus de débat, bien au contraire. De même, l’idée que les grandes banques doivent renforcer la sécurité de leurs fonds propres en achetant des actifs plus sûrs est apparue relativement consensuelle, même si la question de la nature des actifs « sûrs » s’est posée. C’est avant tout sur la question de l’intervention publique et des libertés laissées au secteur financier que se sont portées les discussions, donnant lieu à des difficultés très importantes. Aujourd’hui, le Parti Républicain remet en cause massivement le Dodd-Frank Act, qui lui semble être allé considérablement trop loin.

Un premier pas trop audacieux ?

Comme toute loi ambitieuse, le Dodd-Frank Act a en effet déclenché des critiques virulentes et nombreuses. Plusieurs économistes, politiciens et commentateurs ont ainsi estimé qu’il donnait un pouvoir d’appréciation et d’intervention trop fort à l’Etat fédéral, qu’il risquait de restreindre les capacités des grandes banques américaines à accorder des crédits, voire qu’il allait entraîner un ralentissement de l’économie. L’opposition s’est d’abord cristallisée autour d’accusations selon lesquelles la loi encouragerait un socialisme rampant, dans lequel l’Etat fédéral chercherait à prendre le contrôle des plus grandes institutions financières. Cette idée semble totalement absurde puisqu’une telle pratique est contraire à tout ce qui a été fait aux Etats-Unis ces dernières années, y compris au plus fort de la crise. Aucune prise de contrôle de banque par la personne publique n’a en effet été conçue pour durer, et il ne s’agissait en général que de sauver temporairement une institution. Toutefois, il convient de remarquer que le Dodd-Frank Act augmente considérablement les pouvoirs de l’exécutif dans la gestion du risque systémique, ce qui n’est toutefois pas un mal, tant il est évident que ce risque ne peut être efficacement géré que par l’Etat fédéral.

Un amendement, qui a créé des tensions véritablement impressionnantes, permet de juger de l’ensemble de cette opposition à la loi. Il s’agit du désormais célèbre amendement Durbin, ajout de dernière minute au texte dont le but est de limiter les frais payés par les commerçants, et donc supportés au final par les consommateurs, pour chaque achat réalisé avec une carte de débit. Cette mesure, qui semble frappée du sceau du bon sens, a attiré de nombreuses critiques. Tout d’abord, elle a été considérée comme inconstitutionnelle, la loi disposant que les commissions doivent être « raisonnables et proportionnelles au coût supporté ». De plus, il n’est pas certain que les commerçants répercutent la baisse de leur coût dans les prix à la vente, et cette mesure n’apporterait dans ce cas là aucune amélioration à la situation des consommateurs. Le fait que les banques ayant moins de dix milliards de dollars d’actifs soient exemptées a également été critiqué, puisque cela pourrait fausser la concurrence en leur donnant un avantage important. Cela semble toutefois assez improbable, puisque les petites banques ne prendraient pas le risque de faire payer leurs transactions beaucoup plus chères que les grosses, sous peine d’être boudées par les commerçants. Enfin, certains commentateurs tels que Todd Zywicki, professeur de droit ayant écrit de très nombreux articles sur l’économie, font remarquer qu’additionné aux nouvelles demandes en termes de fonds propres, l’amendement Durbin peut forcer les banques à resserrer encore l’étau du crédit. En effet, alors qu’elles doivent immobiliser des ressources précieuses pour acheter des actifs sûrs et ainsi renforcer leurs fonds propres, les banques subissent en plus une perte sèche sur les échanges des cartes de débit. Tous ces éléments peuvent porter les banques à augmenter leurs taux d’intérêt et, surtout, à durcir les conditions d’accès au crédit ce qui peut, selon Mr Zywicki, soit déprimer encore la demande globale en forçant les consommateurs et les entreprises à repousser leurs investissements, soit forcer les emprunteurs potentiels à se tourner, faute de mieux, vers des emprunts à très fort taux d’intérêt qu’ils ne peuvent supporter longtemps[2].

L’exemple de l’amendement Durbin montre que, bien que les idées inspirant le Dodd-Frank Act soient tout à fait raisonnables, elles sont d’abord contestées dans leur application. Par exemple, le fait que les petites banques soient exemptées de la plupart des mesures. Leur poids dans l’économie américaine étant très important, cela peut se justifier, d’autant qu’elles peuvent difficilement faire concurrence aux très grandes banques, mais le risque d’un arbitrage des consommateurs et d’une distorsion de la concurrence sont des arguments d’un très grand poids dans le débat économique des Etats-Unis. Quoi qu’il en soit, l’opposition politique a été très forte autour de l’ensemble de la loi, et le Parti Républicain a tout fait pour en ralentir l’application, à tel point qu’il est même permis de se demander, au vu des efforts considérables qui ont été nécessaires pour faire appliquer cette législation de manière imparfaite et critiquée, s’il est envisageable que d’autres pas soient franchis en direction d’une meilleure régulation du secteur financier, du moins dans un avenir proche.

Un dernier pas trop timide ?

Au vu de la place centrale qu’a acquis le secteur financier ces dernières décennies dans l’économie, toute tentative de le réguler ne pouvait qu’occasionner une opposition forte. Avant même d’être voté, le Dodd-Frank Act a ainsi fait l’objet de débats particulièrement féroces, montrant l’aversion viscérale des républicains comme d’une partie des démocrates envers la régulation. Cette aversion s’est d’ailleurs traduite par la suite, après la victoire républicaine aux élections de mi-mandat, par une obstruction continue au vote des décrets d’application de la loi. Le ralentissement du processus législatif, ajouté aux divisions internes au Parti Démocrate, font qu’il semble improbable qu’une nouvelle loi ambitieuse soit votée pour renforcer la régulation du secteur financier. Un tel mouvement serait pourtant nécessaire, au vu des nombreux oublis et carences dont souffre le Dodd-Frank Act.

L’une des faiblesses principales de cette loi est qu’elle ne s’oppose que très peu au shadow banking system, c’est-à-dire à toutes les activités bancaires ou financières réalisées sans cadre légal, c’est-à-dire sans accès à la banque centrale. Selon une étude réalisée en 2010[3], ce secteur financier parallèle aurait dépassé en taille le secteur bancaire traditionnel. Cela pose un problème dans la mesure où, de fait, des sommes très importantes passent par la sphère financière sans être régulées. Cela permet par exemple d’absorber des actifs risqués pour les rendre, par des montages complexes, très attractifs, tout en occultant le risque qu’ils représentent. De plus, si les épargnants paniquent et retirent massivement leur argent des shadow banks, ces dernières ne peuvent bénéficier d’aucune garantie publique, contrairement aux banques classiques. Ce système porte donc un grand risque d’effondrement, qui s’est d’ailleurs vérifié en 2007 et 2008, les liquidités du shadow banking system s’asséchant rapidement suite à la perte de confiance des ménages, ce qui a entraîné par ricochet un affaiblissement considérable du secteur régulé, ce dernier étant fortement lié avec le secteur non régulé. Or, le Dodd-Frank Act ne s’attaque qu’imparfaitement à ce problème, en permettant à la Securities and Exchange Commission d’obtenir des informations auprès des hedge funds les plus importants, par exemple. La très grande faiblesse de la lutte contre les paradis fiscaux, ainsi que l’absence manifeste de volonté de réguler efficacement ce shadow banking system, font qu’il n’est de toute évidence pas près d’être affaibli. La loi étudiée ici pourrait même le renforcer, en poussant les investisseurs à fuir les nouvelles règlementations en privilégiant ce secteur non régulé au secteur régulé[4]. Ce risque d’arbitrage, qu’il ne faut pas négliger, handicape gravement l’efficacité potentielle du Dodd-Frank Act, qui néglige d’ailleurs d’autres facteurs de risque systémique.

Ainsi la question du contrôle des produits sophistiqués[5], si elle tient incontestablement une place importante dans cette loi, n’en reste pas moins largement insuffisante. En effet, comme le montre l’exemple de la banque britannique Northern Rock, le risque ne provient pas de la spécialisation des banques ou de leur solidité a priori, mais bel et bien de l’usage de produits financiers toxiques. Cette banque, qui s’est effondrée au début de la crise des subprimes, était une banque de dépôt classique, mais avait titrisé une bonne partie de ses créances, ce qui a largement participé à sa chute en diffusant le risque de crédit dans tout le système financier. Certes, la loi américaine prévoit désormais une plus grande transparence des produits dérivés, mais les décrets d’application sont si flous que n’importe quel financier peut parvenir à complexifier encore un peu ses produits pour échapper à la régulation, et ce d’autant plus que le secteur non régulé reste important. Enfin, les banques doivent aujourd’hui renforcer la sécurité de leurs fonds propres en achetant des actifs sûrs, comme le prévoit à présent la loi, mais la définition des actifs « sûrs » est largement insatisfaisante aussi longtemps que les produits financiers sophistiqués permettent de dissoudre le risque comme ils le font.

De manière générale, le Dodd-Frank Act est une loi très ambitieuse, tant dans sa forme que dans sa logique, mais elle souffre de nombreuses carences qui peuvent en affecter négativement l’efficacité. Trop timide dans sa régulation du shadow banking system et des produits financiers sophistiqués, il risque de ne lutter qu’en surface contre les dérives récentes du secteur financier. Reposant de plus sur une grande complexité administrative, d’une part à cause du texte même, et d’autre part du fait du grand nombre d’institutions publiques chargées de le mettre en œuvre, et attirant une opposition véritablement viscérale de la part du Parti Républicain, cette loi semble avoir constitué à la fois un premier pas important et un dernier pas décevant d’une re-régulation de la sphère financière. Le véritable problème est que cette dernière reprend de plus en plus ses anciennes dérives, la spéculation sur les titres des dettes publiques européennes n’en étant que le dernier avatar. Une nouvelle crise globale est donc à craindre, et elle sera probablement d’autant plus grave que la législation sera limitée. Bien entendu, créer des règlementations pour le simple plaisir de le faire n’est pas un objectif pertinent, mais il est très important que la régulation progresse encore, non seulement au niveau national, mais aussi et surtout au niveau international. Si le bilan d’Obama est relativement modeste de ce point de vue, il est bien évident que les républicains, s’ils arrivaient au pouvoir en 2013, se feraient un devoir de se débarrasser des avancées, timides mais réelles, de l’administration précédente. Il reste à espérer que, si une nouvelle crise globale arrive, ce qui semble probable, les Etats-Unis seront les mieux possibles préparés à l’affronter, et surtout que cette crise permettra enfin de remettre sérieusement en cause la dérégulation financière, véritable dogme de la politique économique des trente dernières années.



[1]   De nombreuses descriptions exhaustives sont disponibles sur le Net, nous conseillons en particulier, même si nous n’en partageons pas toujours les analyses, celle réalisée pour le compte de BNP Paribas, disponible à l’adresse suivante : http://economic-research.bnpparibas.com/applis/www/recheco.nsf/ConjonctureByDateFR/CD7909E9E3670D30C12578AF002A414D/$File/C1105-06_F2.pdf et celle de l’Université de Pennsylvanie, réalisée par David Skeel, téléchargeable (légalement) ici : http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=1690979

[2]   Cette théorie est développée dans l’article suivant, paru dans le Wall Street Journal : http://online.wsj.com/article/SB10001424052748704735304576058211789874804.html

[3]   Poszar Z., Adrian, T., Ashcraft, A. et Boesky, H. (2010), Shadow Banking, Federal Reserve Bank of New York, Staff Report n°458, disponible à l’adresse suivante : http://www.ny.frb.org/research/staff_reports/sr458.pdf

[5]   Je parle ici principalement des produits dérivés, c’est-à-dire les produits financiers dont la valeur dépend de l’évolution de la valeur d’un autre produit financier, ainsi que des nombreux produits sensés permettre une meilleure gestion du risque tels que les Credit Default Swaps, par exemple.

Le discours sur l’état de l’Union, un programme économique en demi-teinte

            En cette période de difficultés, il fallait s’attendre à ce que l’économie occupe une place centrale dans le discours sur l’état de l’Union du Président Obama, le 24 Janvier dernier. Et de fait, que ce soit en ce qui concerne le soutien à l’investissement, l’innovation, la réglementation ou les taux d’imposition, l’économie a clairement occupé le devant de la scène. En cette année d’élection présidentielle, le candidat en a profité pour tracer les grandes lignes de son programme. Celui-ci est construit sur l’équilibre entre une volonté de renforcer le rôle de l’Etat dans l’économie, tout en évitant qu’il ne pèse trop lourd sur le secteur privé. Il s’agit, après des décennies de condamnation presque unanime de l’action publique comme néfaste au bon fonctionnement des marchés, d’une prise de position courageuse et intelligente. Cependant, par bien des aspects, le changement proposé est équivoque, et il importe de se demander dans quelle mesure les orientations exprimées dans ce discours peuvent permettre d’élaborer un programme véritablement cohérent. C’est particulièrement important car, comme le disait le prix Nobel d’économie Douglass North, le choix le plus important en termes de politique économique est finalement celui entre la cohérence et l’incohérence, car cette dernière ne permet pas aux acteurs de réaliser des prévisions satisfaisantes[1]. Cette cohérence sera particulièrement nécessaire dans trois domaines : la question fiscale, le soutien aux investissements, et le cadre réglementaire.

Quelle Justice fiscale ?

 

            Le mouvement Occupy Wall Street traduit en partie un sentiment de ras-le-bol d’une part non négligeable de la population américaine vis-à-vis des inégalités sociales et économiques, ainsi que de l’injustice des mesures menées contre les effets de la crise. Les Démocrates, en réponse à ce sentiment, ont déjà lancé en 2011 la « Buffet Rule », un plan visant à augmenter le taux d’imposition  aux 2% les plus riches des contribuables américains. Cette règle porte le nom du milliardaire Warren Buffet, qui est favorable à une augmentation de ses impôts. Dans le discours sur l’Etat de l’Union de 2012, Obama fait ainsi remarquer que ce même Warren Buffet est imposé à un taux moindre que sa secrétaire, alors qu’il gagne infiniment plus d’argent. Constatant que d’autres milliardaires sont dans le même cas, et doivent verser au fisc une part moins importante de leur revenu que la majorité des américains, il appelle à plus de justice dans la répartition du poids de taxes. Il estime ainsi que toute personne gagnant plus de un million de dollars par an ne devrait avoir droit à aucune baisse d’impôt ni à aucune déduction.

            Cette règle est un immense pas en avant, tout au moins d’un point de vue symbolique, puisqu’on sort enfin du discours stupide selon lequel baisser les taux d’imposition des ultra-riches leur permettrait de plus investir et donc de soutenir l’économie. Toutefois, la limite inférieure est trop haute. Obama dit dans son discours que « si vous gagnez moins de 250 000 dollars par an, comme 98% des familles américaines, vos impôts ne devraient pas augmenter »[2]. Estimer que les personnes qui gagnent 249 999 dollars par an ne doivent pas voir leur taux d’imposition augmenter représente une définition très large de la classe moyenne, ou très restrictive de la classe supérieure. Sans même en arriver à réfléchir en termes de classes, fixer un seuil en dessous duquel les impôts ne doivent pas augmenter, seuil qui est par ailleurs très élevé, s’oppose à l’idée même d’impôt progressif. La logique voudrait que le taux d’imposition progresse avec la capacité des contribuables à payer. Sans aller jusqu’à taxer Obama d’opportunisme politique, le fait qu’il se refuse à taxer une classe moyenne largement fantasmée et définie trop largement est symptomatique d’une manière de penser sans fondement économique ou même social. La fameuse « classe moyenne », victime innocente d’une crise causée par seulement 2% de la population, ne devrait en aucun cas voir ses taux d’imposition progresser. Le fait que personne ne puisse définir avec précision cette classe majoritaire et martyre ne gène pas les politiques, et permet même d’en fixer des limites très larges. Au risque de limiter largement l’impact de la réforme fiscale en cours, qui se veut juste sans être progressive.

Du soutien aux investissement au libre-échange à sens unique

            Dès la neuvième minute de son discours, Obama parle de la reprise extraordinaire de l’industrie automobile aux Etats-Unis, avec l’aide de l’Etat. Cet exemple lui permet d’illustrer la compétitivité des travailleurs américains, et d’estimer qu’il y est possible de ramener au pays les emplois industriels. Il donne même l’exemple du PDG de Master Lock, une entreprise de fabrication d’équipements de sécurité (cadenas, serrure à combinaison, etc), qui lui aurait dit quelques semaines plus tôt, car le hasard fait bien les choses, qu’il était désormais cohérent pour lui de relocaliser des emplois industriels aux Etats-Unis, le Président ajoutant que les investissements en Chine coutaient de plus en plus cher. C’est probablement vrai, mais le coût du travail n’en reste pas moins largement moins élevé dans l’Empire du Milieu, et il faut donc ajouter d’autres incitations pour que les entreprises reviennent au pays de l’Oncle Sam. Obama s’engage ainsi à soutenir les investissements réalisés sur le sol national par des mesures de soutien fiscal.

            Le Président estime ainsi que les entreprises qui délocalisent ne devraient pas recevoir de baisses d’impôts, au contraire des entreprises qui choisissent de créer des emplois aux Etats-Unis. Il ajoute qu’ « à partir de maintenant, chaque multinationale devrait payer un impôt de base minimum. Et chaque penny devrait servir à diminuer les impôts des entreprises qui décident de rester et d’employer ici en Amérique »[3]. Cela implique, de fait, une remise en cause des baisses d’impôts pour les entreprise qui avaient caractérisé l’ère Bush. Cette proposition de mesure pose toutefois deux problèmes majeurs. Le premier est celui du financement : pour compenser les baisses réalisées au profit des entreprises qui créent des emplois, il faut que les hausses pesant sur les multinationales soient lourdes. Si les entreprises de taille internationale peuvent pour la plupart supporter une augmentation de leur taux d’imposition, la très forte pression venue du secteur financier pour des profits plus élevés, peut entraîner de leur part une volonté de réduire les coûts. Il est donc possible que, en pesant sur les multinationales, dont celles du secteur automobile tant vantées par le Président, cette réforme de la fiscalité des entreprises ne coûte de nouveaux emplois.

            Le second problème est celui de l’adéquation de cette mesure par rapport aux règles du commerce international. Ainsi, elle ne fait ni plus ni moins que sanctionner les entreprises qui investissent à l’étranger, si cet investissement correspond à une destruction d’activité sur le sol américain. Une telle politique ne pourrait que renforcer l’injustice dénoncée depuis des années par les pays en développement. En effet, selon ces derniers, les subventions accordées aux entreprises des pays développés par les Etats de ces pays constituent un moyen de fausser la concurrence au détriment des entreprises des pays pauvres qui ne bénéficient pas de tels financements, ou en tout cas pas de cette ampleur[4]. Or, Obama, dans son discours, met en avant son engagement pour le libre-échange, en particulier par la signature prochaine d’accords de libre échange entre les Etats-Unis et le Panama, la Corée du Sud et la Colombie. Il ajoute d’ailleurs que l’objectif qu’il avait fixé il y a deux ans de doubler les exportations en cinq ans va probablement être réalisé plus tôt que prévu.

            Clairement, le libre-échange est ici un instrument d’une politique économique basée en grande partie sur le développement des exportations et sur la concurrence internationale, plus que sur une relance de la consommation intérieure. L’Etat fédéral soutient les entreprises dans ce sens, et le Président rappelle que son administration a porté plainte contre la Chine à un rythme deux fois plus élevé que la précédente, ce qui a, selon lui, « fait une différence ». Toutefois, l’augmentation des exportations américaines s’explique en partie par la demande intérieure de plus en plus forte des pays émergents. Or, ces derniers sont très dépendants des marchés des pays développés, qui sont aujourd’hui très fragiles. Un effondrement de l’économie européenne pourrait détruire toute cette belle dynamique, en plongeant les pays émergents dans la crise, et en diminuant donc leur demande de produits américains. Enfin, il est important de remarquer que, si cette politique a aussi pour but de résorber le déficit extérieur du pays, elle s’inscrit dans une logique de jeu à somme nulle, où ce que l’un gagne, l’autre le perd. Il faut donc bien que les Etats-Unis prennent garde à ne pas créer de nouveaux déséquilibres, par exemple en prenant de trop importantes parts de marché à des économies européennes déjà au bord du gouffre.

Un renforcement de la régulation ?

            La crise de 2007-2008 a montré avec éclat l’absolue nécessité de renforcer la régulation, et en particulier celle encadrant le secteur financier. Ce dernier, dont les excès étaient autrefois encensés et avaient tant participé à la croissance élevée des années 90 et 2000, a été brocardé comme le coupable de tous les maux affligeant l’économie mondiale. Plusieurs lois visant à réguler ce secteur ont été votées, la plus célèbre restant le Dodd Franck Act[5]. Obama y fait allusion dans le discours sur l’état de l’Union, expliquant qu’à présent les grandes institutions financières doivent fournir un plan de démantèlement, en vertu de la section 165 du Dodd Franck Act. Ce plan doit expliquer comment ces institutions comptent rembourser leurs créanciers en cas de faillite car, selon le Président Obama, il n’est plus question de renflouer les banques qui faillissent[6]. Cette mesure, utilisée dans ce discours comme l’exemple de la nouvelle régulation du secteur financier, est toutefois largement contestable. Il est certes très positif d’avoir un plan de démantèlement pour chaque grande institution financière, mais cette mesure ne permet que de diminuer le danger que représente la faillite d’une seule d’entre elle. Si, comme en 2007-2008, il y a un risque d’effondrement systémique dû à une trop grande dispersion d’actifs toxiques, cette mesure ne servira pas à grand chose. Or, la régulation des actifs toxiques, comme celle des marchés de gré à gré, reste largement insuffisante.

            Le Président Obama réaffirme également sa volonté de renforcer la régulation sur la sécurité alimentaire, sur la sécurité des installations pétrolières, etc. Il ajoute qu’il compte créer un service fédéral d’enquêteurs de haut niveau chargés de trouver les grandes entreprises fraudeuses ou hors la loi, ainsi qu’une autre pour lutter contre les prêts immobiliers abusifs, et il appelle au vote d’une loi pour « faire compter les amendes pour fraude ». Enfin, par rapport aux victimes de ces prêts immobiliers, il souhaite mettre en place un ambitieux programme d’aide pour permettre aux plus démunis de rembourser leurs prêts hypothécaires. Toutes ces mesures sont parfaitement justifiées, et constituent des pas en avant très positifs. Pour autant, il faut remarquer que leur coût peut en entraver l’efficacité, et en retarder grandement la mise en œuvre, surtout au vu du drame national qu’à constitué le dernier vote visant à monter le plafond de l’endettement public. De plus, et comme c’est le cas pour l’ensemble du discours, la question de la régulation est traitée de manière trop timide. En l’absence d’un objectif autre que la pure et simple efficacité, autrement dit en l’absence d’une vision et d’un objectif d’ensemble plus ambitieux que celui de juguler les effets de la crise, la réforme de la régulation reste trop modeste.

Un retour de l’Etat sans vision

            Plusieurs fois dans le discours, Obama utilise l’expression « une Amérique faite pour durer », « an America built to last », qui semble être un slogan de campagne particulièrement efficace. Toutefois, ce slogan correspond imparfaitement au programme économique dont les contours sont tracés dans le discours sur l’état de l’Union de 2012. En effet, si la plupart des idées exprimées sont bonnes, et vont dans le bon sens, si un retour relatif a l’intervention publique et à la régulation est en cours, ce retour se fait d’abord dans une logique d’urgence. Il s’agit de pallier aux effets négatifs de la crise, de prendre des mesures permettant de limiter les risques pesant sur l’économie. Mais ces mesures ne doivent pas s’opposer à la compétitivité des entreprises, car c’est sur elle que se base l’ambitieuse stratégie de promotion des exportations. De manière plus générale, et plus fondamentale, la logique de ce programme apparaît comme trop floue et trop incohérente. La volonté d’un renforcement de l’Etat, bien que réelle, reste entravée par trente ans de domination de théories économiques dans lesquelles toute intervention publique ne pouvait qu’avoir des conséquences néfastes pour le bon fonctionnement des marchés. Sortir de cette logique est évidemment un risque politique trop grand, mais il serait sans aucun doute souhaitable de s’en détacher plus que ne le fait Barack Obama dans ce discours.

            Ce même problème se retrouve dans la plupart des considérations économiques développées ce jour-là. Qu’il s’agisse du soutien à l’innovation, du développement du système éducatif ou de l’économie verte, qu’il s’agisse même du soutien à la construction d’infrastructures, le retour de la personne publique est réel, et c’est un pas important, tant d’un point de vue pratique que symbolique, mais ce retour est trop limité, et ne s’appuie pas sur une justification théorique cohérente. Il n’est pas possible de traiter tous ces points dans cet article, mais il faut noter qu’ils ont le mérite d’exister, et d’illustrer une évolution positive et nécessaire du discours politique américain. A noter également, une phrase sur l’égalité salariale homme-femme, qui elle aussi a le mérite d’exister, tant cet enjeu est trop souvent occulté en période de crise, alors qu’il est tout aussi aigu que d’habitude.

            Obama dit, de manière très forte, que l’intervention de l’Etat ne dérange pas le marché libre, mais lui permet de mieux fonctionner. Cette idée est extrêmement intéressante, en cela qu’elle renouvelle un débat qu’on aurait pu croire éteint aux Etats-Unis si la crise de 2007 ne l’avait ravivé. Toutefois, selon l’auteur de cet article, cette prise de position ne va pas assez loin. S’il ne s’agit pas de dire que l’intervention publique est la solution miracle à tous les problèmes de l’économie américaine, son retour ciblé ne peut qu’améliorer la stabilité et la justice sociale. Mais ce qui manque à ce discours sur l’état de l’Union, c’est une vision, une volonté plus ambitieuse de changer de logique et de changer réellement le fonctionnement de l’économie. C’est d’autant plus dommage que le début du discours est très prometteur. Dès la troisième minute, le Président rappelle en effet que ses grands parents ont participé à la construction des Etats-Unis de l’après-guerre, et il explique que le succès du pays durant cette période venait d’un élément particulièrement subjectif. Il estime ainsi que ses grands parents « comprenaient qu’ils faisaient partie de quelque chose de plus grand, et qu’ils contribuaient à l’histoire d’un succès que chaque américain avait une chance de partager »[7]. C’est cet idéal de justice sociale que l’on retrouve dans le discours, mais malheureusement pas suffisamment dans le programme qui s’y dessine, du fait du manque de cohérence et d’ambition des mesures proposées. Reste à espérer qu’il ne faudra pas une nouvelle crise pour qu’un changement fondamental de la logique économique se réalise.


[1]   L’idée est que, si l’Etat ne parvient pas à mettre en place une politique cohérente, et donc relativement prévisible, les acteurs économiques ne seront pas en mesure de former des prévisions satisfaisantes sur les évolutions potentielles de l’économie, ce qui peut entraver gravement leur capacité d’action.

[2]   « if you make under $250,000 a year, like 98 percent of American families, your taxes shouldn’t go up. »

[3]   « From now on, every multinational company should have to pay a basic minimum tax. And every penny should go towards lowering taxes for companies that choose to stay here and hire here in America. »

[4]   Les grands émergents, et en particulier la Chine, soutiennent toutefois eux mêmes largement leurs économies. Les nouveaux émergents et les autres pays en développement, eux, ne peuvent pas suivre.

[5]   Un article au sujet du Dodd-Franck Act est en cours d’écriture pour Bully Pulpit.

[6]   « because the rest of us are not bailing you out ever again »

[7]   « They understood they were part of something larger; that they were contributing to a story of success that every American had a chance to share »