Ne faites jamais de politique-fiction !

La revue politique Charles no18 (Racisme & politique, été 2016) publie un article sur l’histoire du livre Président Kissinger (1974) de Maurice Girodias.

On le surnommait « l’éditeur kamikaze », le « prince du porno » ou encore le « Lénine de la révolution sexuelle ». L’éditeur Maurice Girodias (1919-1990) a publié Henry Miller, Samuel Beckett, Vladimir Nabokov ou encore William Burroughs. Pour ce qui nous concerne, il est aussi l’auteur en 1974 de Président Kissinger, un des premiers romans de politique-fiction où il imagine l’accession du conseiller Henry Kissinger à la Maison-Blanche et tout ce qui s’ensuit. Un livre ravageur qui lui vaudra de formidables tracas judiciaires et mettra fin à sa période américaine. Récit.

Un invité de dernière minute a fait irruption dans le débat démocrate de février 2016 entre Hillary Clinton et Bernie Sanders à l’université du Wisconsin, Milwaukee : Henry Kissinger. L’ancien conseiller à la Sécurité nationale de Richard Nixon (1969-1975), stratégiste populaire de la Guerre froide, ancien secrétaire d’État (1973-1977), est un « mentor » et un « ami » d’Hillary Clinton. Pour Bernie Sanders, il reste « l’un des secrétaires d’État les plus destructeurs de l’histoire moderne », notamment pour son rôle dans l’escalade de la guerre du Vietnam. Henry Kissinger, aujourd’hui âgé de 93 ans, profite depuis le mandat présidentiel de Bill Clinton de sa dernière incarnation : celle d’un homme d’État bipartisan, sérieux et sage. Chairman de la société de conseil international Kissinger Associates Inc., ses activités restent discrètes.

En 1974, loin des jeux diplomatiques, il fut aussi le héros involontaire du dernier roman de Maurice Girodias, Président Kissinger. Entre 1974 et 1976, l’éditeur aventurier a écrit l’histoire de la création de ce livre et de ses déboires américains. Le texte paraît en 1976 dans plusieurs numéros d’été du Nouvel Observateur, puis l’année suivante dans le magazine pornographique Oui, la version américaine de Lui. Revu en juin 1990, juste avant la mort de l’auteur, le texte est publié par les éditions de la Différence. « L’Amérique : je propose de la lire dans Kafka, bien sûr (livre de chevet de Girodias), mais surtout dans le règlement de comptes inouï de Lolita et, maintenant, dans L’Affaire Kissinger », écrit Philippe Sollers dans la préface. Selon Maurice Girodias, tout aurait commencé à Greenwich Village, dans une baignoire. À l’époque, le fils du britannique Jack Kahane, fondateur d’Obelisk Press et éditeur d’Henry Miller et James Joyce, n’est pas très célèbre à New York. Il s’y est installé quelques années plus tôt pour creuser un océan entre lui et ses mésaventures londoniennes, ses procès à répétition en France pour « outrage aux bonnes moeurs par la voie du livre ». Olympia Press USA, sa maison d’édition, vient de faire faillite. Il lance dans la foulée Freeway Press. « Maurice était nul comme homme d’affaires, mais c’était un visionnaire. Il était extrêmement charmant, drôle, glamour, jamais collant ou vulgaire, il adorait les femmes. On prétendait avoir un travail et Maurice prétendait diriger une entreprise. C’était de l’édition existentielle », explique Ann Patty, une de ses éditrices. Dans le catalogue de la maison : une cinquantaine de titres, des livres sur le kung-fu, un guide de vie new age, le manifeste du travailleur de bureau, un volume illustré sur Mohamed Ali et des romans pornographiques (A Sea of Thighs, Mama Liz Tastes Flesh, The Lay of the Land). En 1974, la star politique du moment, celle qu’on trouve alors dans tous les journaux, c’est Kissinger, « l’homme politique le plus admiré » selon les sondages. Richard Nixon se débat à l’époque avec le scandale du Watergate. Mais Kissinger ne peut espérer accéder un jour au Bureau ovale car il n’est pas natural born. Il est né à l’étranger (Section 1 Article 2 de la Constitution, une « obscurité sémantique » pour Girodias, toujours en vigueur). En janvier 1974, Jonathan Bingham, le représentant démocrate de New York, vient justement de déposer un projet d’amendement pour permettre à tous les Américains de prétendre au poste suprême. Le Lewiston Evening Journal du 15 février 1974 publie un article titré « President Henry Kissinger ? » dans lequel Bingham se défend de vouloir changer la Constitution au bénéfice exclusif du secrétaire d’État. Les Américains nés à l’étranger peuvent d’ailleurs occuper l’ensemble des postes de la haute administration, pourquoi la présidence ferait-elle exception ? C’est en lisant dans sa baignoire cet article que Maurice Girodias a l’idée du livre : « Si tout le monde béait d’admiration devant Henry Kissinger, il faut dire les choses comme elles sont, c’est que c’était un salaud. J’avais donc pensé que ce serait bien d’imaginer que, au moment même de son élection triomphale en 76, Henry serait touché par la grâce et deviendrait d’un seul coup le héros de la paix entre les peuples, l’ami du Tiers Monde, le bienfaiteur de l’humanité… »

Lire la suite dans Charles, actuellement en vente en librairie et en kiosque, ou sur le site de la revue : http://revuecharles.fr/ne-faites-jamais-de-politique-fiction/

Maurice Girodias, Président Kissinger, Editions Tristram, 2009, 312 pages.

Festival de Cannes, une promesse d’Amérique

A chaque édition, le cinéma américain dans sa diversité est présent à Cannes. Des réalisateurs talentueux de films indépendants sont en compétition pour la Palme et des films à gros budgets sont aussi projetés en sélection officielle, parfois excellents (Mad Max : Fury Road en 2015), parfois insignifiants (Da Vinci Code en 2006) afin d’assurer la présence de stars américaines et le glamour de la montée des marches. Pensé à l’aube de la Deuxième Guerre mondiale, le festival ne se tient pour la première fois qu’en 1946. Depuis, les affiches du festival puisent souvent leurs références dans le cinéma américain et on annonce presque tous les ans le retour en force des États-Unis sur la Croisette. Ils sont en fait présents à Cannes dès ses origines.

Né avec le soutien de l’industrie et du gouvernement américain

La manifestation répond à un impératif politique, soutenu par les États-Unis. Il faut concurrencer la Mostra fasciste de Venise en créant un grand festival pour le monde libre. Joseph Goebbels a verrouillé le palmarès de l’édition de 1938, deux films de propagande, dont un signé de la réalisatrice Leni Riefenstahl, ont été récompensés par la « coupe Mussolini ». Jean Zay, ministre de l’éducation nationale et des Beaux-Arts, est l’initiateur du festival au printemps 1939 (les nazis occupent Prague). Il est secondé par le haut fonctionnaire et historien Philippe Erlanger. Le projet est né de l’alliance entre la volonté du gouvernement français et le soutien de l’industrie cinématographique américaine pour s’opposer à l’Allemagne et l’Italie. L’Amérique refuse de participer à la prochaine manifestation vénitienne et lorgne sur le sud de la France. L’enjeu est aussi économique : contrer les restrictions italiennes sur l’importation et l’exploitation des films américains. Un petit déjeuner en l’honneur de Jean Zay est offert le 23 juillet par les représentants du cinéma américain, afin de discuter des aspects techniques du futur festival. Les autorités françaises s’entendent avec l’attaché commercial américain Daniel Reagan, et des membres des majors hollywoodiens. L’ouverture complète du marché français est demandée. Un décret du 10 août 1939 supprime les restrictions sur les films doublés en France, un précédent aujourd’hui oublié des accords Blum-Byrnes de 1946.

Pour la sélection, les États-Unis envoient Le Magicien d’Oz de Victor Fleming, Stanley et Livingston de Henry King et Otto Brower et Union Pacific de Cecil B. DeMille. Côté vedettes, la Metro-Goldwyn-Mayer affrète un paquebot pour amener Gary Cooper et Norma Shearer. Des fêtes sont organisées chaque soir fin août pour annoncer le banquet inaugural, prévu le 1er septembre. Le jour où la Wehrmacht envahit la Pologne.

Le festival est donc né en 1939 au niveau administratif, mais n’a pas eu lieu. La guerre emporte l’Europe. Jean Zay disparaît mais son idée lui survit. Philippe Erlanger reprend l’ouvrage là où il l’avait laissé. Des fonds secrets sont débloqués en 1946, les organisateurs ont quatre mois pour être prêt pour la séance d’ouverture. Tout n’est pas encore millimétré lors de la première édition. Une bobine de Notorious de Hitchcock est oubliée lors de sa projection dans l’ancien casino de Cannes. Michèle Morgan saisit l’occasion pour faire son retour en France, après sa parenthèse hollywoodienne.

Tout ce qui se passe en dehors des salles obscures cannoises est futile, donc indispensable. À l’extérieur, les célébrités baignent dans le soleil. C’est grâce à ses stars que le festival est devenu un des événements les plus médiatisés au monde. Certains films américains sont sélectionnés, souvent hors compétition, pour assurer une montée des marches prestigieuses. Moins pour la qualité exceptionnelle du film que pour le plaisir des festifs-alliés et de la presse. Les acteurs peuvent profiter de l’événement pour donner un nouveau tournant à leur carrière, casser une image qui les cantonne dans les mêmes types de rôle. Les premières starlettes se déhanchent en 1953. Les photographes n’ont d’objectifs que pour Brigitte Bardot, Kirk Douglas se presse pour lui faire des couettes.

Un scandale éclate en 1955 lors d’un pique-nique aux îles de Lérins. Simone Silva, jeune actrice britannique, est photographiée sans le haut et dans les bras de l’acteur américain Robert Mitchum. L’opinion publique américaine est outrée. Les Etats-Unis menacent de fuir le festival. Le délégué général, Robert Favre Le Bret, est dépêché auprès des autorités pour persuader les Américains de ne pas quitter la compétition. Des producteurs effarouchés empêchent Grace Kelly de se rendre au festival, soudain perçu comme un lieu de « débauche ». Ce qui se passe dans les hôtels fait aussi jaser. Natalie Wood et Warren Beatty s’évaporent, enfermés dans une suite du Carlton. Les commères se gaussent : « Elle est au lit, Wood ». Le festival est aussi l’occasion de célébrer le patrimoine du cinéma. Groucho Marx est fait officier des arts et des lettres. Il demande alors que sa médaille soit remise au mont-de-piété afin qu’il puisse payer la note du mini-bar de son hôtel. Plus tard, Sharon Stone devient la star emblématique du festival avec le thriller érotique Basic Instinct en 1992. Elle revient tous les ans en tant qu’ambassadrice de l’amFar, fondation pour la recherche sur le sida.

Joutes politiques pendant la Guerre froide

Cannes n’est pas qu’une bulle luxueuse. La sélection des films fait souvent écho aux perturbations de l’actualité ou annonce les mouvements de demain. Jean Cocteau, président du jury multirécidiviste, souhaite que la manifestation reste une « rencontre d’amis » dont les intérêts politiques doivent être exclus. Le choix des jurés, parfois issus des milieux littéraires et politiques et nommés par l’État, est régulièrement attaqué. Le festival est un théâtre d’affrontements pendant la Guerre froide.

Pour s’assurer de la présence américaine, les organisateurs leur octroient un traitement particulier. En amont du festival, les bateaux militaires et ceux des studios peuvent venir s’installer dans la baie, ce qui déplaît aux habitants des environs, et aux pays du bloc de l’Est. Déjà en 1949, ils avaient refusé de participer aux festivités, dénonçant le règlement qui prévoit une seule sélection soviétique contre douze places pour le cinéma américain. Un rééquilibrage s’impose. Quand passent les cigognes (Letyat zhuravli) de Mikhaïl Kalatozov obtient l’unique Palme d’or attribuée à l’URSS, en 1958. Les tensions s’amplifient au fil des années, au risque de blocage. Les journaux dénoncent en 1956 une rencontre internationale qui « ressemble de plus en plus à l’ONU ».  La censure par les participants n’est plus possible à partir de 1956. Les organisateurs entendent faire passer l’art avant les cuisines diplomatiques. En réponse à la polémique de l’attribution en 1957 de la Palme à La Loi du Seigneur de William Wyler, Jean Cocteau déclare : « Couronnez un Américain, vous êtes vendu à l’Amérique. Couronnez un Russe, vous êtes communiste ».

C’est en 1955 que le Grand Prix devient une palme en or massif, référence aux armoiries de la ville et aux arbres de la promenade. La première palme est attribuée à un film américain, Marty, du réalisateur Delbert Mann. Les États-Unis demeurent aujourd’hui le pays le plus palmé. La même année, la projection de Carmen Jones d’Otto Preminger déclenche une nouvelle polémique. Carmen, chef d’oeuvre français de Georges Bizet, est adapté en comédie musicale et interprété par des acteurs noirs. Quelques festivaliers français ne digèrent pas ces transgressions. Les héritiers des librettistes de la version originale non plus. Suite à un procès, le film est invisible en France jusqu’en 1981.

Cannes comme tribune de la rébellion

Le vent de contestation de 68 atteint le festival, qui est interrompu. L’année suivante, Cannes embrasse l’émergence du Nouvel Hollywood et de la contre-culture avec Easy Rider de Dennis Hopper. Le producteur Sam Spiegel met son yacht à disposition du jury pendant que Jack Nicholson fait pousser du cannabis dans les bacs de géraniums du Carlton. Le festival cultive son goût de la contestation contre la guerre du Vietnam et pour le cinéma d’auteur engagé avec le couronnement de M.A.S.H. (Robert Altman, 1970). Issu du Nouvel Hollywood, Coppola obtient deux fois la Palme d’Or pour Conversation Secrète (1974), thriller post-Watergate, puis Apocalypse Now (1979). Son camarade Martin Scorsese gagne la récompense suprême en 1976 avec Taxi Driver, remise par Tennessee Williams.

Le cinéma indépendant américain domine au cours de la décennie suivante (Sailor et Lula de David Lynch, Barton Fink des frères Coen). Beaucoup de films sélectionnés sont mis en scène par des réalisateurs étrangers émigrés aux Etats-Unis. La manifestation est aussi un lieu d’expérimentations, pas toujours concluantes. Polyester de John Waters est présenté en 1981 en odorama, les spectateurs sont munis de petites plaques qu’il faut gratter pendant le film pour libérer leurs odeurs.

Au début des années 2000, les grands patrons d’Hollywood sont tentés de snober le festival, s’interrogeant sur l’intérêt économique du déplacement cannois. « Cannes a pourtant toujours défendu le grand cinéma américain » rappelle Fréderic Mitterrand, habitué et biographe de la manifestation. En 2001, Thierry Frémaux devient le nouveau délégué général du festival de Cannes, avec pour mission de tisser de nouveaux liens avec le cinéma américain.

Le festival sert régulièrement de tribune pour les Américains, afin d’envoyer un message à la maison. Le réalisateur David Lynch, président du jury en 2002, déclare : « En Amérique on ne verra pas ces films, c’est triste et c’est une honte, honte sur l’Amérique, honte a ceux qui veulent contrôler ce cinéma ». Autre édition très politique en 2004, le documentaire de Michael Moore, Fahrenheit 9/11, reçoit la Palme d’or. Elle est directement adressée contre l’administration Bush par le jury présidé par Quentin Tarantino. Steven Spielberg fait l’apologie du modèle français lors de l’édition 2013 : « L’exception culturelle est le meilleur moyen de préserver la diversité du cinéma ».

Sous le Palais, une place de marché

Au mois de mai, le front de mer de Cannes et les moindres recoins de la Croisette se couvrent d’affiches géantes de films à venir. La domination américaine, pays du billboard, est visuellement écrasante. Dans les coulisses, le festival abrite le premier marché du film au monde. La majorité des films sont des productions indépendantes en langue anglaise. « Quand un studio aborde un nouveau film, nous avons toujours en tête l’organisation de sa sortie et la place du festival de Cannes dans ce dispositif », explique Grégoire Gensollen, senior vice-président de  FilmNation Entertainment. « Une sélection officielle de Cannes donne d’entrée un cachet au film » précise-t-il. Les producteurs se rendent au marché pour trouver des distributeurs pour leur film. Signer avec un distributeur américain pousse d’autres distributeurs internationaux à s’engager sur un long-métrage. Les droits des films y sont pré-achetés avant leur sortie programmée deux ou trois ans plus tard.

Que ce soit dans les films portant la bannière américaine ou dans les hommages rendus par des réalisateurs du monde entier, le cinéma américain est constamment présent au festival. C’est un réservoir à célébrités, un repère indépassable pour la création et pour la cinéphile. Comme l’écrit Jean-Pierre Oudart dans Les Cahiers du cinéma : « Il est bon de cultiver la part d’Amérique que beaucoup de films ont accumulée en nous-mêmes, et de s’en servir pour gagner de nouvelles idées sur le cinéma, sur les médias ». Pour le premier des festivals, qui souhaite rester à l’avant-garde, le sevrage est impossible.

Article précédemment publié en juin 2014 par le magazine France-Amérique


Pour aller plus loin

Loubes Olivier, Cannes 1939, le festival qui n’a pas eu lieu, Armand Colin, avril 2016

Paillard Jérôme, « Le Marché du Film du festival de Cannes, événement majeur de l’industrie cinématographique. », Géoéconomie 3/2011 (n° 58) , p. 77-87
www.cairn.info/revue-geoeconomie-2011-3-page-77.htm

Domenach Elise, « Cannes 2007, le goût de l’Amérique », Esprit, juillet 2007. https://www.cairn.info/revue-esprit-2007-7-page-178.htm

Mitterrand Frédéric, « Analyse géopolitique du cinéma comme outil de soft power des États. », Géoéconomie 3/2011 (n° 58) , p. 9-15
www.cairn.info/revue-geoeconomie-2011-3-page-9.htm

Dalton Trumbo, « Are you now, or are you ever been… »

Jay Roach nous replonge dans la période troublée du Maccarthysme, pendant laquelle une vague anti-communiste sévit au sein des studios hollywoodiens et plus généralement dans le pays dans un film documenté et passionnant. L’acteur Bryan Cranston prête brillamment ses traits au scénariste le plus connu de la tristement célèbre liste noire, Dalton Trumbo.

Le film s’ouvre sur des encarts expliquant le contexte politique des années 40 : confrontés à la grande dépression et face à la montée du fascisme en Europe, des milliers d’Américains vont épouser les idées du socialisme et rallier le Parti Communiste américain (CPUSA). Dalton Trumbo, défenseur des droits des travailleurs, y adhère en 1943.

Dalton Trumbo est déjà un scénariste reconnu et un auteur prolifique, en 1947, lorsqu’on le retrouve, dans sa baignoire, entouré des volutes de sa cigarette, inventant et imaginant sur sa machine à écrire une de ses intrigues policières en noir et blanc où les patronymes des personnages sont Rocco ou Manny. L’acteur Edward G. Robinson, joué par Michael Stuhlbarg, y excelle, luttant contre des crapules en tout genre.

Solidaire des syndicats professionnels, Dalton Trumbo promeut l’idée du travail en équipe, s’opposant parfois à certains réalisateurs : «  Ce que j’écris, le décorateur le construit. Ce qu’il construit, tu le filmes ». En pleine Guerre froide, la paranoïa gagne l’industrie hollywoodienne. Tandis que certains se mettent en grève et manifestent pour des hausses de salaires, d’autres les qualifient de « dangereux radicaux ». Parmi eux, Hedda Hopper (Helen Mirren), ancienne actrice et célèbre échotière (« gossip columnist »). Relais des dénonciateurs, elle n’aura de cesse d’attiser les tensions, allant jusqu’à affirmer que l’industrie hollywoodienne est « infestée de traîtres » voulant « saper notre démocratie et provoquer sa chute » en disséminant dans les films la propagande du Parti Communiste.

Dans cette atmosphère, attisée par le contexte géopolitique, la Motion Picture Alliance for the Preservation of American Ideals (MPA), s’érige en chantre de la vérité et défenseur de la liberté, sous la houlette de son président, l’acteur John Wayne (David James Elliott). John Wayne[1], incarnation parfaite des valeurs nationales défendues pendant la Guerre froide, se retrouve face à Dalton Trumbo venu promouvoir le 1er amendement[2] à la sortie d’une réunion de la MPA. Lors d’un vif échange, Dalton Trumbo finit par lui demander de cesser de parler de la guerre comme s’il l’avait gagnée seul, avant de lui asséner « nous avons tous les deux le droit d’avoir tort ». Cette altercation entre les deux personnages fait référence au « John Wayne syndrome » évoqué par certains auteurs, pour dépeindre cette représentation d’une conduite héroïque d’autant plus ironique que John Wayne fut exempté de service militaire. Il servit son pays pendant la Seconde Guerre mondiale, « basé sur un plateau de tournage avec un faux flingue et du maquillage ».

Les auditions de la Commission des Activités anti-américaines (House Un-American Activities Committee – HUAC), bras procédural des chasseurs de communistes, sont minutieusement reconstituées. Présidée par John Parnell Thomas, tout collaborateur du cinéma, technicien, scénariste, réalisateur et acteur assigné à comparaître doit se présenter devant la commission et se déclarer non-communiste en répondant à la sempiternelle question : « Are you now, or have vou ever been a member of the Communist Party ? ». Les « témoins amicaux » répondent et vilipendent les communistes. Parmi eux : Ronald Reagan, Robert Taylor, Walt Disney ou encore Leo McCarey. Tandis que d’autres refusent de répondre, brandissant le 1er amendement et accusant la commission de « juger les opinions et criminaliser la pensée » à l’image de Dalton Trumbo qui rétorque avec humour « Suis-je accusé d’un crime ? ». Dix « témoins inamicaux » sont blacklistés et surnommés les Dix d’Hollywood : Herbert J. Biberman, Edward Dmytryk, Ring Lardner, Adrian Scott, Lester Cole, Albert Matz, John Howard Lawson, Alvah Bessie et Samuel Hornitz. Les cinq derniers ont inspiré le personnage d’Arlen Hird (Louis C.K), ami et acolyte de Dalton Trumbo.

Dans le collimateur des « chasseurs » se trouve ce que Saverio Giovacchini appelle le « modernisme hollywoodien »[3], constitué par une génération de scénaristes et de réalisateurs qui émergent de la fin des 30 et au début des années 40. Proches des idées du New Deal, ils affichent dans leurs films des préoccupations liées à des thématiques sociales accompagnées d’une esthétique réaliste. Ces cinéastes font pour la plupart partie de la liste noire, notamment John Howard Lawson, Edward Dmytryk, Dalton Trumbo ou Albert Matz. Affiliés ou non au CPUSA,[4] ils veulent en découdre avec des problèmes sociaux et politiques réels, affichant la volonté de sortir des diktats commerciaux du box-office. Ils abordent le racisme, l’antisémitisme ou les difficultés sociales liées à l’économie de marché capitaliste.

Sous la pression des faiseurs d’opinions, les patrons de studios finissent par céder et faire une déclaration commune (le Waldorf Statement) promettant solennellement de plus faire travailler de communistes. Les Dix d’Hollywood sont tous licenciés. Accusés d’outrages au Congrès, ils sont inculpés puis finalement condamnés à des peines d’emprisonnement devant la Cour suprême, présidée à l’époque par Fred Vinson[5]. Ironie de l’histoire, dans la prison d’Ashland dans le Kentucky, Dalton Trumbo croise John Parnell Thomas, condamné pour évasion fiscale, à qui le scénariste rétorque : « Sauf que vous, vous avez commis un crime ! ».

Le film dépeint habilement les conséquences de cette tragédie, les destins brisés, les familles éclatées, les amitiés brisées et les vies sacrifiées. Dalton Trumbo résiste, écrit inlassablement, tapant frénétiquement sur les touches de sa machine dont l’évolution ergonomique traduit le temps qui passe. Pour ne pas éveiller les soupçons, il met sa famille à contribution et écrit sous différents prête-noms, des succès comme Vacances Romaines (Roman Holidays, 1953) ou Les clameurs se sont tues (The Brave One, 1956)[6] mais également des films de série B pour les frères King selon le précepte « qualité minimum, quantité maximum ». Le truculent Frank King, qui met au travail ces anciens condamnés malgré les intimidations, est incarné par un John Goodman survolté.

La divergence des réactions parmi les blacklistés quant à la conduite à tenir face à cette censure est ici pertinemment cristallisée par l’opposition entre Dalton Trumbo et son ami Arlen Hird. L’optimisme frénétique du premier dans sa résistance par l’écriture, pour les prendre à leur propre jeu en faisant « ce qu’ils veulent tous nous interdire de faire », s’oppose au pessimisme politique du second qui veut changer les choses en profondeur et estime qu’« ils doivent payer ».

Dalton Trumbo finit par sortir de sa clandestinité grâce au soutien de sa famille mais également de personnalités importantes de l’industrie cinématographique comme Kirk Douglas ou Otto Preminger. En 1960, il écrit successivement les scénarii de Spartacus et d’Exodus pour lesquelles il sera de nouveau crédité sous son véritable patronyme. Dans un pays déchiré par ses problèmes raciaux, il donne une interview pour sortir de l’ombre et s’interroge sur les résultats de la commission : « Ennemis démasqués, zéro. Complots mis au jour, zéro. Elle n’a fait qu’empêcher les gens de travailler et même ça, elle n’y arrive pas. Oscars, deux », avant de conclure « Cette petite statuette en or est couverte du sang de mes amis ».

La sortie en grande pompe du film Spartacus, adoubée par le président John F. Kennedy en personne, achève d’enterrer les velléités des conservateurs et signe la « réfutation claire » de leur combat. Ce clin d’œil au président Kennedy n’est pas sans rappeler que le dernier film de Dalton Trumbo en tant que scénariste est Complot à Dallas (Executive Action, 1973). Un film qui soutient la thèse conspirationniste de son assassinat, dont le sort est décidé dans le salon d’une luxueuse résidence texane par des figures de l’industrie, de la politique et des renseignements, mécontents de sa politique libérale, qui programment son exécution.

Célébré par ses pairs en mars 1970, Dalton Trumbo reçoit le prix Laurel de la Screen Writer Guild. Son honneur retrouvé, il continuera d’inscrire son nom dans l’histoire du cinéma en réalisant notamment son premier film en 1971, adapté de son roman Johnny Got His Gun (1939). Œuvre ouvertement antimilitariste, Johnny Got His Gun raconte le destin tragique d’un jeune soldat pendant la Première Guerre mondiale, figé dans son corps (amputé de tous ses membres) et incapable de s’exprimer (privé de ses sens), qui lui vaudra le Grand Prix spécial du Jury au Festival de Cannes en 1971.


[1] Dans Big Jim McLain (1952), John Wayne jouera d’ailleurs le rôle de Jim McLain, un enquêteur de la HUAC, envoyé à Honolulu pour démanteler une antenne de la cinquième colonne communiste.

[2] Le premier amendement de la Constitution américaine stipule : « Le Congrès ne fera aucune loi relative à l’établissement d’une religion, ou à l’interdiction de son libre exercice ; ou pour limiter la liberté d’expression, de la presse ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement ou d’adresser au Gouvernement des pétitions pour obtenir réparations des torts subis. »

[3] Saverio Giovacchini, Hollywood Modernism: Films and Politics in the Age of the New Deal, Philadelphia, Temple University Press, 2001, pp. 1-2.

[4] Certains sont membres affiliés au CPUSA, d’autres sont proches des idées de gauche, ils sont libéraux ou radicaux de gauche, en lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la corruption.

[5] Fred Vinson est nommé président de la Cour suprême en 1946 par Truman et soutient les méthodes de la Chasse aux sorcières en prenant une série de décisions limitant les droits de la défense des témoins. Il y siègera jusqu’en septembre 1953.

[6] Ces deux films obtiendront l’oscar du meilleur scénario en 1954 et 1957.

Pour aller plus loin

Karina Longworth consacre une série de son formidable podcast « You Must Remember This » à l’histoire de la liste noire de Hollywood. Ecouter/télécharger le premier épisode, intitulé « Tender Comrades : The Prehistory of the Blacklist » : http://www.youmustrememberthispodcast.com/episodes/2016/1/20/blacklist-prehistory

Kizirian Shari, The Radical Left’s Hollywood Heyday, Fandor.com : https://www.fandor.com/keyframe/the-radical-lefts-hollywood-heyday

 

Joséphine Baker, résistante et militante de la lutte pour les droits civiques

« J’ai deux amours, mon pays et Paris », chantait Joséphine Baker au Casino de Paris dans les années 1930. Quarante-et-un ans après sa disparition, la célèbre danseuse et chanteuse Afro-Américaine est souvent réduite à son pagne de bananes de la Revue nègre de 1925. Mais elle fut aussi résistante et militante de la lutte pour les droits civiques des Africains-Américains. Devrait-elle entrer au Panthéon ? Dans une tribune du Monde de 2013, le philosophe Régis Debray le souhaite : « L’époque ne ferait qu’endosser haut et fort ce qu’elle a de singulier, et de plus dynamique. Elle se distingue de ses devancières par ceci que la femme libre, le colonisé, le coloré des confins, le bi ou l’homosexuel, ont fait irruption à l’avant-scène, avec des formes d’art jusqu’alors dédaignées, la danse, le rythme, le jazz, la chanson (…) Joséphine Baker n’a pas l’aspect d’une héroïne. C’est une irrégulière. Ce n’est pas un mythe. C’est un exemple. De quoi ? D’un affranchissement, qui a bousculé les conformismes et dérangé les lignes. » 

En juin 2014, la chanteuse Rihanna porte une robe inspirée par Joséphine Baker lors de la soirée du Council of Fashion Designers of America. Sa tenue, qui laisse peu de place à l’imagination, est signée Adam Selman, sertie de plus de 216 000 cristaux. « Risqué ! », comme on dit en anglais. Rihanna est devenue en 2015 la première femme noire égérie de Dior. Joséphine Baker fut une amie de Christian Dior et Pierre Balmain et la première femme noire à porter leurs robes lors de ses tournées américaines.

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L’actrice Cush Jumbo dans le spectacle Josephine and I

Joséphine Baker a également séduit l’actrice britannique Cush Jumbo auteur de la pièce Josephine and I, montée à Londres en 2013 et à New York en 2015. Elle a découvert La Baker dans le film Zouzou de Marc Allégret avec Jean Gabin (1934). C’était la première fois, qu’enfant, elle découvrait une femme noire tenir le premier rôle. « Elle sortait, brillante, de l’écran de télévision », se souvient la comédienne. Cush Jumbo explique sur les planches de Joe’s Pub à New York au printemps 2015 son obsession pour la reine du music hall, rejoue des scènes de sa vie, mêle son expérience personnelle, célèbre son courage et assure que Baker reste vivante. Une comédie musicale, adaptée du livre Remembering Josephine de Stephen Papich, est en préparation : l’actrice Deborah Cox tiendra le rôle titre. La première devrait avoir lieu en mai 2016 au Asolo Repertory Theatre de Sarasota (Floride), avant une arrivée probable à Broadway.

L’icône de cabaret

A 19 ans, Freda Josephine McDonald, née à Saint Louis (Missouri) débute en 1925 sur les planches du music hall parisien. Un changement radical pour celle qui a grandi dans la misère, dansait pour « se tenir chaud » et ramassait du charbon le long des chemins de fer pour se chauffer. À Paris, le corps de l’artiste est érotisé à l’extrême, dans un décor d’Afrique fantasmée pour satisfaire l’imaginaire colonial des spectateurs. Sa prestation aux Folies-Bergères en 1926 marque les esprits : « Elle entrait en scène dans une lumière crépusculaire, marchant à reculons et à quatre pattes, bras et jambes tendus, le long de l’épaisse branche d’un arbre peint, qu’elle descendait ensuite à la manière d’un singe […] Elle-même ne portait rien qu’une ceinture de bananes en peluche. Ce costume, qui lui resta associé sa vie durant, était des plus suggestifs lorsqu’elle se mettait à rouler des hanches, les bras levés, et que les bananes s’agitaient sur ses cuisses. » Elle précise plus tard : « je n’étais pas nue, je n’avais seulement pas de vêtement sur moi ».

Joséphine Baker devient une figure emblématique du Paris des années folles. « La France m’a tout de suite adoptée », se souvient-elle. Joséphine Baker accompagnée d’un guépard en laisse, fascine cubistes et surréalistes, collectionne les amants, dont Simenon, et aussi les maîtresses. Elle pose pour Picasso, Van Dongen, Jean Cocteau ou Man Ray. Elle apparaît sous la plume de Fitzgerald, Colette et Paul Morand. Mais sa tournée américaine avec les Ziegfeld Follies en 1935 est un échec. Ses prestations ne sont pas marquantes, les critiques agressives et, après la légèreté de son existence parisienne, elle redécouvre son pays sous les lois Jim Crow.

Joséphine en Résistance

Pendant la guerre, devenue « Capitaine Joséphine », elle se met au service de la France combattante, « ce pays qui m’a tout donné ». Elle œuvre pour la Croix Rouge à Paris, donne des concerts pour l’effort de guerre. Elle transforme le domaine du château des Milandes, à Castelnaud-Fayrac dans le Périgord, en foyer d’accueil pour les déplacés et les résistants. Sa célébrité lui sert de couverture pour passer aux Alliés des informations cachées dans ses partitions. Menacée en métropole, elle se rend en Afrique du Nord. La presse américaine annonce son décès. Mais des journalistes la retrouvent à Marrakech. Une fois la paix revenue, elle est décorée de la Croix de guerre et de la Médaille de la Résistance. Elle reste gaulliste toute sa vie.

Avec fierté, elle revêt son uniforme des Forces françaises libres, sa Légion d’honneur et ses décorations de guerre pour venir à la marche des droits civiques de Washington D.C., le 28 août 1963. « Je dois vous le dire, mesdames et messieurs, dans ce pays, la France, je n’ai jamais eu peur. C’était un endroit féerique. ». Citoyenne française depuis 1937, elle s’adresse à la foule réunie sur le National Mall. Sa présence n’était pas attendue ni garantie. En Amérique, l’artiste et militante pour l’émancipation était perçue par les plus radicaux comme « trop Française », « trop riche », trop éloignée des préoccupations et des combats pour l’égalité de Montgommery ou Little Rock. Mais Joséphine Baker connaît le pasteur Martin Luther King Jr. Les restrictions sur son visa ont été levées par le ministre de la justice Robert Kennedy. Son manager, Phil Randolph, s’est assuré que son apparition soit « remarquée », et qu’un hébergement « décent et adéquat » lui soit accordé.

Figure internationale des droits civiques

Joséphine Baker est la seule femme avec la militante Daisy Bates à prendre la parole à la tribune, devant 250 000 marcheurs. Elle évoque la liberté, en France, de pouvoir entrer dans un restaurant, demander un verre d’eau, sans avoir à fréquenter des lieux publics ségrégués. Elle dit s’être habituée à cette liberté retrouvée, ne pas craindre les insultes et le regard des Blancs. À la fin de son intervention, elle souhaite à toute l’assistance d’avoir autant de chance qu’elle, sans avoir besoin de fuir son pays pour la trouver.

Joséphine Baker sur le National Mall lors de la marche de Washington D.C. pour les droits civiques, 28 août 1963. (Public domain)

Selon l’historien Matthew Pratt Guterl, professeur à l’université Brown (Rhode Island) et auteur de Josephine Baker and the Rainbow Tribe (2014), les militants des droits civiques d’aujourd’hui pourraient beaucoup apprendre du parcours de Joséphine l’iconoclaste. « Il serait intéressant de voir des stars se mobiliser autrement que de manière symbolique, suggère Matthew Guterl, s’endetter pour un combat politique, investir dans une bibliothèque à Baltimore ou ouvrir une université pour les quartiers défavorisés ». Dès 1951, Joséphine Baker fait arrêter un homme à Los Angeles qui refusait de « se tenir dans la même salle qu’une négresse ». Elle a suivi le fourgon de la police jusqu’au commissariat, dénonçant ce comportement raciste, « non démocratique » et « non américain ». La même année, la branche new-yorkaise de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) déclare que le 20 mai sera « jour Josephine Baker ». Elle utilise sa popularité pour faire entendre sa voix sans craindre les réactions violentes. Elle refuse de se produire dans des salles appliquant la ségrégation raciale, descend dans les plus beaux hôtels et les meilleurs restaurants des villes pour montrer que la couleur de la peau n’implique pas une différence de traitement et n’est pas un obstacle à la richesse et la célébrité. Parfois Joséphine abuse de sa notoriété : elle poursuit en justice pour discrimination un patron de restaurant de Los Angeles parce qu’elle estime avoir été servie après un client blanc.

Depuis le début des années 50, le FBI a ouvert un dossier sur l’artiste franco-américaine et cherche à savoir si elle a des sympathies communistes. Lors de ses tournées internationales, Joséphine Baker critique ouvertement le racisme institutionnel américain. Le Département d’État ne peut limiter ses déplacements en saisissant son passeport puisqu’elle utilise ses papiers français. Sa tournée en Amérique centrale et du Sud (1950-1951) est un succès, particulièrement à la Havane. Des promoteurs de Miami l’invitent, mais elle refuse de s’engager si les clubs ne sont pas ouverts aux noirs. Un accord est trouvé et les shows de Baker à Miami sont un triomphe. « Elle marche comme Mae West, sonne aussi grave qu’Édith Piaf, se balance comme Diosa Costello, arbore une coiffure entre Carmen Miranda et l’Empire State building et porte des créations originales de Christian Dior comme les cinq femmes les mieux habillées du monde », selon le New York Herald Tribune. 

Mère en chef de la Rainbow Tribe

Son activisme se poursuit dans sa vie privée. Dès 1953, bien avant Madonna et le couple Brad Pitt et Angelina Jolie, Joséphine Baker s’est construite une famille utopique en adoptant douze enfants issus des quatre coins du monde. Aux Milandes, elle les habille et les élève dans la tradition de leurs cultures. Cette tribu arc-en-ciel (Rainbow Tribe) se veut la concrétisation du rêve antiraciste, pacifique et de fraternité universelle de Martin Luther King Jr. Avant le ranch de Neverland de Michael Jackson, le château familial est transformé en parc d’attraction, ouvert au public, pour que tout le monde puisse admirer les enfants qui grandissent en harmonie. Cette partie de sa vie est peut-être la moins connue.

Elle s’éloigne progressivement du militantisme noir américain. Les mouvements se sont radicalisés, des leaders ont été assassinés, l’émergence du black power et l’auto-ségrégation la poussent à prendre ses distances. Les enfants ont grandi, les difficultés familiales se sont multipliées et la santé de Joséphine Baker se détériore. « Cette construction familiale était bizarre et provocante, faisait réfléchir dans les années 50 et 60. Aujourd’hui, personne n’est là pour repousser les limites », explique Matthew Guterl.

Joséphine Baker fut la femme noire américaine la plus riche du monde. Son activisme, ses dépenses sans compter et sa philanthropie ont accéléré sa faillite. En 1968, la tribu doit quitter les Milandes, chassée par les nouveaux propriétaires. La famille trouve refuge à Roquebrune sur la Côte d’Azur, grâce au soutien de la princesse Grace de Monaco.

À soixante sept ans, Joséphine Baker remonte sur scène au Carnegie Hall de New York, dans 17 villes américaines avant de s’installer au théâtre Bobino de Paris. L’Express n’en revient pas : « Ce n’est plus un come back, c’est l’éternel retour ». Mais le 12 avril 1975, quatre jours après avoir quitter les planches, elle décède d’une hémorragie cérébrale. Un des membres de la tribu, Jean-Claude Baker (décédé en 2015), a signé une biographie de l’artiste, Josephine, The Hungry Heart (2001), et a perpétué sa mémoire dans son restaurant-musée new-yorkais Chez Joséphine.

Article précédemment publié dans le numéro de juillet 2015 du magazine France-Amérique.

Bibliographie

Jean-Claude Baker, Josephine, The Hungry Heart, Cooper Square Press, 2001

Mary L. Dudziak, « Josephine Baker, Racial Protest and the Cold War », The Journal of American History, septembre 1994.

Matthew Pratt Guterl, Josephine Baker and the Rainbow Tribe, Harvard Univertiy Press, 2014

Patricia Hruby Powell, Christian Robinson, Josephine, Chronicle Books, 2014.

Sylvie Perault, « Danseuse(s) noire(s) au music-hall la permanence d’un stéréotype », Corps 2/2007 (n° 3), p. 65-72

Jonah Winter, Marjorie Priceman, Jazz Age Josephine, Atheneum Books for Young Readers, 2012

House of Cards, genèse d’une série sur la politique

La revue politique Charles no15 (Politique & télévision, octobre 2015) publie un article sur la série populaire House of Cards, qui se déroule dans le milieu politique de Washington D.C.

Produite par le site de streaming Netflix, lancée sans pilote, juste à partir des métadonnées des abonnés du site, la série House of Cards, diffusée en France sur Canal +, révolutionne plus la télévision que la représentation de la politique. Néanmoins, avec son personnage de politicien sans scrupule incarné par Kevin Spacey, elle rompt avec ses prédécesseurs, notamment The West Wing, en validant dans la scélératesse la désillusion démocratique des années Obama.

Le premier épisode de House of Cards commence par un crissement de pneus et le choc d’un accident de voiture. Après l’impact, on devine l’agonie d’un chien. S’ouvrent alors les portes boisées d’une maison de Washington D.C. Un homme (Kevin Spacey) apparaît, chemise blanche immaculée, il se précipite vers l’animal en détresse. Le plan est en légère contreplongée, l’oeil de la caméra juste au-dessus du chien, qui reste hors cadre. L’homme relève la tête, se met à parler tout seul. Il fixe directement la caméra et nous lance : « Je n’ai pas de patience pour les choses inutiles. Un moment comme celui-là exige quelqu’un qui agit, capable de faire des choses désagréables et nécessaires. » L’homme étrangle le chien. « Voilà, plus de souffrance. »

« Vous ne pouvez pas faire ça, vous allez perdre la moitié de l’audience en trente secondes ! » avaient été mis en garde les créateurs de la série. En quelques plans, House of Cards dévoile ses intentions. La noirceur est assumée, tout en brisant une ancienne convention de Hollywood : on ne tue pas les animaux de compagnie. Mais les scénaristes de la série sont du côté du prédateur et disposent d’une grande liberté créative. Ils écrivent pour Netflix, ancienne société de location de films, devenue plateforme payante de diffusion audiovisuelle en ligne (streaming), souvent présentée comme le « futur de la télévision ».

Depuis ses débuts en 2013, House of Cards (disponible en France sur Canal +) est un succès critique et public. La saison 1 a remporté trois Emmy Awards, une première pour une série non diffusée à la télévision. Par sa popularité, elle se distingue des nombreuses séries qui se déroulent à Washington D.C., dans ou en marge du milieu politique, telles que Veep, Scandal, Alpha House, Madam Secretary ou State of Affairs. House of Cards est aujourd’hui la deuxième série la plus regardée sur Netflix aux États-Unis.

À l’origine du phénomène, il y a un livre. Michael Dobbs, ancien directeur de cabinet du parti conservateur britannique et assistant spécial du Premier ministre Margaret Thatcher, démissionne après les élections de 1987. « Le tueur au visage poupin de Westminster », c’était son surnom. En vacances à Malte, « sur le point de devenir une petite note de bas de page dans l’histoire », ruminant son éviction, il décide d’écrire le roman d’une vengeance visant à se débarrasser d’un Premier ministre, « rien de plus qu’une petite thérapie privée ». Il inscrit deux lettres sur une page blanche, « F. U. », insulte anglaise en abrégé, qui deviennent les initiales de son politicien de fiction, Francis Urquhart. Le livre, publié en 1989, est un succès d’édition. Dobbs écrit deux suites, To Play the King (1992) et The Final Cut (1994). La trilogie est adaptée par Andrew Davies pour la BBC en trois parties de 1990 à 1995, avec Ian Richardson dans le rôle-titre. « Rien n’est éternel » sont les premiers mots d’Urquhart à la télévision à l’automne 1990. La même semaine, Margaret Thatcher est forcée à démissionner. Depuis, Michael Dobbs fut fait Lord par le Premier ministre David Cameron en 2010, signant son retour en politique.

En 2011, la société Media Rights Capital et le cinéaste David Fincher signent un contrat avec Netflix pour l’adaptation américaine de House of Cards. Avec 4,5 millions de dollars par épisode, le studio s’engage à produire deux saisons de 13 chapitres, autant qu’une suite de cartes à jouer. La série regroupe une équipe prestigieuse, dont un couple de stars hollywoodiennes au coeur de l’histoire, Kevin Spacey et Robin Wright. David Fincher réalise les deux premiers épisodes et établit les codes visuels de ce thriller auxquels tous les réalisateurs de passage (Joel Schumacher, Jodie Foster, James Foley) doivent se tenir. Aucun plan ne doit être tourné caméra à l’épaule. La photographie de la plupart des scènes d’intérieur se teinte d’un bleu glacial et d’un jaune inquiétant. Pas de voix off ni de flashbacks. David Fincher, formé par la réalisation de publicités et de clips musicaux, est aussi un génie du marketing : les affiches et extraits de la série jouent avec l’iconographie politique de la mémoire collective américaine. Le lancement de la série est un succès éclatant. La version américaine nous plonge dans les intrigues de Francis Joseph « Frank » Underwood, représentant démocrate du cinquième district de la Caroline du Sud, whip (« fouet » en anglais) de la majorité à la Chambre des représentants : l’élu qui s’assure de la cohésion et de l’obéissance d’un groupe parlementaire, numéro deux du parti après le chef de la majorité. Le président Garret Walker, nouvellement élu, lui a promis le portefeuille de secrétaire d’État (ministre des Affaires étrangères), avant de renoncer à le nommer. La revanche du congressman peut alors débuter.

« Underwood », comme Oscar W. Underwood (1862-1929), élu de l’Alabama, premier whip démocrate, chef du parti à la Chambre puis au Sénat. Ou comme la célèbre marque américaine de machine à écrire, fondée en 1897. Les scénaristes ont longtemps été considérés comme des inconvénients nécessaires à l’industrie hollywoodienne, avant de prendre le pouvoir à la télévision. Le célèbre producteur Jack Warner les qualifiait de « schmucks (ploucs) with Underwoods ». L’entreprise Underwood a aussi produit en masse la carabine M1 pendant la Deuxième Guerre mondiale. Cette machine à écrire est physiquement présente dans la série et joue un rôle majeur dans le destin du président des États-Unis. Frank l’a reçue de son père, un planteur de pêches, avec cette injonction : « Cette Underwood a construit un empire. Va maintenant construire le tien. »

Pour le scénario, David Fincher embauche Beau Willimon, un dramaturge de 35 ans – cheveux ébouriffés, barbe éparse sur un visage rouge, cernes profonds —…

Lire la suite sur le site de la revue Charles : http://revuecharles.fr/tout-sur-house-of-cards/

Les Huit Salopards, « Black man, White Hell »

Le film s’ouvre sur les panoramas enneigés du Wyoming et sur un plan serré du visage d’un Christ. La présence de ce crucifix en bois, solitaire dans cette immensité désertique, semble dérisoire dans ce territoire abandonné depuis longtemps de toute transcendance. À l’arrière-plan, une diligence avance péniblement feignant une neige dense et un blizzard impitoyable. À son bord, le chasseur de primes John Ruth « The Hangman » (Kurt Russell, impassible), Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh, diabolique), sa prisonnière et O. B. Jackson (James Parks), le cocher.

Sur la route, il rencontre le Major Marquis Warren « The Bounty Hunter » (Samuel L. Jackson, impérial), ancien soldat de l’Union, devenu chasseur de primes. Non sans précautions (désarmé et interrogé), il accepte de le faire monter et partager sa voiture. Ils échangent quelques banalités, avant que Ruth lui demande s’il détient toujours la lettre de Lincoln. Cette lettre prétendument envoyée par Abraham Lincoln à Warren (avec qui il aurait entretenu une correspondance) devient un leitmotiv. Un symbole sacré, octroyant d’autant plus d’importance à cet ancien officier de l’Union. Cette première apparition de la lettre dans la diligence est presque céleste, Warren la montre à Ruth (fasciné et ému), un rai de lumière presque divin l’accompagne. Mais rien n’étant sacré chez Tarantino et la deuxième partie du film s’occupera de balayer d’un revers de main la symbolique sacrée de cette lettre.

Une deuxième halte amène Chris Mannix (Walton Goggins), issu d’une lignée de sudistes et fils d’un célèbre confédéré partisan de la « Cause Perdue » et farouche opposant à la reddition officielle, qui prétend être le nouveau shérif attendu à Red Rock. Tarantino installe son intrigue lentement avec de longs dialogues soignés entre ces personnages que tout oppose, rassemblés dans cette diligence en direction de Red Rock, ville qu’on ne verra jamais.

Quentin Tarantino signe un film bavard sans être verbeux, drôle, brillamment écrit et politiquement incorrect. Divisé en six chapitres, ce huitième opus fait la synthèse des précédents. Il revient à ses motifs fondamentaux : une violence parodique, d’innombrables giclées d’hémoglobines et un humour transgressif. On peut noter les nombreuses références à ses anciens films, de la marque fictive du tabac fumé par Minnie « Red Apple », aux patronymes de certains personnages ou encore certaines répliques identiques.

Sa vision de l’Ouest, totalement désenchantée, un no man’s land ultra-violent, sans foi ni loi, parfaitement résumée par un des personnages lorsqu’il dit : « La justice de l’Ouest (Frontier justice) est qu’il n’y pas de justice ». Mais c’est surtout le rapport qu’il entretient à l’histoire américaine et aux relations interraciales qui est particulièrement intéressant. Si Django Unchained se déroulait avant la guerre civile, Les Huits Salopards se situe quelques années après la guerre de Sécession. Et désormais, c’est un ancien esclave, devenu officier dans l’armée nordiste, qui s’est reconverti en chasseur de primes et qui alimente sa propre légende en massacrant et humiliant des blancs et des indiens. Corrosif, habile orateur voire affabulateur, le personnage de Warren brille au centre de l’intrigue et va mener la cadence jusqu’à la fin.

The_Hateful_Eight_t640Le troisième arrêt de la diligence signe le début d’un huit clos dans la mercerie de Minnie Mink et Sweet Dave, propriétaires des lieux, mais absents à leur arrivée. Sur place, quatre autres salopards les attendent : Oswaldo Mobray « The Little Man » (Tim Roth), bourreau de Red Rock ; Bob « The Mexican » (Demian Bichir), à qui Minnie aurait confié sa boutique ; Joe Gage « The Cow Puncher » (Michael Madsen), conducteur de troupeaux et engoncé dans un fauteuil, le général Sandy Smithers « The Confederate » (Bruce Dern), venu chercher la vérité sur la mort de son fils dans la région.

Démarre alors pour ces « affreux, sales et méchants » une nuit en enfer, où les faux semblants, les manipulations et divers mensonges vont dominer leurs interactions. Au sein de la mercerie, une géographie propre se met en place, séparant les personnages, le Nord du Sud, les Blancs du Noir. Le racisme est prégnant, les insultes et les balles fusent ; chacun ne reconnaissant aucune valeur à la vie de l’Autre. Le général Smithers avoue sans honte avoir abattu tous les prisonniers noirs après la bataille de Bâton Rouge tandis que Warren admet sans regret avoir laissé brûler tout un régiment de soldats blancs lors de son évasion de prison avant de se vanter dans un scène d’anthologie d’avoir forcé le fils de Smithers à lui faire une fellation avant de le tuer.

L’atmosphère inquiétante et glaciale rappelle celle de The Thing (1982), le film d’horreur de John Carpenter. Par la bande-son d’abord,  composé par Ennio Morricone, sorti de sa retraite, à la lecture du scénario de ce western. Auteur d’un morceau pour Django Unchained (2012), il compose ici toute bande originale du film. À la fois, inquiétante et mélancolique, elle insuffle une atmosphère hallucinée presque horrifique. De plus, le même dispositif narratif est convoqué: huit personnages enfermés dans un endroit clos, encerclés et isolés par la neige et le blizzard, dans une ambiance paranoïaque. La phrase sonne comme le glas : « L’un d’entre vous n’est pas celui qu’il prétend être ». Suspicions, empoisonnements puis assassinats vont se succéder et les masques finirons par tomber les uns après les autres.

Si Tarantino ne fait pas un film a proprement politique, ses personnages portent en eux une charge symbolique par leurs trajectoires, leurs rapprochements et leurs conflits. L’alliance finale et inattendue entre Warren, l’officier noir de l’Union et Mannix, le Confédéré blanc à l’héritage encombrant, que tout oppose, métaphorise la difficile coexistence de deux Amériques, jadis ennemies mais désormais contraintes de s’entendre et construire une histoire commune, après une guerre fratricide.

Tout en offrant au spectateur des moments jubilatoires, Quentin Tarantino signe un film macabre, satirique et pessimiste qui résonne parfaitement tant les tensions raciales continuent de déchirer l’Amérique et alimenter le débat.