CINEMA

« Birdman ou (la surprenante vertu de l’ignorance) » : Michael Keaton reprend son vol

Quelques semaines après la 87ème cérémonie des Oscars, qui l’a élu « meilleur film », c’est la déception qui domine. Michael Keaton n’a pas été sacré meilleur acteur. Pourtant, sa performance dans Birdman, le dernier film d’Alejandro González Iñárritu, est irrésistible.

Dans Birdman, Michael Keaton interprète Riggan Thomson, ancien acteur à succès, héros d’une franchise de super-héros, qui donne son titre au film. En adaptant au théâtre une œuvre de Raymond Carver à Broadway, intitulée What We Talk About When We Talk About Love (Parlez-moi d’amour en français), il tente de redonner un second souffle à sa carrière devenue moribonde.

La mise en abîme fonctionne parfaitement par le choix de casting : Michael Keaton dans le rôle-titre, lui-même ancien interprète du super-héros Batman dans le film de Tim Burton, qui depuis n’a pas brillé par ses premiers rôles[1], et qui là endosse peut-être le rôle de sa vie. Birdman n’est d’ailleurs pas sans rappeler Batman par sa cape, son masque, sa voix grave et puissante. Ancêtre des super-héros, aujourd’hui si populaires, ce retour sur le devant de la scène de l’ancien Batman burtonien est un choix « méta-cinématographique »[2] parfait.

A l’instar de David Cronenberg qui explorait les coulisses des studios hollywoodiens et le milieu du cinéma dans son dernier film Maps to the Stars (2014), le réalisateur des Amours Chiennes (2000) et de 21 grammes (2003) nous raconte avec jubilation l’histoire de Riggan Thomson qui tente de prouver qu’il est bien plus qu’un acteur populaire et sympathique. Il nous plonge dans les coulisses d’un théâtre new-yorkais à Broadway qui deviennent le lieu où s’expriment toutes les vicissitudes, les doutes et les fantasmes de cet homme. Il explore les caprices névrotiques de cet acteur en mal de succès qui souhaite ardemment renouer avec la gloire. Il dévoile la nature éphémère et temporaire de la célébrité au travers de ce personnage qui finalement se bat pour sauver sa carrière, sa famille et lui-même. Riggan, obsédé par sa propre personne mais profondément humain, comprend qu’il a toujours confondu l’amour et l’admiration et réalise l’insignifiance de cette dernière. Désillusionné, il confie à la fin du film : « j’ai oublié de vivre ma propre vie ».

Par le biais d’une voix off, l’ombre de Birdman plane sur le héros. Riggan entend la voix de ce compagnon imaginaire, taciturne et acariâtre, qui tente de le détourner de ses velléités théâtrales et de l’inciter à céder aux sirènes du cinéma blockbuster. Birdman symbolise une sorte de super ego pour Riggan et nous immerge dans sa vie intérieure tourmentée dans laquelle il doit lutter contre lui-même. En même temps, cette voix s’accompagne de supers pouvoirs (déplacements d’objets, capacité de voler) donnant lieu à des scènes extraordinaires en plein New York, semblables à certaines séquences hallucinées de La Vie Rêvée de Walter Mitty (2013) de Ben Stiller. Les fantasmes les plus fous (comme survoler les rues de New York) et les rêves secrets de Riggan deviennent réalité sous les yeux du spectateur.

Tourné en trente jours à New York, au St James Theatre, le réalisateur avait pour objectif premier la traduction en des termes formels et de techniques cinématographiques, l’adaptation du point de vue d’un personnage. Le film constitue un véritable tour de force technique avec l’impression que l’histoire se déroule en temps réel. Chaque scène est un plan séquence raccordé à la suivante sans coupure apparente. Un batteur, embusqué dans quelques recoins du théâtre, vient donner la cadence de l’état émotionnel du héros, une des trouvailles des plus géniales du film.

Le film se déroule à la veille de la première à Broadway. Les répétitions de la pièce sont ponctuées de nombreux imprévus et déconvenues. On découvre la stupidité des journalistes, venus interviewer Riggan, devenus davantage des communicants, plus intéressés par la possibilité pour l’acteur de ré-endosser le costume de Birdman et par son rajeunissement facial par des « injections de spermes de porc » que par la sincérité de son projet théâtral. Le film révèle aussi le monde impitoyable de la critique new-yorkaise, incarnée par une sorte de Pauline Kael version théâtre, frustrée et méfiante, qui ne voit en Riggan qu’un opportuniste, lui jurant qu’elle va descendre sa pièce.

La caméra, dans les mains du prodige mexicain Emmanuel Lubezki, directeur de la photographie (déjà récompensé pour son travail sur Gravity en 2013), semble se glisser avec aisance dans les couloirs en bois sinueux du théâtre, captant derrière chaque recoin et porte dérobée, un morceau de la vie de chaque acteur de la troupe, et dévoilant leurs problèmes personnels, leurs envies et leurs peurs. Riggan est entouré d’une galerie de personnages plus ou moins décalés, tous assurément névrosés. Les envies de maternité de Laura (Andrea Riseborough), petite amie de Riggan, se conjuguent avec les angoisses de Lesley (Naomi Watts) dont c’est la première expérience à Broadway. Elle ne cesse de chercher le réconfort, stressée par sa future prestation et ses conséquences potentielles sur sa carrière. Sam (Emma Stone), la fille de Riggan, tout juste sortie de rehab, lui sert d’assistante et tente de rester dans le droit chemin après une enfance marquée par l’absence de son père, trop occupé à sa carrière. Elle est la seule à mettre son père face à la vérité : « Tu flippes, comme nous tous, d’être inutile » lui dit-elle dans un excès de colère tout en lui reprochant son absence des réseaux sociaux, nouvelle forme de starisation.

Mention spéciale à Edward Norton qui incarne Mike Shriner, acteur incontrôlable et complètement égocentrique venu remplacer à la dernière minute le premier comédien. Acteur talentueux et populaire, formé à l’Actors Studio, l’arrivée de Mike dans la pièce permet de multiplier les ventes de billets mais il apparaît vite incontrôlable et narcissique voulant pousser à son paroxysme le réalisme de ses scènes. C’est ainsi qu’il n’hésite pas à remplacer l’eau par du gin et va jusqu’à proposer à sa partenaire Lesley de faire l’amour pour de vrai devant le public, coït qu’ils sont censés simuler sous un drap. Enfin, son meilleur ami et agent, Jack (Zack Galifianakis) est sans doute le personnage le plus sain et normal de cette folle équipe, plutôt étonnant pour un acteur habitué à des rôles décalés. Il tente de garder le cap au milieu de ce joyeux bordel et de maintenir l’équilibre financier de l’entreprise de Riggan.

Le film oscille sans cesse avec brio et maestria entre la comédie et le pathos, entre la réalité et l’illusion laissant au spectateur le choix de l’interprétation. Cinglant, drôle, poétique et parfois pathétique, Iñárritu livre un film brillant à la mise en scène ambitieuse et novatrice.

[alert type= »blue »]

Prolonger

[1] Son manque de présence à l’écran ces dernières années convient d’être nuancé par son rôle de policier Ray Nicollette dans Jackie Brown (1997) et Hors d’atteinte (1998) ou celui de producteur télé pendant la guerre du Golfe dans le téléfilm En direct de Bagdad (2002). Keaton a également doublé de nombreux personnage dans les films d’animation Pixar comme Cars (2005) ou Toy Story 3 (2010).

[2] Philippe Rouyer, « Un super héros à Broadway », Positif n° 648, février 2015.

D’un Wayne à l’autre, Bully Pulpit.frhttp://www.bullypulpit.fr/blog/2011/11/01/753/

The Dark Knight Rises, l’art difficile de l’élévation, Bully Pulpit.frhttp://www.bullypulpit.fr/blog/2012/08/03/the-dark-knight-rises-lart-difficile-de-lelevation/

[/alert]

0 comments on “« Birdman ou (la surprenante vertu de l’ignorance) » : Michael Keaton reprend son vol

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Question de sécurité : * Le temps imparti est dépassé. Merci de recharger le CAPTCHA.