CINEMA

Black Swan (Darren Aronofsky, 2010), Lac des Signes

Pour la sortie de Black Swan, Libération avait interviewé un chorégraphe suisse, Gilles Jobin, qui concluait, lapidaire : le « niveau n’est pas fameux ».

Le dernier Aronofsky n’est pourtant pas un film sur la Danse. Le monde du grand ballet new-yorkais sert de toile de fond à une réflexion plus ambitieuse qu’une simple illustration du quotidien en tutu. Ce qui est en jeu, c’est le mythe (celui de la dualité du Lac des cygnes), cette parole trompeuse qui pénètre la réalité de Nina et qui influence sa psyché. La danse n’est qu’un prétexte, le pathos (la souffrance),  la passion motrice, qui permet de se demander de quelle manière le sensible affecte le sujet sensible.

Dans un corps de ballet, toutes les ballerines sont les mêmes.

Le film joue sur les perceptions de Nina. Il implique l’audience dans ses hallucinations. Une fois cette complicité établie, Aronofsky entraine le regard  dans une expérience physique et sensorielle fondée sur une dynamique de doute permanent. D’où une angoisse en crescendo.

Simulacres, mise en abime, visions et représentations ponctuent le récit. Dans cette incertitude, plusieurs niveaux de lectures sont possibles. La force du film est son refus d’explications nettes, de solutions définitives aux maux de Nina. Voici donc une lecture parmi d’autres, pour ceux qui ont déjà vu le film.

L’atout de Black Swan, c’est surtout d’être le Lac des Signes.

Un monde liquide, insaisissable comme l’eau. Si l’on s’y penche, tout n’est que reflets déformants.

Et si Lily n’existait pas ?

Elle ne serait qu’une pure création de l’esprit de Nina, une projection, qui ne porterait pas toujours son propre visage. une figure interchangeable et projetable à l’envie sur les personnes qui gravitent autour d’elle.

En effet, Lily n’existe pas si Nina n’est pas là. Elle n’a aucune interaction avec d’autres personnages. Mieux, personne ne la remarque, tout le monde semble l’ignorer.

La Lily en question débarque dans la loge un peu plus tard, explose de vie et de charme. Nina est attirée et interloquée. Aucune autre danseuse n’interagit ou ne lui prête attention. Lily s’adresse exclusivement à Nina.

Elle est celle qui perturbe Nina lors de sa première audition, lui faisant rater ses tours piqués en claquant la porte. De nouveau, aucune réaction ne vient de la part du reste des personnes du studio. Sauf évidement Thomas, sous le charme, sans une seule reproche, qui la présente à Nina et ainsi la définit : elle vient de San Francisco (Côte Ouest, afin de filer la métaphore de Janus), elle est une remplaçante. A la fois double et menace, selon les mots mêmes du Prince (Thomas).

Autre exemple, Nina est la seule perturbée par Lily lors du gala pour lever des fonds, par ce fameux petit rire. Au milieu de la foule, Nina ne discerne qu’elle, grâce à un cadrage de son visage. En plan large, impossible de la repérer. On entendra plusieurs fois l’inquiétant rire dans la tête de Nina, surtout lors de ses crises, pendant ses fuites. Un moment de solitude, Lily apparaît forcément. Salut et péril.

Quand sa mère exige qu’elle lui montre son dos, pour vérifier ses marques de griffures, la sonnerie à la porte épargne à Nina l’affrontement mère-fille. La mère ouvre, répond sèchement que Nina est absente et referme. Nina s’y précipite ensuite et tombe de nouveau, sur Lily, de dos, comme lors de la première vision dans le métro. Inquiétude (comment connait-elle son adresse ?) et désir (let’s party). Sa mère intervient par deux fois, elle ne voit pas Lily, et ordonne uniquement à Nina de rentrer dans son appartement-prison.

Puis, lors de la séquence du night-club, Lily s’affirme comme celle que Nina est incapable d’incarner, séductrice, enjouée, à l’aise avec les garçons, tatouée, droguée, vivante. C’est aussi le premier moment où elle s’abandonne et tente de devenir Lily. Elle choisit d’abord le déguisement (le haut que Lily lui prête). Elle s’inspire ensuite de Lily en l’observant de loin au bar. Sur ce plan, une vitre trouble scinde son visage en deux, double-face Nina hésite, puis lâche prise. Comment savoir qui est qui lors de la danse stroboscopique sur la piste ? Cette identification n’apporte aucun répit à son esprit tourmenté. Nina arrive en retard en répétition le lendemain et manque de se faire remplacer.

Studio Aboca

La démarche artistique d’Aronofsky est habile et maîtrisée. Nina n’existe pratiquement jamais à l’écran sans son reflet (miroirs, vitres du métro, eau du bain, peintures de la mère, répliques infinies et déformantes). Si aucun objet ne réfléchit l’image de Nina, Lily apparaît alors. Elle n’est, depuis le début, qu’une vue de l’esprit, qu’un autre miroir. Elle-même, son pire ennemi. Lily incarne, en une même personne, à la fois Eros (pulsion sexuelle et force de liaison) et Thanatos (pulsion de mort et de destruction) de Nina. Son inconscient se matérialise et  lui rend souvent visite.

Il faudra donc que Nina brise le miroir, qu’elle détruise ce double. Cet objet traumatisant qui promet la connaissance de soi même, juste en contemplant son propre reflet. Arrêter de se chercher pour enfin vivre/mourir.

Lily est donc envoyée dans la glace. Et c’est le fragment du miroir (cet instrument de l’aliénation) qui est létal.

Dernière apparition de Lily, qui, à la porte de sa loge, seule, la félicite, puis s’efface. Nina ne réalise qu’à ce moment là sa propre blessure et par là même, sa libération.

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