Le Paris de Henry Miller

La capitale a fait de lui un écrivain. Il préfère le Paris du peuple et des  immigrés qui remue, vibre et encrasse, plutôt que celui des salons. « Je suis resté terriblement américain, écrit-il en Californie bien plus tard, et je suis bel et bien un fruit de cette terre. Il se peut même que les fécondes années passées en France n’aient fait que contribuer à approfondir mon appartenance à l’Amérique. Mais je suis un Américain qui exhibe son américanisme comme une plaie. »

Au petit matin, à l’heure où les cafés nettoient leurs glaces, un homme en costume en velours côtelé, coiffé d’un chapeau gris, marche sur le boulevard Montparnasse. Il approche la quarantaine, porte de grosses lunettes qui encadrent de petits yeux bleu vif. Son allure est défraîchie, il se vante dans ses lettres d’être « dans une telle condition de mendigot » que dans la rue les gens se poussent du coude en le montrant du doigt.

L’homme descend le boulevard Raspail, saute la Seine sur le pont Royal, coupe les Tuileries pour s’engager avenue de l’Opéra. Cet itinéraire prisé des expatriés est souvent appelé « la voie américaine ». Il s’arrête en face du 11 rue Scribe, son unique adresse fixe en cette année 1930. Arrivé à Paris le 4 mars, c’est l’un des premiers endroits où il s’est rendu. Comme chaque matin, il est en avance. Les guichets de l’American Express sont encore fermés et attendent neuf heures. Henry Miller peut se rendre jusqu’à trois fois par jour à cette adresse, dans l’espoir de trouver un câble et de l’argent de June, son épouse restée à New York, celle qui l’a poussé à quitter son emploi à la Western Union Telegraph pour vivre de sa plume. Presque toujours bredouille, il retourne ensuite vers Montparnasse, pour s’installer aux terrasses du Dôme ou de la Coupole et attendre qu’une connaissance ou un inconnu providentiel paie ses consommations de la journée.

Après le krach boursier de 1929, Paris se vide de ses artistes exilés. Beaucoup de familles américaines sont ruinées. « La génération perdue » s’est évaporée. Miller choisit bien son heure. Il ne se rend pas à Shakespeare and Co, dans les salons de haute couture, chez Maxim’s ou dans les palaces de la Côte d’Azur. Dans les bars de Montparnasse, on tente de conserver la flamme des Années folles. Henry Miller regrette de ne pas avoir passé sa vingtaine dans le Montmartre d’avant la Grande guerre, autour d’Apollinaire, Max Jacob, Picasso ou Toulouse-Lautrec.

Un piéton affamé

Il marche, marche sans relâche. « Il n’y a presque pas de rue à Paris que je n’aie connue. Sur chacune d’elles, je pourrais mettre une plaque commémorant en lettres d’or quelque riche expérience nouvelle, quelque profonde réalisation, quelque moment d’illumination » (Souvenir, Souvenirs, 1953). La rue fait son éducation. « J’avais les rues pour amies et les rues me parlaient le langage triste et amer de la misère humaine. » Il mène une vie « en marge », avec Rimbaud pour modèle. « Dans toutes ses errances, il est toujours à pied, et presque toujours l’estomac vide », écrit-il.

Son quotidien est indigent : « il a fallu que je sois complètement fauché, désespéré, vivant comme un clochard dans les rues pour que je commence à voir et à aimer le vrai Paris. Je le découvrais en même temps que je me découvrais » (Entretiens de Paris, 1970). Paris s’apprécie encore plus quand la faim le tenaille : « C’est comme d’être empoigné par un squelette au moment où on a un orgasme. » Il note une atmosphère « saturée de création » : « Mes yeux ne s’ouvrirent en grand et clair que lorsque mon talon heurta le sol de Paris. » (Tropique du capricorne, 1938).

Débarqué de Londres sans carte d’identité et avec 10 dollars en poche, Henry Miller se comporte dans un premier temps comme un touriste. « Je suis américain bon Dieu ! Et je ne suis pas habitué à manger des entrailles de chiens, de chevaux ou de cochons d’Inde », peste-t-il dans une de ses lettres. « Comment un Français saurait-il qu’une des premières choses qui frappe l’œil d’un Américain débarqué, qui l’émeut et le réchauffe jusqu’aux entrailles c’est cet urinoir omniprésent ? » Il trouve charmantes les vespasiennes parisiennes. Son urinoir préféré se tient devant l’asile des sourds-muets, au coin de la rue Saint-Jacques et de la rue Abbé-de-l’Épée.

Henry Miller s’installe d’abord à l’hôtel Saint-Germain-des-Prés, puis, sous la contrainte financière, enchaîne les piaules de plus en plus petites et abordables. Sans carte de séjour, il ne trouve pas de travail. L’observation en terrasse est son passe-temps favori. Pour le prix d’un café, le papier à lettre, l’encre et le porte-plume sont fournis. Alors il écrit, des courriers à Cocteau et Buñuel, propose à Paul Morand, dont il a dévoré le livre sur New York [voir le numéro de mai 2014 de France-Amérique], de devenir son secrétaire. Il se met à écrire son « livre de Paris », en produisant une masse considérable de textes qui composent bientôt Tropique du cancer.

Amitiés cosmopolites et interlopes

Il fréquente essentiellement des immigrés. « Aux États-Unis, je me sentais dans un complet isolement. Au Dôme, tout de suite, j’ai rencontré un tas de gens de mon espèce, avec lesquels, je pouvais enfin échanger une parole sensée. » Henry Miller retrouve Alfred Perlès, un Autrichien, correcteur du Chicago Tribune et écrivain surréaliste, croisé deux ans auparavant lors de son premier passage à Paris. Son ami l’installe dans une chambre voisine à l’hôtel Central, rue du Maine, et prend en charge le loyer. Miller observe depuis sa chambre les prostituées du boulevard Edgar Quinet. Rien à voir avec leurs sœurs américaines, pense-t-il, les Françaises sont romantiques, coquettes et délicates, féminines, et mortellement dangereuses. Il est marqué par les campagnes d’affichage contre les maladies vénériennes. S’il est fasciné par les prostituées françaises, il conserve une peur tétanique des maladies qu’elles portent. Le ballet inséparable du sexe et de la mort est l’un des thèmes de prédilection de ses écrits parisiens.

C’est parmi les entraîneuses qu’il apprend le français — il écrit plus tard un livre en français, J’suis pas plus con qu’un autre, publié en 1976 — et les particularités des régions dont elles sont issues. « Pour moi, elles étaient les petites reines de France; les filles non reconnues de la République, diffusant la lumière et la joie en réponse à l’outrage et à la mortification. Que serait la France sans ces libres ambassadrices de la bonne volonté ? » Il se lie d’amitié avec Mademoiselle Claude, une gagneuse de la rive gauche, à laquelle il consacre une nouvelle fin 1930.

Un avocat, Richard Osborn, le loge pendant l’hiver dans son appartement rue Auguste Bartholdi, près du Champ de Mars et de l’école militaire. De sa fenêtre, il regarde le « spectacle loufoque » et martial : « clairon sonnant, chevaux chargeant, pataugeant dans la boue. Comme une maison de fous. Même les chevaux avaient l’air idiot. »

Osborn le présente à l’un de ses collègues, Hugh Guiler, le mari d’Anaïs Nin. Cette Américaine née à Paris, fille d’une cantatrice française et danoise et d’un pianiste espagnol, vient de signer une étude sur D.H. Lawrence, l’auteur de L’Amant de Lady Chaterley, ce qui ne peut que ravir Miller, grand admirateur de Lawrence. Elle devient une très proche de l’écrivain, amante et mécène occasionnelle. Le couple se retrouve à la Rotonde ou au Viking.

Il tente en vain de publier ses papiers dans Esquire, Story ou Liberty. On lui propose un poste de professeur d’anglais au lycée Carnot de Dijon en 1932. Miller accepte, mais juge rapidement que c’est une « erreur fatale ». L’écrivain sympathise uniquement avec le veilleur de nuit du lycée. Il trouve sa porte de sortie à Paris : un poste permanent de rédacteur financier adjoint à la Tribune pour 45 dollars par mois.

Henry Miller et Alfred Perlès s’installent à Clichy en mars 1932, la ville de Louis Ferdinand Céline, que Miller admire, décrite dans Voyage au bout de la nuit (1932). Il a pu lire le manuscrit du Voyage avant parution. Si Céline travaille encore comme médecin à Clichy, il n’y vit plus. L’entrevue entre les deux auteurs n’a jamais lieu. Quelques années plus tard, Céline pense beaucoup de bien de Tropique du cancer. Il fait parvenir un mot énigmatique à Miller :

« Au confrère :

Je vais être bien content à lire votre TROPIC. Déjà ce que j’ai parcouru m’intrigue et me donne envie de tout connaître. Puis-je me permettre une toute petite indication dans un genre que je connais assez bien. SOIGNEZ BIEN VOTRE DISCRETION. TOUJOURS PLUS DE DISCRETION ! Sachez avoir tort – le monde est rempli de gens qui ont raison – c’est pour cela qu’il ECOEURE.

Bien à vous,

L.F. Céline. »

Clichy de jour et de nuit

Le 4, avenue Anatole France devient son pied à terre pour deux années. Jours tranquilles à Clichy (1956) est le titre d’un de ses livres, mais son quotidien d’alors est loin d’être calme. Sa femme June lui rend visite plusieurs fois, Anaïs Nin en tombe amoureuse. Miller ne parvient pas à renouer avec sa femme, avant l’ultime empoignade et la séparation, prélude au divorce.

La routine s’installe. « Ma vie à Clichy est presque devenue un rêve », explique-t-il à ses amis. Miller marche toujours, se rend dans les banlieues voisines, explore l’avenue de Clichy, le boulevard de Rochechouart jusqu’à Pigalle. Le commerce de la luxure est partout mais Miller n’aime pas les éclairages tapageurs : « le sexe fleurit mieux dans une lumière tamisée. »

Il choisit un « vestibule vaginale de l’amour » comme nouveau poste d’observation et d’écriture : le Café Wepler, place de Clichy. Les prostituées sont des habituées du café, et on retrouve la plupart d’entres elles dans ses écrits. Dans une lettre à son ami Brassaï, le photographe d’origine hongroise qui lui a consacré deux beaux livres, il écrit :

« PS : ici au Café Wepler, on joue toujours la Lustige WitweLa Veuve Joyeuse — comme une monomanie des obsédés. Et le chanteur, il chante toujours le même air du Barbier de Séville : Picoropicoropicoropicorpicoro !!

PS 2 : C’est très joli d’être la dame du lavabo ici avec cette douce musique viennoise. On peut s’imaginer à Vienne ou à Buxtehude ou à la Gare de Lyon. »

La communauté de la villa Seurat

A l’automne 1934, il quitte la banlieue et retourne au sud de la capitale. Tropique du cancer vient de paraître chez Obelisk Press, une maison d’édition qui publie uniquement des livres en anglais censurés en Angleterre et en Amérique. Les relations sexuelles y sont décrites explicitement. Le livre est interdit aux États-Unis jusqu’en 1961. Le poète Blaise Cendrars en fait une critique élogieuse dans la revue Orbes : « ce livre, par sa façon d’exposer les êtres et les choses et dire crûment leur fait aux gens (…) est profondément de chez nous, et Henry Miller, un des nôtres, d’esprit, d’écriture, de puissance et de don, un écrivain universel comme tous ceux qui ont su exprimer dans un livre une vision personnelle de Paris. »

Anaïs Nin lui prend un studio à la villa Seurat, une rue privée du 14e arrondissement, entre Montparnasse et le parc Montsouris. Il y reste plus de quatre ans avec un groupe de voisins : le romancier Raymond Queneau, l’écrivain Georges Pelorson, le photographe Brassaï, le peintre américain Abe Rattner et l’écrivain voyageur Lawrence Durrell. Cette bande crée ensemble, en flux tendu. On parle peu de la situation politique de l’Europe. « L’important, pour nous, n’était pas le côté de la barricade où nous allions nous placer, mais qui fournirait le prochain quignon de pain », écrit Miller.

Lors de la crise de Munich en 1938, Miller est terrifié, il commence à chercher un nouveau point de chute. Au moment de quitter la France, en 1939, Henry Miller est une petite célébrité en Europe, il entretient son image d’ « écrivain-gangster ». Mais il reste peu connu en Amérique, où ses livres sont toujours interdits. Après un tour dans le sud de la France, il embarque à Marseille pour rejoindre Lawrence Durell à Corfou. Le 27 décembre de la même année, il met le cap vers New York. S’il est choqué par la résignation du peuple face à la guerre, la France continue d’occuper son esprit. « Nulle part ailleurs dans le monde occidental, l’aspect spirituel de l’homme n’a été si totalement reconnu et si généreusement développé. » Dans Souvenir, Souvenirs, il note aussi : « Ce qui est français ne peut pas périr. La France a transcendé son être physique…Tant qu’il y aura un Français, toute la France demeurera visible et reconnaissable, peu importe sa position en tant que puissance mondiale… » Un chapitre du Cauchemar climatisé (1954) s’intitule « Vive la France » : « La France morte ? Quel abominable mensonge ! La France prostrée et vaincue est plus vivante que nous ne l’avons jamais été.»

Article précédemment publié par le magazine France-Amérique (New York), février 2016

Références bibliographiques

Brassaï,  Henry Miller, grandeur nature, Gallimard, Paris, 1975

Brassaï, Henry Miller, rocher heureux (grandeur nature II), Gallimard, Paris, 1997

Mary Dearborn, Henry Miller, biographie, Belfond, 1991

Kathleen Clark : “Aux Etats-Unis, une affaire similaire à celle de François Fillon serait plus rapidement découverte”

Article publié par Télérama, 10 février 2017 

Outre-Atlantique, des lois anti-népotisme empêchent, en principe, tout élu d’employer un membre de sa famille. Kathleen Clark, professeur de droit dans le Missouri et spécialiste de la corruption gouvernementale, a répondu à nos questions.

Vue depuis les Etats-Unis, également confrontés aux questions de népotisme, l’affaire Fillon étonne. Les règles anti-népotisme trouvent leurs origines au cours de l’ère progressiste, des années 1890 à 1920. Il est aujourd’hui illégal pour un élu ou un haut fonctionnaire fédéral d’employer un membre de sa famille. Rencontre avec Kathleen Clark, professeur à l’école de droit de l’université Washington à St. Louis (Missouri), spécialiste des questions d’éthique et de corruption gouvernementale.

Une « affaire Penelope Fillon » peut-elle arriver aux Etats-Unis ?

C’est déjà arrivé. Le gouvernement fédéral a adopté un statut en 1967 qui interdit à un officier fédéral de recruter, promouvoir ou recommander un membre de sa famille. Ce statut inclut une longue liste de parents concernés par cette mesure : mère, père, enfant, enfant d’un conjoint, frère, sœur, beaux-parents, oncle, tante, cousin, gendre, nièce, neveu… Le népotisme va contre l’équité, il provoque un conflit d’intérêts, c’est une menace pour la morale interne, les citoyens perdent confiance dans leurs représentants si ces derniers font profiter leurs familles. La plupart des Etats ont aussi leurs propres règles qui interdisent cette pratique. En ce qui concerne un emploi fictif, nous le qualifions de « fraude ». Certaines personnes ont été poursuivies pour ne pas être physiquement présentes au bureau, ne pas avoir travaillé pour le salaire qu’elles touchent. Nous les appelons « employés fantômes ». Tous les ans, l’Office of Government Ethics publie une étude des poursuites réalisées.

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Dialogue avec l’ex-taulard : Mel

5ème jour – Quelque part dans le Dakota du Sud, entre le Buffalo Ridge et le Mont Rushmore (563 km), la suite…

Je ne connais pas beaucoup de gens qui sont allés en prison, et ceux que je connais sont soit les rejetons d’amis de la famille, de sacrés vauriens, soit ils ont été condamnés pour délits d’initiés. Mais rencontrer quelqu’un qui a purgé une peine lourde dans une prison américaine – et par prison américaine on s’imagine les tatouages à symboliques racistes et les surins– fut une expérience complètement différente. Outre ses histoires d’ex-taulard, Mel partagea également des histoires de famille, telles que je n’en avais jamais entendu ailleurs que dans des shows voyeurs de téléréalité. Permettez moi de vous éclairer.

Après que Lucy nous déposa, Agrarina et moi attendîmes deux heures sur le bord de l’autoroute I-90, malmenés par de terribles rafales de vent si communes aux prairies, jusqu’à ce qu’un pick up plein à craquer de cages d’animaux se rangea sur le bas côté. Du camion sortit Mel. Originaire de Sioux City dans l’Iowa, il dirigeait une animalerie et se rendait à Mitchell dans le Dakota du Sud pour y effectuer une livraison. Nous jetâmes nos sac-à-dos dans la benne à côté des cages, nous nous entassâmes dans la cabine, et là l’histoire commença.

Mel avait effectué plusieurs passages en prison: la première fois pour une durée de quatre ans quand il avait dix neuf ans, puis à nouveau pour vingt mois et une autre fois pour trois mois. Il avait été emprisonné pour toutes sortes de raisons, dont voici un exposé sans ordre particulier mais néanmoins exhaustif. Il avait été pris en possession de quatre kilos et demi d’herbes. Il s’était engagé dans une course poursuite effrénée avec les flics. Et puis il y avait aussi eu cet incident, où Mel avait planqué de la récréative dans la caisse d’un mec qui n’en voulait pas là. Et finalement il avait rencontré cet ancien compagnon de cellule une fois, le juge avait qualifié cet incident de ‘conspiration en vue de s’engager dans une activité criminelle’. Quant à lui, il appelait la peine qu’il avait purgée pour ce dernier délit ‘un congé payé par l’État’ – tu n’avais pas à te soucier d’où tu allais crécher, de ce que tu allais manger, ni vraiment de rien.

Voilà donc l’expérience qu’eut Mel de la prison: la routine, la gonflette, beaucoup de gonflette.

Quand je demandai à Mel comment était la vie en prison, il répondit qu’elle se résumait surtout à une routine. Tu te réveillais, on faisait l’appel, tu prenais le petit-déjeuner, tu t’entraînais à la musculation, tu te préparais pour le déjeuner, on faisait l’appel, tu déjeunais, tu t’entraînais, tu allais dans la salle de télévision, tu dînais, tu regardais la télévision, on faisait l’appel, tu dormais, tu te réveillais, et tu recommençais encore et encore. Et si tu étais à l’isolement, tu pouvais facilement lire un livre de cinq cent pages en un jour parce que tu n’avais rien d’autre à faire pendant dix huit heures, sinon à rester assis. Une fois sorti de prison, Mel pesait quatre vingt dix kilos et pouvait soulever cent soixante kilos de fonte en développé-couché. Maintenant, il en pesait cent vingt sept, mais il croyait toujours être capable de soulever au moins cent trente cinquante kilos.

Voilà donc l’expérience qu’eut Mel de la prison: la routine, la gonflette, beaucoup de gonflette. Mais il me parla aussi de sa famille.

De temps en temps, Mel descendait dans l’Arizona pour ramener ses nièces à Sioux City. Leur mère avait quatre filles dont deux d’entre elles étaient du frère de Mel. Il y a de ça un an, la famille de Mel dit à la mère : « Écoute, nous prendrons soin des nôtres jusqu’à ce que tu puisses trouver un endroit où vivre » (elle n’avait alors pas de logement). Ils ne cherchaient pas à les éloigner indéfiniment, seulement jusqu’à ce qu’elle retomba sur ses pieds. Mais un jour, la mère rendit visite à la famille de Mel et elle dit à ses deux filles que leurs sœurs étaient dans le van et qu’elles voulaient leur dire bonjour. Les filles montèrent alors dans la voiture et ils disparurent tous. Mais voilà, Mel demanda à une amie dans l’Arizona de les rechercher, et, quand il s’avéra qu’ils vivaient tout près de cette amie, Mel (qui sortait récemment de prison) passa par là et il résolut la situation. Depuis il avait amené les filles plusieurs fois pour voir la famille; parfois une de leurs sœurs les accompagnait, puisque son père vivait aussi à Sioux City.

Lorsque je voyage en stop, j’ai tendance à croire ce que les gens me racontent, pour la simple raison que je ne peux pas imaginer pourquoi ils mentiraient ouvertement à un total inconnu, qui plus est à quelqu’un qu’ils ne reverront jamais. Il est parfois possible qu’ils exagèrent certains faits, mais je doute qu’ils le fassent plus que ce qui est communément pratiqué dans les soirées, les bars ou les mariages. Je ne questionne donc pas la véracité des histoires de Mel. Et quand bien même il les eut exagérées, cela ne changerait pas le fait que, ouah, je n’avais encore jamais entendu une telle histoire en personne.

Je ne me considère pas comme une personne surprotégée et ingénue. Il y a deux ans, je traversai le Canada en stop (de King City à Saltspring Island) et j’entendis des histoires complétement folles – comme celle de notre chauffeur qui s’était vu enfoncer un flingue dans la gorge par une bande de mafieux. Mais je n’avais encore jamais entendu rien de tel qui puisse ressembler à une émission de Jerry Springer en direct et en version intégrale. Évidemment, ces constats ne sont que le reflet de mon propre milieu social. Je ne sais pas vraiment pourquoi je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme Mel avant ça. Mais maintenant je l’ai fait. Et si jamais je devais un jour me retrouver dans une prison, je crois que cette expérience du milieu carcéral ne serait ni synonyme d’ennui mortel, ni ne ressemblerait aux trous ultra dangereux que l’on peut voir à la télévision. Ou, plutôt, si on peut en croire Mel, j’y trouverai un purgatoire imposé, construit de telle manière à y faire passer le temps tant bien que mal; et en ça on y trouve une miséricorde à la fois douce et amère.

Le récit ci-dessus est basé sur les Notes de Terrains Anonymes de Némo – 5ème jour, 2ème partie.

Tous les noms dans le présent texte sont faux {PN} – pseudonymes. Ce poste est {NC} – pas de contact avec la personne interrogée. Pour plus d’informations, consultez le Comité d’étique – Avis de conformité.

[alert type= »blue »]NOTE DE LA RÉDACTION : Nous introduisons avec cet article une nouvelle rubrique sur Bully Pulpit. Nemo, sociologue, a parcouru à pieds les États-Unis, carnet de note en poche. Il nous raconte avec Lorène Guerre son voyage et ses rencontres, nous offrant un peu de sociologie sur le vif. La version originale de ses péripéties se trouve sur son site : http://zaputonemo.wordpress.com/[/alert]

La toile d’Arianna

The Huffington Post lancera en novembre prochain sa version française, en partenariat avec Le Monde. La France sera le premier pays à accueillir une version non-anglophone du site d’informations, avant des déclinaisons prochaines en Europe.A Paris, Mme Huffington a été accueillie telle une rock-star, gratifiant au passage les étudiants du Centre de Formation des Journalistes (CFJ) de ses réflexions lors de la leçon inaugurale, intitulée Le journalisme selon Arianna. Peu connue en France, Arianna Stassinopoulos Huffington est devenue une imposante figure médiatique aux Etats-Unis, à la fois très écoutée et très controversée. Continuer la lecture de La toile d’Arianna