2016 POLITIQUE

Donald Trump, produit de saison

Donald J. Trump n’est pas une énigme politique, un ovni divertissant. Des précédents historiques, comme la fascination médiatique dont il fait l’objet depuis des dizaines d’années, ont ouvert la voie à sa campagne actuelle. Donald Trump est l’incarnation spectaculaire de la rancoeur d’une partie de l’électorat conservateur. Trump est un entrepreneur assourdissant, mais surtout une figure familière depuis les triomphantes années 80-90, une star de la télé-réalité, le visage de l’émission The Apprentice pendant quatorze saisons. Sa dernière casquette, candidat à l’investiture républicaine, est siglée « Make America Great Again », le slogan de Ronald Reagan en 1980. 

« La Nation à Trump : nous avons besoin de vous », titre le magazine satirique Spy en janvier 1988. S’appuyant sur un sondage bidon qui crédite Donald Trump de 4 % de soutien pour qu’il se porte candidat, Spy assure que sa candidature est viable. « Une dernière chose : c’est un candidat qui ne vous laissera pas tomber. Après tout, nous avons déjà la garantie personnelle de Donald Trump : s’il se présentait à la présidence, il gagnerait assurément », conclut l’article. L’inexpérience politique de « the Donald » est, en 2015, perçue comme un atout parmi les révoltés, qui considèrent que le système démocratique américain ne fonctionne plus et que les élus se ressemblent tous. La carrière dans les affaires de Donald Trump et de Carly Fiorina (ancienne dirigeante de Hewlett-Packard au bilan déplorable), serait leur principale qualité pour devenir président.

Dans le passé, le parti républicain a déjà investi un chef d’entreprise novice en politique. Wendell Willkie (1892-1944), président de Commonwealth & Southern, une compagnie de matériel électrique de New York, a affronté en 1940 le président sortant Franklin Roosevelt. Jusqu’en 1939, Wendell Willkie était membre du parti démocrate. Au moment de changer de camp politique, il aurait déclaré : « Quand la pute du village rejoint l’église, tout va bien, mais ils ne la laissent pas diriger la chorale la première soirée. »

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Wendell Wilkie, président du Commonwealth & Southern Corporation, devant un sous-comité du Congrès, 17 mai 1939. © wikicommons

Willkie est devenu populaire en critiquant l’administration démocrate : les politiques du New Deal, en vigueur depuis 1933, auraient échoué, puisque le taux de chômage reste élevé. Au début de la Seconde guerre mondiale, Willkie ne suit pas la tendance dominante isolationniste chez les républicains. Il souhaite un renforcement de la défense américaine, qui pourrait être amenée à porter assistance au Royaume Uni, au moment où Roosevelt multiplie les contrats avec les industries de l’armement. A la convention républicaine de Philadelphie, il souligne qu’il ne sera « l’obligé de personne, sauf du peuple » : sa fortune le protègerait de toute influence extérieure. Il défait les éléphants Robert Taft, Thomas Dewey, et obtient l’investiture au sixième tour du scrutin.

Au grand dam de Willkie, la campagne électorale se focalise sur la guerre en Europe, pas sur les sujets économiques. Pour se relancer, il se déclare soudainement isolationniste et promet, une fois élu, de ne pas envoyer les troupes américaines en Europe. Son programme et son style ne convainquent pas. Roosevelt l’emporte avec 54.7 % des voix, contre 44.8 % pour Willkie. Le démocrate récolte 449 grands électeurs, contre 82 pour le candidat républicain.

Wendell Willkie se rapproche ensuite du président réélu et applaudit plusieurs de ses initiatives. En 1941, il demande une aide illimitée pour soutenir l’effort de guerre britannique contre le régime nazi. Il devient même le représentant personnel de Roosevelt lors d’un voyage en Angleterre et au Moyen Orient, en Union Soviétique et en Chine. L’establishment républicain s’étouffe. L’année suivante, Willkie publie un best-seller, One World, un essai dans lequel il appelle de ses voeux un système international de maintien de la paix, une fois la guerre finie. Il tente à nouveau sa chance pour la présidence en 1944, sans bénéficier de l’aide du parti républicain. Il refuse ensuite de soutenir Thomas Dewey, le candidat investi. Il meurt d’une thrombose pulmonaire ce même automne, à 52 ans.

Depuis les temps de Willkie, d’autres hommes d’affaires ont émis l’idée d’une candidature présidentielle. En février 1992, le milliardaire texan Ross Perot annonce au cours du talk-show de Larry King qu’il se présente aux élections comme indépendant. Pendant le premier débat avec George H. Bush et Bill Clinton, Perot défend fièrement son amateurisme : « je n’ai pas d’expérience dans le blocage du gouvernement, quand personne ne prend de responsabilité pour rien, et tout le monde se défausse sur l’autre. Je n’ai pas d’expérience dans la création du pire système scolaire public du monde industrialisé, de la société la plus violente, percluse de crimes, du monde industrialisé. Mais j’ai l’expérience du résultat… J’ai une longue expérience dans le fait de ne pas mettre dix ans à régler un problème de dix minutes. »

Dans la New York Review of Books, le journaliste Michael Tomasky inscrit le phénomène Trump dans un mouvement de fond :

« N’est-il pas l’aboutissement logique des politiques républicaines depuis de nombreuses années, en remontant aux présidences Clinton et Bush, et spécialement aux mandats de Barack Obama ? Deux qualités ont principalement servi de base au conservatisme moderne. La première, c’est le ressentiment culturel et racial d’une population âgée et très blanche représentée par le GOP – ressentiment contre une Amérique qui change rapidement et qui est plus ouverte sur la sexualité, mais aussi contre les immigrants à la peau foncée, et les occupants de la Maison Blanche, les gays, le politiquement correct et la ‘classe des parasites’ et tout le reste. La seconde qualité, c’est ce que l’on peut appeler le spectacle – la poussée continue vers un style rhétorique de plus en plus digne des gladiateurs, encore plus outré (et effarant), initialement guidé par les animateurs de talk shows comme Rush Limbaugh et maintenant reproduit sur des sites, dans des podcasts et sur des fils Twitter trop nombreux pour être cités. Il y a une forte tendance, perfectionnée pendant des années par Fox News, à couvrir et débattre des politiques publiques comme une combination à la fois de guerre, de sport et de spectacle. »

Donald Trump n’a pas de programme politique cohérent. Michael Tomasky rappelle que l’homme n’a pas vraiment fait allégeance au conservatisme par le passé. Il s’est identifié plus proche des démocrates que des républicains en 2004 pour des raisons économiques, il s’est aussi prononcé pour une assurance maladie financée par l’Etat. Bill Clinton reste son président préféré parmi les quatre derniers et il s’est opposé à  la guerre en Irak. Pire, il a récemment défendu le planning familial pour ses actions, en dehors de l’assistance à l’avortement. En 2011, l’homme d’affaire a fait savoir qu’il réfléchissait à une candidature présidentielle. Il s’est construit alors une base électorale en devenant le héros des birthers, ces partisans du complot convaincus que Barack Obama n’est pas citoyen américain, qui demandent sans relâche un certificat de naissance depuis longtemps rendu public.

La candidature de Trump fonctionne comme un révélateur de la nature d’une fraction du parti républicain et des composantes les plus extrêmes et haineuses de l’électorat.

Selon les derniers sondages, la vaste majorité des ses supporters sont issus de deux groupes : les électeurs sans diplôme du supérieur et ceux qui sont convaincus que « l’immigration affaiblit l’Amérique ». En août, Donald Trump a détaillé pour la première fois ses propositions face à la « menace existentielle » de l’immigration. Selon ce document, le gouvernement doit déporter la majorité des sans-papiers et saisir l’argent qu’ils envoient à leur famille restée dans leur pays d’origine. Trump veut aussi revenir sur le 14e Amendement en supprimant le droit du sol. Il est ainsi devenu en quelques mois le porte-étendard de l’extrême droite américaine, particulièrement des milices patriotes, des vigiles de la frontière et des suprémacistes blancs, comme le montre l’enquête du New Yorker intitulée  « The Fearful and the Frustrated« .

L’establishment républicain souhaite aujourd’hui ouvertement son retrait de la course dans les plus brefs délais. La base du parti déteste ses dirigeants, particulièrement le leadership républicain au Congrès. L’attitude de Trump face aux cadres du GOP et envers la presse renforce sa popularité chez les plus radicaux. En se concentrant sur l’immigration, Trump est le nouveau champion de ceux qui s’identifient aux mouvements Tea Party, déçus par leurs égéries d’un temps, Marco Rubio ou Ted Cruz. La candidature de Trump fonctionne comme un révélateur de la nature d’une fraction du parti républicain et des composantes les plus extrêmes et haineuses de l’électorat. Les contradictions et les faiblesses des autres candidats républicains laissent pour le moment le champ et la lumière au magnat de l’immobilier.

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