Albertine apparue

Qualifié de « Marcel Proust de notre temps », Patrick Modiano a reçu le prix Nobel de littérature, jeudi 9 octobre. Le romancier a publié une trentaine de livres et cosigné les scénarios des films Lacombe, Lucien (1974) de Louis Malle et Bon Voyage (2003) de Jean-Paul Rappeneau. Il jouit d’une grande popularité en France mais reste peu connu à l’étranger.

Dix de ses romans ont été traduits aux Etats-Unis et quelques-uns sont encore disponibles à la vente. La prestigieuse récompense devrait favoriser de nouvelles traductions et aider à la reconnaissance américaine du Français, comme ce fut un peu le cas pour Jean-Marie Gustave Le Clézio après son Nobel en 2008. Les deux auteurs sont publiés en anglais par la même maison d’édition David R. Godine. Autre acteur clé de la diffusion de la littéraure française en Amérique, les presses universitaires publient la traduction d’un ouvrage français sur cinq. Le prochain livre de Patrick Modiano, Suspended Sentences : three novellas, sortira en novembre chez Yale University Press.

Les romans de Patrick Modiano font partie des 1% de romans étrangers traduits en anglais et publiés chaque année aux Etats-Unis (contre un roman sur trois en France). Le français est la langue la plus traduite aux Etats-Unis, devant l’allemand. Comme le rappelait Laurence Marie, attachée culturelle, responsable du Bureau du livre aux services culturels de l’ambassade de France à New York, dans une tribune publiée par BibliObs en janvier dernier, environ 300 livres d’auteurs français paraissent chaque année aux Etats-Unis. Le nombre de traductions a augmenté de 30 % entre 2009 et 2012. On compte quelques succès, comme la traduction, chez Europa Editions, de L’Elegance du hérisson (2008) de Muriel Barbery dont les ventes ont dépassé le million d’exemplaires.

Dans les meilleures ventes de l’année 2012 répertoriées par le New York Times, on retrouvait Marie NDiaye (Trois femmes puissantes, prix Goncourt 2009) ou Laurent Binet (HHhH, 2010). Selon Le Monde des livres du 12 septembre dernier, le secteur de l’édition aux Etats-Unis n’a pas d’équivalent dans le champ éditorial français : « le lancement d’un livre obéit à des stratégies marketing bien rodées, tributaires de la ‘platform’ dont dispose l’auteur, autrement dit sa capacité à se révéler ‘bon client’ pour les émissions télévisées et à disposer de relais auprès des leaders d’opinion. Ce dont peu d’auteurs français peuvent se prévaloir. » Si les ventes à l’export représentent 20% du chiffre d’affaires de l’édition française, le marché américain n’est pas un enjeu déterminant pour cette industrie. Mais la demande existe de l’autre côté de l’Atlantique.

Albertine, unique librairie française de New York

Paul Morand a souligné en 1930 l’importance de la capitale culturelle pour la France, unique trait d’union entre Europe et Amérique : « Par New York seul pénètrent aux États-Unis nos idées. » Les services culturels de l’ambassade de France soutiennent aussi la diffusion des écrits français par la porte new-yorkaise, avec l’ouverture d’Albertine, le 27 septembre dernier.

Après trois ans de travaux et 5,3 millions de dollars investis, Albertine est l’unique librairie française de la ville depuis la fermeture de la Librairie de France en 2009, après 74 ans d’activité. Fondée en 1928 par Isaac Molho, Juif de Thessalonique, elle était logée au Rockefeller Center depuis 1935. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’endroit servait de point de ralliement et de porte-voix pour les exilés ayant fuit l’Europe en feu, le régime nazi et l’Etat français. Avec Vitalis Crespin, Isaac Molho a créé une maison d’édition, La Maison française, qui publia des auteurs comme Jules Romain, André Maurois, Louis Aragon, Jacques Maritain et Antoine de Saint-Exupéry. Selon son ancien directeur, Emmanuel Molho, fils d’Isaac,  « l’âge d’or de la boutique s’est situé entre les années 1940 et les années 1970. On recevait deux tonnes de livres français chaque semaine. Il y avait plus de cinquante employés dans la Librairie […] Nous avions aussi deux autres magasins, un sur la 19e rue, et l’autre à Los Angeles, qui ne désemplissaient pas. » En 2009, le loyer triple, passant de 300 000 dollars à 1 million de dollars par an, mettant fin à l’entreprise familiale. La Librairie de France continue son existence en ligne et livre les commandes à domicile.

Librairie de France
Librairie de France, 30 Rockefeller Center Plaza, 3 mars 1939 © NYPL

Emmanuel Molho s’est récemment exprimé contre Albertine, qu’il considère comme une « concurrence déloyale« , « si l’on considère l’énorme dépense de cette entreprise dans un immeuble résidentiel exposé à très peu de piétons new-yorkais ». Il imagine « ce qui aurait pu être accompli par le financement d’un même projet pour la Librairie de France« . Lors de la fermeture de son établissement, il déclarait cependant ne pas attendre d’aide du gouvernement français : « je ne suis pas français, la boutique ne dépend pas de l’État et surtout, la somme est énorme. »

Albertine est située à deux pas du Metropolitan Museum, au 972 Fifth Avenue, dans la Payne Whitney House (1902), hôtel particulier acheté par la France en 1952 qui abrite les services culturels de l’ambassade. Le nom de la librairie fait référence à Albertine Simonet, centre de toutes les attentions de Marcel dans A la recherche du temps perdu. Le personnage est inspiré d’Alfred Agostinelli, qui fut le secrétaire de Marcel Proust.

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© Jessica Nash

Le « voyageur du Temps », selon l’expression de Philipe Sollers, donne son nom à la salle de lecture située à l’étage, sous une voute étoilée réalisée par l’Atelier Premiere. La décoration, signée Jacques Garcia, rappelle une bibliothèque luxueuse et élégante, mariant le bois et les tons vert et bleu nocturne. Les lampes imposantes ressemblent à des esquisses de montgolfières, l’une d’elles est pendue à une liane. L’environnement incite à l’évasion, quelques canapés et tables permettent de bouquiner sur place.

La librairie propose environ 12 000 titres en français et en anglais, du roman aux sciences humaines, en passant par la littérature jeunesse, les beaux-livres, la bande-dessinée et quelques DVD. Albertine applique le prix unique du livre pour ses ouvrages en français. En cas d’indisponibilité, il est possible de passer commande en France, et de récupérer le livre sur place sans frais supplémentaire, sous trois semaines. Derrière une vitrine, des livres anciens et rares de Simone de Beauvoir, Renan, Lamartine, Flaubert ou Bossuet, vendus entre 500 et 3500 dollars, attendent les acheteurs les plus fortunés. Albertine en fait l’acquisition grâce à une collaboration avec la librairie parisienne Hatchuel.

Pour installer la librairie dans le paysage culturel new-yorkais, Antonin Baudry, conseiller culturel à l’ambassade de France et scénariste de la bande dessinée Quai d’Orsay, a confié au journaliste Greil Marcus, ancien critique du magazine Rolling Stone et auteur de Lipstick Traces: A Secret History of the 20th Century, la direction artistique d’un festival. Un comité d’expert s’est constitué autour de Marcus, avec James Miller, professeur de sciences politiques à la New School, Alice Kaplan, directrice du département de Français de l’université Yale, John Rockwelll, ancien critique pour les pages culture du New York Times, et Mary Davis, directrice des Masters du Fashion Institute of Technology. Du 14 au 19 octobre, Albertine accueillera des rencontres culturelles franco-américaines. Emmanuel Carrère , auteur de Limonov qui sort en anglais ce mois-ci aux Etats-Unis, échangera par exemple avec Mary Gaitskill (Bad BehaviorDon’t Cry) et Percival Everett (ErasureAssumption). Le cinéaste Olivier Assayas, la réalisatrice Marjane Satrapi, les showrunners de Mad Men et d’Engrenages, Matthew Weiner et Alexandra Clert, les  économistes John F. Nash et Joseph Stiglitz sont aussi attendus.

972 Fifth Avenue (at 79th Street) New York, NY 10075. Horaires : Lundi – Jeudi, Samedi 11 à 19 heures. Vendredi 11 à 10 heures. Dimanche 11 à 18 heures.

Plus d’informations : albertine.com

De l’importance des Conventions

Les conventions des partis Républicain et Démocrate viennent de se clore, respectivement à Tampa en Floride et à Charlotte en Caroline du Nord. Les délégués, des grands électeurs de chaque État, selon leurs règles, sont venus voter pour celui qui a remporté chez eux la primaire. Il s’agit d’un rituel souvent moqué : trois à quatre jours de grande messe télévisuelle, discours interminables dans des stades bondés de militants, clips biographiques de propagande, tout ça pour concrétiser ce que tout le monde sait déjà : Mitt Romney et Barack Obama seront candidats.

Ces critiques trouvent leur source dans l’idée selon laquelle les partis politiques seraient des organisations tombées en désuétude, sans réel pouvoir face à l’exercice libre et direct du droit de vote dans le cadre de primaires. En effet, une vague de réformes dans les années 1970 a, dans les deux partis, réduit l’influence des « super délégués » dans le processus de sélection. Les cadres du Parti et les militants encartés avaient jusqu’alors plus de poids que les délégués mandatés par les élections primaires.  Les conventions étaient alors de véritables conventions de désignation du candidat : en 1924, il a fallu 17 jours, des heures de négociations de couloirs et des dizaines de tours de vote pour que les Démocrates se choisissent un candidat.

Aujourd’hui, la quasi totalité des délégués reflète le vote populaire, État par État. Ce changement du mode de désignation est concomitant de l’émergence des médias de masse et de la télévision : aussi médiatiques qu’elles soient, le téléspectateur sait toujours qui va gagner à la fin…

Si les électeurs se prononcent directement pour élire leurs candidats, pourquoi donc conclure le processus par une grande messe célébrant le ban et l’arrière de l’appareil du Parti ?

Plusieurs politistes ont critiqué cette idée dans des ouvrages récents, établissant que, décidément, les partis politiques n’étaient pas des structures dépassées. Bien au contraire, ceux-ci jouent un rôle encore majeur dans la désignation des candidats. Marty Cohen, David Karol, Hans Noel et John Zaller[1], ont publié en 2008 The Party Decides, Presidential Nominations Before and After Reform. Peut-être un des livres de science politique les plus importants de la décennie.

Leur modèle d’analyse se fonde sur celui de partis comme formant une « longue coalition, plus ou moins large », la notion de longueur désignant « le nombre de thèmes sur lesquels la coalition a décidé de coopérer » et la largeur le nombre d’acteurs impliqués dans la coalition. Plus ce nombre est important, plus les bénéfices à retirer de l’élection sont à diluer entre chaque tendance.

« La désignation d’un candidat implique un double compromis : un entre les priorités conflictuelles en terme de politiques publiques et de priorités des courants au sein du Parti, et un autre entre les préférences des courants du Parti et les préférences des électeurs ».

Le but d’une élection primaire est dès lors de trouver un candidat qui sera à même, en temps voulu, de répondre à un maximum d’attentes d’un maximum de tendances de ladite coalition.  La convention est l’occasion de visualiser ces factions, de « se compter » pour évaluer son poids dans le Parti. Les partisans d’Hillary Clinton ont en fait de même lors de la convention de 2008, et dans un sens ceux de Rick Santorum également à Tampa.  Les conventions sont nécessaires parce qu’elles permettent de visualiser le parti et ses réseaux qui viennent de s’engager dans un long processus électoral.

Ainsi, il faut comprendre la notion de Parti comme une coalition de factions formant autant de réseaux d’élus, de militants et de d’organisations partenaires avec leurs intérêts propres.

Les auteurs ajoutent à leur modèle théorique celui de la « primaire invisible ».  Dans le modèle d’avant les réformes des années 70, les différentes coalitions négociaient lors des « conventions », véritables congrès politiques au sens européen du terme. Maintenant, une négociation abstraite a lieu dans une phase de pré-primaire, où chaque « party insider » observe les différents candidats.  Élus nationaux, locaux, responsables du parti, anciens candidats forment les rangs des « party insiders ».  Cette phase de primaire invisible serait la création d’une dynamique d’information permettant aux insiders de se coordonner implicitement.

Une telle approche est d’autant plus intéressante qu’elle nécessite de se défaire d’une approche qui serait « candidato-centrée » dans le sens où les candidats, par la seule force de leur talent créeraient à eux seuls une dynamique médiatique telle que les apparatchiks n’auraient plus qu’à se rallier à leur cause.  La plus-value ne serait que maigre par rapport au sens commun journalistique qui voudrait que les campagnes, les slogans, l’éloquence des candidats soient seuls clefs de l’élection face à un électorat passif.

Ainsi, il faut voir la primaire invisible comme une conversation. Les leaders du parti négocient entre eux, évoquent le champ des possibles formant un faisceau de signaux politiques à destinations de leurs homologues.

Présentant une impressionnante masse de données statistiques et qualitatives pour étayer leur modèles, ils concluent que l’argent n’a pas d’effet sur le résultat des élections indépendamment si l’on ne possède pas un bon réseau dans le Parti (voir la campagne de Mitt Romney en 2008 par exemple) et que les médias ont tendance à suivre les soutiens des différentes factions.  La difficulté était de savoir si les soutiens politiques sont générés par la couverture médiatique des candidats ou génèrent-ils la couverture médiatique qui influence les candidats ? D’après les auteurs, les médias auraient avant tout un rôle de renforcement.

La Convention, c’est aussi l’ultime occasion pour les délégués du Parti de se rencontrer, de discuter politique et de voter le programme (le « party platform ») de leur formation politique, afin de clore la conversation entamée lors de la primaire invisible. Nous y reviendrons dans un prochain article.

[alert type= »blue »]En savoir plus :

  • M. Cohen, D. Karol, H. Noel, J. Zaller, The Party Decides, Presidential Nominations Before and After Reform, University of Chicago Press, 2008
  • S. Masket, No Middle Ground: How Informal Party Organizations Control Nominations and Polarize Legislatures, University of Michigan Press, 2009
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[1] Respectivement professeurs de science politique à Madison University, Berkeley, Georgetown University et UCLA.

« Panthères Noires, Histoire du Black Panther Party » de Tom Van Eerse

Dans le troisième épisode des Men in Black (Barry Sonnenfeld, 2012), Will Smith, au cours de son voyage dans le temps, croise un groupe de Panthères Noires en 1969. Ces militants lèvent le poing en signe de reconnaissance face à l’Agent J, en costume cravate impeccable. Will Smith les salue sans dire un mot, en imitant leur geste, puis s’éloigne. La grimace sur son visage trahit son incompréhension et sa méconnaissance de ce mouvement.  Le geste n’a aucun sens pour lui.

Le livre de Tom Van Eersel, Panthères Noires, Histoire du Black Panther Party, publié en 2006, propose justement une présentation globale de ce mouvement qui se construit à la fin des années 1960. Journaliste (Il travaille comme chef d’édition de la Matinale de Canal +) et organisateur du festival « Courts dans l’herbe » (Sainte Maure des Fossés), van Eersel a consacré deux années à une étude sur ce parti d’émancipation américain. Le livre est publié par l’Echappée, maison d’édition parisienne spécialisée dans les écrits anarchistes. La collection « Dans le feu de l’action » s’intéresse aux mouvements révolutionnaires qui restent méconnus faute de livres disponibles en langue française. Elle propose des rééditions d’ouvrages épuisés, des traductions ou, c’est le cas de ce livre, des inédits.

 Panthères Noires se compose de cinq parties chronologiques qui retracent l’histoire et l’influence du Black Panther Party (BPP) de sa fondation en 1966 à nos jours. Il a l’ambition d’aller au-delà de la réputation d’un parti révolutionnaire violent et raciste et de montrer la complexité du mouvement. L’auteur insiste sur le caractère novateur de cette organisation noire, la seule à avoir présenté un programme précis et une discipline militaire pour le mettre en place.

La proximité avec le peuple est ainsi soulignée. Pour démontrer que le parti ne se résumait pas à une milice d’autodéfense, Eersel propose une analyse détaillée du programme du BPP et insiste sur l’engagement social en multipliant les exemples des réalisations économiques. Les programmes sociaux sont ainsi mis en avant : petits déjeuners gratuits pour les enfants, ouverture d’écoles (l’Intercommunal Youth Institute d’Oakland par exemple), de cliniques gratuites (la première ouvre en 1969 à Kansas City).

Eersel présente d’abord le contexte historique des années 1945-1960 aux Etats-Unis, marqué par un anticommunisme profond et par l’émergence du mouvement des droits civiques. Il évoque rapidement les pionniers et la matrice intellectuelle qui ont permis le développement d’un militantisme noir. Les idées de Marcus Garvey, de W.E.B. Dubois, les écrits révolutionnaires de Frantz Fanon et les discours de Malcom X sont ainsi présentés comme les sources idéologiques du BPP, dans des versions non-complètes et réductrices des différentes pensées.

La première partie s’attache au temps de la déségrégation légale à partir de Brown versus Board of Education (17 mai 1954) puis du vote des lois sur les droits civiques (1964), aux actions concrètes de contestation de la ségrégation, toujours présente dans de nombreux états. Dans un court chapitre, la pratique des sit-in pacifiques, l’organisation des freedom rides à partir de 1961, la marche à Washington D.C. pour le travail et la liberté en 1963, la multiplication des attentats, des émeutes (dans le quartier de Watts à Los Angeles à l’été 1965) et des assassinats des avocats de l’émancipation des noirs (Martin Luther King, Malcom X, John et Robert Kennedy) posent la question du rôle de la violence dans le combat politique. L’attitude des mouvements noirs vis à vis de l’Amérique blanche se modifie.

Le Black Panther Party se veut la synthèse de l’héritage du Black Power, de l’opposition massive à la guerre du Vietnam et de la contre-culture qui émergent à la fin des années 1960.

Le BPP est fondé en 1966 à Oakland par Huey P. Newton et Bobby Seale. Le mouvement souhaite incarner les idées de Malcom X après la mort de ce dernier et la disparition de l’OAAU (Organization of Afro-American Unity). Le BPP fait sien le message de ralliement « Freedom, by any means necessary », en replaçant la violence au cœur de la rhétorique émancipatrice. D’abord militants de la Soul Student Advisory Council (SSAC) au Merritt College d’Oakland, Newton et Seale rejettent rapidement la philosophie de la non violence.  Les autres organisations existantes sont considérées comme trop théoriques pour les deux fondateurs, ils souhaitent créer une force qui soit plus tournée vers l’action concrète.  Le mouvement est d’abord baptisé « Black Panther Party for Self-Defense », avant d’abandonner la deuxième partie du nom. Newton souhaitait que le parti soit reconnu comme une organisation politique et non comme une milice noire paramilitaire.

Le mouvement entend mettre en application un programme en dix points rédigé en octobre 1966, qui dévoile les priorités : le liberté, l’emploi, le logement, l’éducation, l’exemption du service militaire, le combat contre les agressions policières et la violence raciste, le droit à une justice impartiale (et noire). Le troisième point du programme exige des réparations pour le crime d’esclavage (quarante acres et deux mules) et fait aussi un parallèle entre la condition de la population africaine-américaine et la communauté juive pendant la Seconde Guerre mondiale et la création de l’Etat d’Israël. Le programme pose le principe d’un droit à l’armement et à l’autodéfense. Les premières actions du Parti consistent à contrôler l’action de la police, à établir une rhétorique violente qui assimile par exemple les policiers à des porcs qu’il faut abattre, et à commencer la publication du journal du parti en 1967, The Black Panther, Black Community News Service, organe central de la propagande à l’origine du rayonnement nationale de l’organisation. Le parti se déclare communiste, ordonne à ses membres de lire le petit livre rouge de Mao, favorise l’autodétermination des Noirs et prône le renversement du gouvernement américain dans le cadre d’une révolution internationaliste anticapitaliste.

 Les deux parties suivantes se concentrent sur la réaction des autorités gouvernementales face à l’influence grandissante du BPP. Le propos est centré sur les politiques du FBI face à ce qu’il considère comme de dangereux extrémistes. Selon l’auteur, c’est la possibilité d’une union avec d’autres forces contestataires, comme le Peace and Freedom Party, qui inquiète le plus.

La répression démesurée exercée par le FBI pourrait laisser croire que le BPP fut l’unique menace majeure que le Bureau traitait à l’époque et que ce dernier était une police politique hors de tout contrôle, argument qui demanderait plus de nuances. Les différentes logiques et actions de la police fédérale sont bien détaillées et l’auteur multiplie les exemples d’actions qui visent à perturber par tous les moyens possibles le parti.

La fin du livre donne l’impression que le FBI a triomphé de son affrontement avec le BPP et qu’il est pratiquement l’unique responsable au moment où l’organisation périclite. En effet, les tensions internes au BPP ne sont pas très claires, et la scission survient sans que l’on en comprenne totalement les raisons.

Le parti se scinde en deux à partir de 1971. La branche clandestine se regroupe au sein de la Black Liberation Army, (BLA) qui mène une action armée décentralisée et extrémiste, multipliant les attaques contre les institutions américaines et mettant en place une campagne d’assassinats. La BLA se dissout en 1981, après avoir participé à une attaque d’un fourgon avec des membres du groupe clandestin Weather Underground.

Après la scission des « 21 de New York » qui accusent les fondateurs de ne plus représenter l’avant-garde révolutionnaire, le BPP cesse de fonctionner à l’échelle nationale. Excepté au siège californien, le comité central du parti dissout l’ensemble des branches du BPP en 1973, à l’occasion de la candidature de Bobby Seale au poste de maire d’Oakland. A la suite de l’exclusion de Bobby Seale, le mouvement s’essouffle totalement. Elaine Brown est la dernière dirigeante du BPP, après le départ de Huey P. Newton pour Cuba en 1974. Elle s’efforce d’enraciner le parti dans la vie politique locale. La fermeture en 1982 de l’Oakland Community School met un terme aux activités du BPP.

Le dernier chapitre s’intéresse à la mémoire du mouvement et résume sommairement l’héritage du parti. L’auteur perçoit le BPP comme une tentative de faire de la politique différemment, « une alternative socialiste et participative ». Eersel pense que la désinformation du FBI a parfaitement opéré puisque la plupart des citoyens se souviennent du mouvement comme violent et raciste. Il fait un parallèle entre la rupture philosophique sur la question de la violence des Panthères aux Etats-Unis et l’évolution du combat de l’African National Congress en Afrique du Sud.

L’auteur conclut que le véritable succès du mouvement se trouve dans le travail social, qui fait du BPP une organisation réformiste sociale plutôt qu’un parti révolutionnaire violent.

L’ouvrage est destiné au grand public. Il est construit comme une brève histoire des Panthères Noires. Clair, organisé simplement, il propose une bonne introduction à ce mouvement d’émancipation particulier. L’organigramme de la direction du Parti est par exemple intéressant et la présence d’une filmographie est bienvenue. Au niveau de l’historiographie, Eersel fait appel à Howard Zinn et son Histoire Populaire des Etats-Unis [1], ainsi qu’au sociologue de l’université de Californie, Berkeley, Robert L. Allen. [2]

D’un point de vue universitaire, l’ouvrage montre rapidement ses limites.

Même si Tom Van Eersel est présenté comme un historien dans la biographie, son étude n’est pas scientifique. Beaucoup de références sont manquantes, des informations ne sont pas sourcées. La recherche ne s’est pas faite à partir d’archives du BPP. L’auteur ne dispose pas de sources primaires et il propose plutôt une bibliographie majoritairement francophone, ainsi qu’un travail sur quelques titres de presses, notamment sur l’hebdomadaire du parti pour les années 1969 et 1970.

L’auteur a réalisé des entretiens avec d’anciens membres du Black Panther Party en septembre 2003, apprend-t-on en début d’ouvrage, acteurs rarement de premiers plans (parmi lesquels Bullwhip, Yazmeen Sutton, Nzinga Conway et Marshall Eddie Conway). Si des extraits de ces entretiens se retrouvent dans le livre, ils ne sont pas identifiés en notes ni présentés précisément après la bibliographie (pas de date, de lieu, de précisions des conditions de l’entretien).

Le découpage uniquement chronologique n’est pas très pertinent et ne permet pas vraiment une approche critique du Black Panther Party. La réflexion n’est jamais problématisée. L’ouvrage est plus descriptif qu’analytique. Les tentatives d’approfondissement sont en général des reprises de l’ouvrage de Daniel Guérin, De l’oncle Tom aux Panthères noires. [3]

Le graphisme de la couverture et les illustrations stylisées (à partir de photographies de presse) en début de parties renforcent l’effet d’un livre-manuel dont le projet est plus proche d’une meilleure connaissance de cette organisation en France que de la science. Il est d’ailleurs regrettable que les illustrations ne soient pas légendées afin d’identifier les personnes présentes ou le contexte de la photographie.

Certaines formulations laissent poindre des allusions aux théories du complot. Le questionnement sur les véritables responsables de l’assassinat de Malcom X peut suggérer une conspiration d’Etat. De même, l’auteur prend peu de précautions dans ses allégations, désignant presque le FBI comme un repère de tueurs et la CIA comme organisatrice de l’incident du Tonkin, donc responsable de la guerre du Vietnam.

Eersel se concentre sur les figures majeures et propose une histoire des grandes figures (Newton, Seale, Elaine Brown…) plutôt qu’une analyse globale du BPP. La sociologie de l’organisation n’est pas abordée, son fonctionnement quotidien et son financement simplement mentionnés. Peu de zones d’ombres sont détaillées. Les controverses avec d’autres mouvements ou les dissensions au sein du parti sont rapidement évoquées au moment de la disparition du BPP. Par exemple, la question des alliances avec d’autres mouvements d’émancipations et des organisations de la gauche radicale n’est pas assez développée. Si Newton et Seale sont d’accord avec le principe d’une alliance avec des révolutionnaires blancs si l’objectif est le renversement du système oppresseur, les tentatives, les rapprochements et les ruptures idéologiques ne sont pas abordés en profondeur. Panthères Noires relève plutôt d’une introduction journalistique à un parti d’émancipation important, qui reste opaque et peu connu en France.


Van EERSEL Tom, Panthères noires, Histoire du Black Panther Party, l’Échappée, 2006, 160 p.
12,20 euros
[1] ZINN Howard, Une Histoire populaire des Etats-Unis, de 1492 à nos jours, Agone, 2002, 810 p.

[2] ALLEN Robert L., Histoire du movement noir aux États-Unis (2 tomes), Petite collection Maspero, 1971.

[3] GUERIN Daniel, De l’Oncle Tom aux Panthères Noires, Les bons caractères, 2010, 288 p.

Pour aller plus loin:

Concert de Beyonce reprenant l’esthétique des Panthères Noires, Super Bowl 50, 7 février 2016 : https://www.youtube.com/watch?v=L_Hgh7sPDLM

« Hors Jeux : les poings gantés de Tommie Smith et John Carlos en 1968« , Le Monde.fr, 2 aout 2012.

La « nudge-ocratie » d’Obama

Barack Obama, contrairement à ses deux prédécesseurs Bush le néo-conservateur et Clinton le New Democrat, n’a pas encore été clairement associé à une quelconque doctrine politique. L’homme revendique souvent son pragmatisme, et a toujours refusé l’étiquette de liberal que certains de ses adversaires veulent lui accoler. Comme le remarquent les éditorialistes Foey et Sheiber dans un article publié par The new Republic, Obama se démarque également de la tendance New Democrat de son parti, par un plus grand scepticisme quant au laissez-faire en matière d’économie.         Continuer la lecture de La « nudge-ocratie » d’Obama