Bernie Sanders, la gauche et les inégalités raciales

Après un vif succès dans l’Iowa et le New Hampshire, Etats quasi exclusivement composés d’électeurs blancs, le sénateur Bernie Sanders a essuyé une cuisante défaite en Caroline du Sud, ne rassemblant qu’un quart des électeurs sur son nom. Hillary Clinton a raflé la plupart des voix afro-américaines, majoritaires parmi les électeurs démocrates de cet Etat du Sud.

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Source : nytimes.com

Si nous constatons la popularité de Mme Clinton auprès des Afro-Américains, forte d’un name recognition conséquent, le propos de ce court article n’est pas d’en faire une championne de la cause afro-américaine pour autant. Dès la fin des années 1980 les « nouveaux démocrates » du New Leadership Council – dont Bill Clinton était une figure de proue – ont contribué à l’avènement de l’indifférence à la couleur dans la plateforme sociale du parti, et ils ont porté la réforme pénale de 1994 et inspiré la réforme du workfare de 1996.

M. Sanders n’a quant à lui pas voté en faveur de cette dernière lorsqu’il était Représentant du Vermont. Mais s’il a beau mettre en avant un remarquable programme en faveur de plus de justice raciale ou son activisme passé, sa campagne a connu un accueil pour le moins mitigé de la part des militants afro-américains. En plusieurs occasions non-coordonnées, des activistes de Black Lives Matter ont investi ses meetings pour demander la prise en compte des discriminations envers les Afro-Américains et ses difficultés à convaincre l’électorat noir est devenu un sujet récurrent pour la presse. Le propos sera de rendre compte de quelques débats qui traversent le camp progressiste en ce jour de Super Tuesday.

Classe contre race : le cas des réparations

Dernièrement, c’est en récusant l’idée de réparations officielles aux descendants d’esclaves lors d’un débat durant le Iowa Black and Brown Forum que le Sénateur du Vermont s’est attiré les foudres de plusieurs intellectuels afro-américains, à commencer par Ta-Nehisi Coates, journaliste à The Atlantic et auteur de l’essai remarqué Between the world and me (Une Colère Noire, ed. Autrement).

Bernie Sanders a avancé plusieurs arguments pour expliquer son opposition, à commencer par le fait que les chances qu’une loi introduisant des réparations passe au Congrès sont nulles. Deuxièmement, pour M. Sanders cette question serait source de divisions trop importantes au sein de la société américaine. Lors d’un débat à la Maison de la Poésie, le 4 février à Paris, M. Coates rappelait que toutes les étapes de la lente émancipation des Afro-Américains ont été profondément sources de divisions : la guerre civile, l’abolition de l’esclavage, la reconstruction, le mouvement des droits civiques… Tous ces chapitres de l’Histoire se font faits en dépit de l’opinion majoritaire et d’une opposition très forte des instances judiciaires, policières et politiques. M. Coates, longtemps opposé à l’idée de réparations, a publié dans The Atlantic il y a deux ans un puissant plaidoyer en leur faveur : The case for reparations.

« Il y a un contre-sens majeur à substituer amélioration des conditions des classes laborieuses à réparations des torts et méfaits du racisme »

Pour beaucoup d’activistes afro-américains voire des socialistes locaux, ce débat est celui d’intellectuels noirs déconnectés de la base. L’intervention de Adolph Reed, professeur de sciences politiques à UPenn, sur la radio KPFA résume bien la position de ce camp. On a pu aussi lire ça et là, notamment dans The Jacobin, que l’idée de réparations était l’oeuvre de gauchistes anti-racistes. Dont acte. C’est dans cette revue que Cedric Johnson mène la charge la plus violente contre M. Coates. M. Johnson reprend à son compte l’argument d’extrême-gauche classique selon laquelle le timing des critiques de M. Coates en ferait un allié objectif des néolibéraux et autres Clinton. Les revendications multiculturelles passent après les réformes économiques dont sont issues les inégalités raciales : d’abord le socialisme, l’égalité suivra nécessairement mécaniquement.

Pour M. Coates il y a là un contre-sens majeur à substituer « amélioration des conditions des classes laborieuses » à « réparations des torts et méfaits du racisme ». L’argument de fond de M. Johnson est de dire que la pauvreté noire n’est pas différente de la pauvreté blanche et qu’il s’agit là d’une impasse essentialiste que de vouloir les distinguer.

Patrick Sharkey “Neighborhoods And The Black White Mobility Gap”
Patrick Sharkey “Neighborhoods And The Black White Mobility Gap”

En réponse, dans son essai, Ta-Nehisi Coates cite notamment les travaux du sociologue Patrick Sharkey. Indépendamment du niveau de vie de leur foyer, 66% des Afro-Américains ont grandi dans des quartiers très défavorisés (i.e où au moins 20% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté) contre 6% des enfants blancs, entravant grandement leur mobilité sociale. « Les familles pauvres blanches ont moins de chances de vivre dans des quartiers défavorisés que les familles noires », explique ainsi M. Coates. Blancs et Noirs ne sont pas égaux devant les effets cumulatifs de la pauvreté du milieu de vie, du taux d’incarcération, des discriminations indépendamment du taux d’éducation, de la trajectoire sociale, des revenus de leurs familles.

Dans Between the world and me, M. Coates explique le temps, inestimable, volé aux Afro-Américains. Temps passé à éviter les blocks les plus dangereux, temps à se préparer le matin pour avoir l’air « tough », temps passé à négocier avec le policier qui t’arrête sur le chemin de l’école…

C’est cet enchevêtrement de structures de discrimination hérité de l’esclavage qui appelle réparations, d’après l’auteur.

M. Coates précise toutefois dans The case for reparations que son argument n’est pas tant celui de réparations comme un chèque dans les mains de chaque descendant d’esclave. Mais au moins que l’idée de réparations en elle-même serve de cadre aux politiques publiques. M. Coates rejoint Lawrie Balfour, professeur à UVA, qui nous déclarait en 2013 que « l’expression de réparations [doit être utilisée] dans un sens très large de façon à saisir une série d’efforts tentant de réparer les dommages causés par le système politique. »

L’ambition est de proposer une série de politiques publiques audacieuses et non exclusives entre une approche race first et une approche class first

Quelle coalition progressiste pour M. Sanders après le Super Tuesday ?

La révolution politique promise par l’équipe Sanders est-elle néanmoins compromise à quelques heures du Super Tuesday où de nombreux Etats à majorité afro-américaine voteront ?

If you live in any of these states or territories, YOU VOTE TOMORROW. Share with your friends! #SuperMonday #FeelTheBern

Une photo publiée par Bernie Sanders (@berniesanders) le

Au delà du vote des minorités, M. Sanders n’a pour l’instant pas su mobiliser ce qui serait des nouvelles catégories d’électeurs par rapport aux primaires précédentes, à savoir les jeunes et les bas salaires, pourtant au coeur de son message politique. La participation aux primaires démocrates est clairement en berne par rapport à 2008 : elle souffre d’un déficit d’enthousiasme patent.

Même si lors de ce Super Tuesday Hillary Clinton ne remporte pas les autres Etats du Sud avec une marge comparable à celle de la Caroline du Sud, elle accumulerait une avance en terme de délégués difficile à rattraper pour M. Sanders. Sur les 4753 délégués élisant le candidat lors de la Convention d’investiture démocrate, 712 sont des « super délégués » i.e des cadres et élus du Parti Démocrate, pour la plupart acquis à la cause d’Hillary Clinton.

Bernie Sanders peut-il inverser la vapeur ? L’angle récent donné à campagne en faveur de la justice raciale, incarné notamment par le soutien de la fille d’Eric Garner dans un clip poignant  suffira-t-il à enrayer la popularité de Clinton ?

La machine Clinton peut se revendiquer du soutien du Congressional Black Caucus PAC, de John Lewis… M. Sanders peut quant à lui compter sur le rappeur d’Atlanta Killer Mike ou sur… Ta-Nehisi Coates qui, s’il ne lui accorde pas son soutien officiel, a indiquer voter pour lui à titre individuel. Un gap générationnel qui se traduira difficilement dans les urnes en faveur du sénateur Sanders…

Que la révolution politique de Sanders se termine ce soir ou pas, la gauche américaine, la social-démocratie de façon générale, aura encore beaucoup de travail sur elle-même pour inclure une prise en compte radicale des torts et méfaits du racisme dans son logiciel de pensée…

« Liberals have dared to believe in the seemingly impossible—a socialist presiding over the most capitalist nation to ever exist. If the liberal imagination is so grand as to assert this new American reality, why when confronting racism, presumably a mere adjunct of class, should it suddenly come up shaky? Is shy incrementalism really the lesson of this fortuitous outburst of Vermont radicalism? Or is it that constraining the political imagination, too, constrains the possible? If we can be inspired to directly address class in such radical ways, why should we allow our imaginative powers end there ? » Ta-Nehisi Coates

Entretien avec Caroline Rolland-Diamond

Caroline Rolland-Diamond est maître de conférences en histoire et civilisation américaines à l’université de Paris Ouest Nanterre La Défense. Ses premières recherches portaient sur la contestation étudiante des années 1960. Elle travaille actuellement à une histoire des mouvements noirs américains depuis la Seconde Guerre mondiale et à la montée du conservatisme sur les campus américains depuis les années 1960. Elle a notamment publié Révoltes et utopies : la contre-culture américaine des années 1960, coécrit avec Andrew Diamond et Romain Huret.

Nous avons rencontré Caroline Rolland-Diamond en partenariat avec Radio Agora, wikiradio de la Ville de Nanterre, en marge d’une conférence donnée dans le cadre de l’Université Populaire 92, afin d’évoquer son ouvrage à paraître aux éditions La Découverte : Black America : Histoire moderne des mouvements noirs américains.

L’ambition est de proposer une ou plusieurs explications historiques à la persistance des inégalités actuelles.

Bully Pulpit : pouvez-vous tout d’abord présenter votre ouvrage ?

Mon livre s’appelle Black America avec pour sous-titre provisoire le combat inachevé des noirs américains pour l’égalité. Cette Histoire, c’est la vaste Histoire du mouvement noir américain depuis l’émancipation jusqu’à l’Amérique d’Obama. L’idée du livre m’est venue parce que j’étais excedée par la vison que l’on a très souvent d’une opposition entre les bonnes années soixante,  celles de la première moitié, de Martin Luther King et de la non-violence, contre les mauvaises années 60, les bad sixties, celles militantisme excessif, de la violence révolutionnaire du black power, et du black panther party.

De cette vison, qui oppose ces deux moitiés de la décennie découle la justification du triomphe du conservatisme depuis la fin des années 60 et qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Triomphe qui, selon moi, explique l’incapacité des pouvoirs publics à diminuer les inégalités actuelles, qui, je le rappelle, sont plus fortes entre les Blancs et les Noirs aujourd’hui qu’elles l’étaient dans les années 60.
Voilà l’idée de départ qui m’a motivée à écrire ce livre : il s’agissait d’expliquer qu’il n’y avait pas vraiment d’opposition entre les deux moitiés des années 60, l’une idyllique, l’autre violente ; que des phénomènes de militantisme radical existaient déjà dans la première moitié et qu’il ne faut pas opposer systématiquement la non-violence de MLK à  Malcolm X. Il m’a donc fallu remonter dans le temps pour expliquer l’imbrication des différents modes de mobilisation des Noirs sur la longue durée, depuis les origines à l’émancipation.
Une des contributions de mon ouvrage est de mettre en avant, tout du moins de lui redonner sa place, le rôle des femmes noires américaines et de montrer qu’il n’y avait pas que Rosa Parks. Tout au long de l’Histoire, je ne prends pas systématiquement que des exemples masculins, comme c’est souvent le cas, pour illustrer mon propos. L’ambition est de proposer une ou plusieurs explications historiques à la persistance des inégalités actuelles.

Comment expliquez-vous ainsi la différence d’évolution entre les mouvements de jeunesse issus de la nouvelle gauche et ceux issus des rangs ultra-conservateurs, qui semblent plus prédominant aujourd’hui ? 

L’étude des mouvements étudiants c’est l’autre grand pan de mon travail. J’ai étudié précédemment la contestation étudiante dans les années 60 et la répression des pouvoirs publics, à Chicago en particulier.
Je m’intéresse particulièrement à ce contraste. Mon nouveau projet de recherche est de m’intéresser à la montée du conservatisme sur les campus des années 60 à nos jours, en prenant pour cas d’étude la Californie. A mon sens, il est clair qu’il y a des trajectoires très différentes, à savoir que les mouvements étudiants progressistes issus de la Nouvelle Gauche ont effectivement culminé à la fin des années 60 et ont décliné depuis même si au fil de l’histoire américaine on les voit ressurgir périodiquement. Par exemple dans les années 1980 il y a eu une résurgence de luttes, notamment contre la politique de soutien à l’apartheid du gouvernement américain, la lutte contre les sweatshops, ou plus récemment le mouvement Occupy Wall Street. Toutefois, il me semble que cela ne témoigne pas d’un mouvement de fond ou de persistance nette des idées progressistes sur les campus américains. Ce qui domine à mon sens c’est la montée du mouvement conservateur. Pour expliquer cela, dans l’étude que j’ai menée jusqu’à présent, c’est la différence de relation entre les mouvements étudiants progressistes et conservateurs avec les milieux non-universitaires, à commencer par le milieu politique.

Une des contributions de mon ouvrage est de mettre en avant le rôle des femmes noires américaines, tout du moins de lui redonner sa place.

Les mouvements conservateurs, dès le début des années 60 se sont mis en tête de reconquérir les campus américains, de reconquérir l’Université, et ils se sont immédiatement conçus comme le volet d’une conquête plus globale du conservatisme américain. Il y a toujours eu des liens entre les organisations étudiantes conservatrices telles que les Young Americans for Freedom et le Parti Républicain, pour dire les choses de manières simples. Des liens qui perdurent aujourd’hui, à la fois avec le Parti mais aussi avec les think tanks conservateurs, qui financent massivement les organisations de jeunesse.
De l’autre côté du spectre politique, les mouvements et organisations étudiantes progressistes ont beaucoup moins de relais à l’extérieur des campus et ne sont pas financés de la même manière. Elles luttent pour trouver des fonds, elles luttent pour pouvoir monter un réseau d’activistes et de militants à même de poursuivre leur engagement après avoir quitté le campus…

Justement, en parlant de lien entre mouvements progressistes et partis politiques, quel impact l’approche colorblind qui s’est imposée au sein du Parti Démocrate a-t-elle eu sur la structuration des mouvements afro-américains ?

Le triomphe de l’idéologie de colorblindness de l’indifférence à la couleur de peau est responsable à mon sens de l’incapacité des mouvements progressistes américains à véritablement mener le combat de la lutte contre les inégalités aussi bien économiques que raciales qui perdurent aux Etats-Unis. Le triomphe de cette idéologie qui s’est réalisé dans les années 80-90 a été si total que personne ni à droite ni à gauche ne peut se revendiquer aujourd’hui de manière directe et délibérée d’une politique publique centrée sur la race. A partir du démantèlement des obstacles légaux à l’égalité au début des années 60, il est apparu à l’opinion publique américaine qu’il n’y avait plus d’obstacles à l’égalité. Si les inégalités n’ont plus de base légale, elles dépendraient des individus. Une fois que l’on a accepté ce postulat de départ, il devient extrêmement difficile, voire impossible, de continuer à revendiquer des politiques centrées sur la race, car elles sont perçues comme donnant une nouvelle inégalité face aux autres minorités, voire les Blancs.

Sur quelles thématiques vont porter vos prochains travaux ?

Je vais poursuivre mon étude entamée sur les étudiants conservateurs californiens en prenant comme objet d’étude notamment les organisations étudiantes strictement politiques mais aussi religieuses. Je vais essayer de voir comment cette idéologie conservatrice a de nombreux volets. Une autre partie de mon travail consistera à se porter sur les pratiques culturelles des fraternités et des sororités sur les campus qui sont un vecteur très présents de cette idéologie conservatrice qui perdure. Je vais poursuivre cette étude sur un territoire, la Californie, qui était à l’avant-garde de la montée du conservatisme politique américain au niveau national. Il s’agira d’examiner comment, dans cet Etat où il y a un réseau d’universités publiques encore très fort, cette montée du conservatisme étudiant s’est manifestée – en prenant en compte l’opposition entre la Californie du Nord et la Californie du Sud qui ont deux cultures politiques très différentes.

Traité transatlantique : « les lignes rouges » de Stéphane Le Foll

Entretien réalisé le 19 juin 2014 par Pierre-Louis Rolle et Vincent Dozol.

A l’occasion de sa visite en France le 18 juin, le secrétaire américain à l’agriculture, Tom Vilsack, a rencontré Stéphane le Foll, Ministre de l’Agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt et porte-parole du gouvernement. Ils ont notamment échangé sur l’agro-écologie et sur le traité transatlantique.

Bully Pulpit : Quels ont été les points saillants de la visite de Tom Vilsack en France ?

Stéphane Le Foll : C’était la première fois que je rencontrais le secrétaire américain chargé des questions agricoles. On a eu une discussion agréable, sur le fond. Je lui ai présenté les enjeux du ministère, à la fois dans le cadre de la PAC et pour la diversité de toutes les agricultures de la France. J’ai trouvé du côté de M. Vilsack la même approche, notamment sur la diversité de l’agriculture américaine, des grandes exploitations du Middle West à l’agriculture périurbaine. Il a fait part de sa volonté, très clairement exprimée, de développer les circuits courts et le lien entre la production et la consommation au niveau local.

Dans l’Iowa et la Sarthe, dont vous êtes respectivement issus et élus, l’agriculture tient une place majeure. Quels sont les domaines d’ententes et de coopérations possibles entre la France et les États-Unis ?

Il n’y a pas à proprement parler de coopération. Ce que l’on a cherché à faire lors de cette rencontre, c’est de se comprendre. Il fallait bien marquer les positions que nous défendons au niveau européen et français par rapport à l’agriculture américaine sur la question essentielle des indications géographiques protégées, des labels, des appellations d’origines contrôlées et protégées AOC et AOP. C’est vrai que, par rapport à l’Amérique, il y a une vraie différence en termes de conception et d’organisation de l’agriculture. Même si on observe aux Etats-Unis un développement de la production bio, de la production locale, nous n’avons pas, sur l’organisation commerciale et de filière, la même conception. Un représentant de la filière des poulets de Loué était aussi présent à la rencontre, il a expliqué ce qu’est une filière de qualité en France, comment elle est organisée et comment nous sommes attachés à ce lien entre le terroir, le territoire et le lieu de la production agricole.

Vous venez de lancer l’agro-écologie. Comment avez-vous défini et présenté cette notion à votre homologue américain ?

J’ai présenté le projet global au ministère de l’agriculture, ses principes et fondements. Dans les années à venir, on va chercher à s’appuyer le plus possible sur les outils naturels, à la fois dans les sols, dans la lutte contre les différents parasites, sur la mobilisation de tous les atouts et tous les mécanismes naturels pour protéger notre production et la développer. Il y aura toujours besoin d’avoir une intervention des produits phytosanitaires quand c’est nécessaire. Il ne s’agit pas de tout remettre en cause, mais de repenser notre modèle. C’est ce que j’ai dit à Tom Vilsack. C’était nécessaire car il y a souvent des malentendus. En conclusion de cette discussion sur l’agro-écologie, nous avons évoqué le grand colloque international que l’on fera à Rome sur cette question, à l’initiative de la France et qui regroupe beaucoup de pays. Nous avons convenu qu’il serait bien que les Etats-Unis s’y associent. L’ambition est de porter et présenter ce qui peut être entrepris pour changer la « révolution verte » agricole (l’utilisation intensive de la mécanisation et des produits chimiques), pour aller vers une agriculture qui se sert toujours de la mécanisation, mais qui va utiliser de plus en plus de systèmes sophistiqués d’aide à la décision et développer des stratégies qui mettent en avant les mécanismes naturels pour protéger les cultures.

Le Transatlantic Trade and Investment Partnership (TTIP) est l’un des objets de cette visite ministérielle. Quelles sont les opportunités pour l’agriculture française ? Comment se déroulent les négociations sur ces sujets et quels sont le droit de regard et la capacité d’intervention du gouvernement français sur les discussions ?

Dès le départ, avant que les négociations s’engagent, il y a la définition de la feuille de route qui est donnée à la Commission, qui négocie pour l’ensemble des pays européens.C’est dans ce premier débat, à l’intérieur de l’Europe, que la France a pesé sur les questions comme les OGM, les normes sanitaires, la question des poulets chlorés.

Les normes européennes, de toute façon, s’appliqueront à l’Europe puisqu’elles ont été votées

Nous avons aussi discuté avec M. Vilsack des indications géographiques protégées. On a clairement indiqué à la Commission que cela faisait partie des lignes rouges, non négociables avec les Etats-Unis. Après, il existe des discussions commerciales sur les barrières tarifaires et non tarifaires, des obstacles qui font que l’on exporte moins que ce que l’on pourrait aujourd’hui aux Etats-Unis. Pendant les négociations menées par la Commission, nous avons besoin de comptes-rendus plus réguliers. La transparence doit être plus forte. La Commission s’y est engagée, le mandat de négociation est maintenant disponible et un débat public a été ouvert sur la question du tribunal arbitral (dans le cadre de contentieux entre les Etats et les entreprises, ndlr). Ce tribunal est proposé par les Etats-Unis et suscite en Europe beaucoup de mobilisations contre lui. Une alerte a été émise par le gouvernement français sur ce point. On ne peut pas aller dans ce sens. On peut imaginer que ce tribunal puisse servir à se tourner contre des choix démocratiques faits par des Etats, sous prétexte que cela peut léser des intérêts d’un certain nombre d’entreprises. Et je ne suis pas certain qu’aux Etats-Unis ce type de tribunal soit si accepté que cela.

Les normes sanitaires et de production sont un des enjeux clés du TTIP. Ce traité est-il une opportunité pour la France de lever les blocages et embargos américains sur les produits agroalimentaires français, – je pense notamment aux salaisons et aux fromages au lait cru –, ou faut-il craindre au contraire un abaissement de ces normes ?

C’est possible et c’est tout l’équilibre de la négociation. D’où la nécessité de fixer une ligne rouge à ne pas franchir. On peut trouver des accord qui ouvrent des débouchés, et lever des règles qui peuvent être des freins à l’exportation. En même temps, il ne faut pas basculer de l’autre côté. En remettant en cause des normes sanitaires sous prétexte d’ouvrir un peu plus le marché américain. Les normes européennes, de toute façon, s’appliqueront à l’Europe puisqu’elles ont été votées. Au-delà du problème juridique, c’est aussi un sujet d’inquiétude pour les consommateurs. L’acte de consommation est aussi un acte de confiance.

Dans quelle mesure une gouvernance globale des politiques agricoles peut être un levier de résolution de la crise économique ?

Je suis plutôt attaché à ce qu’il y ait une gouvernance mondiale. Le débat sur l’OMC a pu conduire certains à demander que l’on se retire de cette organisation. Quand il n’y a plus de gouvernance commerciale à l’échelle mondiale, on a des accords bilatéraux, qui sont souvent moins protecteurs que les multilatéraux. Dans la globalisation actuelle, il faut être capable de piloter l’échelle mondiale sur l’ensemble des sujets, pour éviter des distorsions et pour aller vers plus d’harmonisation. La vertu de ces négociations est d’obliger le monde entier à réfléchir sur l’ensemble des sujets, dont l’agriculture. Après le G20 de 2011 à Nice, des décisions ont été prises sur la mise en place d’un certain nombre d’outils pour l’échange d’information et la gestion. Si on veut lutter contre la spéculation, il faut être capable de faire jouer la transparence sur l’ensemble des données statistiques concernant l’agriculture. La spéculation joue sur ce manque de clarté. Les Etats peuvent s’organiser pour assurer la transparence. C’est possible dans le cadre de l’Agricultural Market Information System (AMIS), système qui fonctionne et que la France pousse beaucoup. Avec la possibilité de convoquer un forum de réaction rapide en cas de crise. Ce sont des embryons importants d’une gouvernance mondiale et surtout une manière simple et efficace de lutter contre les spéculations qui enflamment les marchés agricoles et alimentaires. On a copié, à l’initiative de la France, ce système AMIS à l’échelle de la Méditerranée (AMIS MED) au travers du Salon international de l’agriculture au Maroc (SIAM). Le tout sera finalisé au cours des prochaines semaines. C’est très important car le bassin méditerranéen, c’est un milliard de personnes avec des besoins alimentaires très importants, en particulier dans le domaine des céréales. On doit faire progresser cette coopération, pour mieux réguler ces marchés. Il faut pouvoir piloter politiquement ces échanges.

Quelles réparations pour l’esclavage ?

Bully Pupit : Comment définissez-vous le concept de réparations ? Quelles pourraient en être les formes concrètes ?

Lawrie Balfour : Historiquement, l’idée de réparations était simplement ce qu’obtenait le vainqueur du perdant, lors d’une guerre. Le meilleur exemple serait les contreparties payées par l’Allemagne dans le cadre du Traité de Versailles, suivant sa défaite lors de la Première Guerre mondiale. À la suite de la Seconde Guerre mondiale, il y eut un réel changement dans la façon de concevoir l’idée de réparations – et l’Allemagne, encore une fois, est liée à cela. Le gouvernement allemand a ainsi payé environ 60 milliards de dollars à l’État d’Israel et aux victimes de l’Holocauste. Pour la première fois, un État reconnaissait les crimes qu’il avait commis par le passé. Vous pouvez imaginer que cela n’était pas pour autant très populaire auprès des victimes de l’Holocauste, mais l’idée qui émergea dans la seconde moitié du XXème siècle est que les sociétés démocratiques ont besoin de faire face aux crimes du passé afin d’avancer. On ne pouvait plus simplement dire que le passé est le passé.

Quand j’utilise l’expression de réparations, je l’utilise dans un sens très large de façon à saisir une série d’efforts tentant de réparer les dommages causés par le système politique.

Ce fut aussi également le cas pour les démocraties nouvelles et les États qui ont émergé de guerres civiles ou de régimes oppressifs. Ainsi, la Truth and Reconciliation Commission en Afrique du Sud avait un comité chargé d’évaluer les réparations selon un large éventail de possibilités. Cela pouvait certes être des rétributions personnelles, mais cela pouvait être aussi des subventions communautaires, des dépenses en matière de santé publique voire des fonds de développement. La plupart n’ont en fait pas été mises en place et cela suscite actuellement une vive controverse. Mais, quand j’utilise l’expression de réparations, je l’utilise dans un sens très large de façon à saisir une série d’efforts tentant de réparer les dommages causés par le système politique – dans le cas des États-Unis, les dommages passés mais également en cours, de l’esclavage à la ségrégation. Parfois, le terme de réparation est utilisé de façon très spécifique, simplement pour signifier des contreparties pécuniaires aux individus. J’ai ainsi essayé d’user de la la plus large acception possible du terme, en y incorporant les commissions pour la vérité, différentes sortes de compensations financières à grande échelle comme les bourses universitaires, les fonds de redéveloppement, etc. Cela pourrait inclure un seul ou tous ces éléments.  Certaines réformes politiques ou légales pourraient aussi être considérées comme une rubrique du répertoire de réparations. Par exemple, la façon selon laquelle les Africains-Américains sont exclus, des années après le Voting Right Act, du droit de vote. Les efforts effectués pour lutter contre cela, encourager une « citoyenneté noire » et améliorer la participation électorale des Africain-Américains pourraient être considérés comme des réparations.

La clef pour moi, c’est de comprendre les politiques actuelles avec une perspective historique.

 Quel degré de conscience historique à propos de l’esclavage requièrent nos sociétés démocratiques ?

C’est une très bonne question. L’esclavage a été aboli il y a plus d’un siècle et je ne suggère pas que les conditions de vie sont restées à l’identique. Mes étudiants ont du mal à se faire à l’idée que le passé a des répercussions sur le présent. Prenons, par exemple, mon cours sur la pensée politique afro-américaine, que j’enseigne d’un point de vue historique. Les étudiants ne nient pas les horreurs de l’esclavage ou de la ségrégation. Mais lorsque je demande « comment comprendre que les débats sur le système de protection sociale injectent dans le discours public tout un tas de préjugés sur les mères afro-américaines et que ces préjugés prennent leur source à l’époque de l’esclavage ? » Et bien lorsque je leur demande cela, les étudiants tracent une stricte ligne de séparation entre le passé et le présent. Une partie de mon travail n’est donc pas de faire comprendre que le passé détermine le présent, mais d’assouplir, de relativiser, cette grande ligne de séparation pour comprendre les racines des préjugés.

 Quelle est la place de cette idée de réparations dans le discours politique aujourd’hui ?

Quelques groupes militants utilisaient l’expression. À la fin des années 1990, début des années 2000, il y avait un débat public important sur cette question. Un membre du Congrès, John Conyers (D-Mi) a même déposé une proposition de loi (HR40) visant à étudier l’idée de réparations. C’était peu après que les Japonais-Américains menèrent avec succès une campagne afin de récolter de relatives réparations pour leur internement durant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, mis à part pour quelques groupes militants du « nationalisme noir », l’idée de réparations n’est que peu discutée. Je pense que l’élection d’Obama y est pour beaucoup. La question est maintenant hors-jeu. Je m’implique dans ce projet précisément parce que je pense que nous sommes arrivés à un point où le débat public se contente d’écarter l’idée de réparations, c’est toute l’idée de justice raciale qui est absente de la discussion nationale. L’idée de commencer par le plus improbable – plus de 90% des blancs sont opposés à des réparations matérielles pour l’esclavage – est une façon de pousser ce débat vers l’idée qu’il existe de profondes inégalités raciales. Simplement parce que les efforts s’appuyant sur un autre registre de discours sont demeurés sans succès. C’est une provocation de ma part ! C’est envoyer une bombe si l’on veut, mais l’alternative jusqu’alors fut l’esquive, le silence.

 La discrimination affecte tous les Africains-Américains. La combattre à travers l’idée de réparations ne risque pas de les diviser ?

C’est – je pense – le principal souci. J’en étais très consciente lorsque j’ai effectué ce travail : la dernière chose que je souhaite est que mes recherches suscitent plus de ressentiment racial, chez les Blancs avant tout. Mais je pense que c’est en partie la raison pour laquelle il est si important que les universitaires blancs prennent au sérieux cette idée. Tout compte fait, je ne suis pas nécessairement une fervente partisane des réparations, je suis une fervente partisane de prendre cette idée au sérieux. C’est pourquoi Obama, parmi d’autres, ne veut rien avoir à faire avec cette rhétorique, et beaucoup de militants égalitaristes accomplis trouvent cette perspective beaucoup trop controversée ou source de divisions. Mon soucis est qu’à notre époque, toute sorte de proposition en terme de conscience raciale ne soit trop source de divisions… Encore une fois, une des raisons de ma radicalité est que l’effort pour aller vers une société plus juste « racialement » avec des moyens moins conflictuels a, je pense, failli. Cela vaut donc la peine de poser la question, d’arriver à faire entrer les réparations dans le champ des possibles des citoyens, au moins de faire avancer la conversation vers un engagement plus robuste en matière de droits civiques. Même si l’idée demeure une chimère…

 L’idée de réparations ne  concerne-t-elle que les Africains-Américains ou pourrait-elle s’appliquer à d’autres groupes, comme les natives (Amérindiens)

Il n’y a rien dans mes travaux qui exclut des considérations pour d’autres groupes, mais il y a différentes catégories de demandes, qui ne se ressemblent pas. Par exemple, au sein des Amérindiens, chaque groupe peut se focaliser sur des définitions différentes de souveraineté. Donc oui, l’idée de réparations peut s’appliquer à d’autres contextes et groupes de population et cela a été utilisé dans d’autres circonstances. Il y a eu des rétrocessions de territoires, des paiements à quelques groupes indiens, tous très inappropriés. Ces efforts se poursuivent, il existe des demandes constantes de différents types de réparations de la part de plusieurs groupes indigènes. Les enjeux sont reliés, mais distincts.

Comment appréhendez-vous la relation entre des mouvements identitaires et une démocratie fonctionnelle ?

Je m’intéresse à la façon dont les revendications fondées sur l’identité ont été capables de formuler des réclamations bien plus larges qu’un intérêt étroit et pluraliste. La question n’est pas simplement la recherche de la part de chaque groupe pour s’accaparer un morceau de gâteau. Des demandes qui viennent d’un contexte historique précis peuvent être aussi utilisées à des fins générales, pour tous.  La période de la « Reconstruction » (1865-1877) serait un exemple, mais pas en tant que mouvement fondé sur l’identité. Pendant la Reconstruction, des avancées ont eu lieu pour les hommes et femmes libres, mais les personnes récemment affranchies ont aussi fait des efforts afin d’améliorer leur situation, ce qui a entraîné des structures politiques et sociales plus démocratiques, au moins de façon temporaire dans le Sud. Je suis très sceptique en ce qui concerne l’argument « automatique anti-identitaire », car souvent les mêmes préjudices sont reproduits sur les différentes populations.

Il y a-t-il un conflit entre militants ou universitaires à propos de qui est descendant d’esclave et qui ne l’est pas ?

Il y a une quantité impressionnante de publications universitaires en sciences politiques et en sociologie, que j’ai commencé à étudier. Tout ceci vient de l’hétérogénéité de l’Afro-Amérique. L’esclavage n’est qu’une partie, cruciale, d’un tout. Cela ne dépend pas de la capacité de l’individu à retrouver ses racines d’esclave. Les descendants ayant des origines africaines sont susceptibles d’être des descendants d’esclaves, qu’ils viennent des Etats-Unis où d’ailleurs et nombreux des principaux activistes en Amérique ont été des immigrants des Antilles ou d’ailleurs. La tradition politique noire est elle-même hétérogène. Dans la question des réparations, il n’y a rien qui suggère que c’est uniquement un sujet pour les descendants d’esclaves.

A l’Université de Virginie, une plaque rend hommage à la mémoire des esclaves. Ce type de reconnaissance par les institutions est-il commun ?

C’est de plus en plus le cas que des institutions reconnaissent l’histoire de l’esclavage et rendent hommage aux esclaves. Mais la vraie question est : quelle est la vision de l’Histoire sous-jacente ? Est-ce une vision qui renforce l’idée de loyaux esclaves par exemple ? Au début du XXème siècle, il y avait un mouvement qui a tenté d’établir un mémorial en faveur de l’auto-sacrifice des femmes esclaves. Dans de nombreux cas problématiques, la façon selon laquelle on célèbre la mémoire de l’esclavage ne fait que renforcer le statu quo plutôt que de le remettre en cause. Il y a plusieurs controverses, dont je ne suis pas familière en détails, à l’Université de Virginie.  Récemment, beaucoup de questions ont été soulevées à propos d’un homme qui était le sonneur de cloche à l’Université, et à qui on a rendu hommage. Quelques-uns se sont demandés quel était le but de cet hommage ? Dans quelle mesure nous aide-t-il non seulement à saisir avec adéquation le rôle central qu’a eu l’esclavage dans la fondation de l’Université mais aussi à éclairer l’expérience des générations suivantes de travailleurs, y compris des travailleurs actuels. Au même moment, il y avait une campagne pour une revalorisation salariale qui n’a eu aucun écho dans l’administration, et ces travailleurs sont majoritairement des hommes et des femmes de couleur. Dans un sens, je pense que le devoir de mémoire est crucial et nécessaire. Mais il y a une façon de le faire uniquement pour nous aider à nous sentir mieux sans avoir à penser aux conséquences du passé. D’autres réponses appellent plus d’introspection…

Pensez-vous qu’en mettant au jour les origines structurelles de la discrimination, cette question des réparations peut nous aider à trancher le débat sur l’Amérique post-raciale et l’indifférence à la couleur (color blindness) ?

 « L’esclavage déshonore la race, et la race perpétue le souvenir de l’esclavage » Tocqueville

Dans notre époque où la color blindness est si prédominante, l’idée de réparation est j’espère un moyen de faire réfléchir aux problèmes que pose cette façon de voir les choses. Je ne peux pas croire que ce soit le seul moyen de crever l’abcès et de nombreux universitaires et militants tentent de s’attaquer à cette question. Mais selon de nombreux points de vue, l’indifférence à la couleur garde une forte assise, particulièrement dans le monde judiciaire et tout particulièrement à la Cour Suprême où toute mention de la race est perçue comme une discrimination qui serait philosophiquement pas très différente des discriminations telles qu’on les entendait dans les années 1960. Après tout, la color blindness est une certaine forme d’idéal… Ne serait-ce pas formidable ?!  Tocqueville a une phrase très évocatrice à ce propos : « L’esclavage déshonore la race, et la race perpétue le souvenir de l’esclavage ». Je pense que ce n’est pas tout à fait juste dans le sens où cela ne suggère pas tout l’héritage structurel etc, mais je pense que l’on saisit pourquoi c’est si problématique de déclarer comme colorblind  une société qui ne l’est pas…

 Entretien réalisé et traduit par Vincent Dozol et Pierre-Louis Rolle

L’État-providence aux États-Unis

Nicolas Duvoux est Maître de conférences en sociologie à l’Université Paris Descartes, membre du Cerlis – Centre de recherche sur les liens sociaux (Paris Descartes / CNRS). Il est également chargé de cours dans le master de sociologie de l’EHESS.

Rédacteur en chef de La vie des idées.frspécialiste des questions de pauvreté, il a été Visiting Scholar au Département de Sociologie de l’Université de Harvard du 1er juillet au 31 décembre 2012 et coordonne le numéro 177 de la revue Informations Sociales à paraître en juin, intitulé « le lien social à l’épreuve du volontarisme aux États-Unis ».

À quelques jours de la prestation de serment pour un second mandat du Président Obama, nous lui avons demandé de faire un bilan des politiques de lutte contre la pauvreté aux États-Unis.

Les points suivants ont été abordés :

– Qu’est-ce que l’État-Providence aux États-Unis ?

– La notion de « pauvres méritants » et les minorités

– Le consensus politique autour du Welfare : quelle différence pour Barack Obama ?

– Quels seront les effets sur le long terme de cette nouvelle façon de concevoir l’intervention en matière sociale ?

– Comment le champ académique a-t-il accompagné l’évolution de ces débats ?
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Prolonger

Isaac William Martin, « Which direction for the welfare state?. Legacies of welfare reform in the United States »,Books & Ideas, 6 March 2009. ISSN : 2114-074X. URL : http://www.booksandideas.net/Legacies-of-welfare-reform-in-the.html

Quelques références évoquées dans l’entretien :

James Sparrow, Warfare State: World War II Americans and the Age of Big Government, New York, Oxford University Press, 2011

Michael Harrington, The Other America: Poverty in the United States, New York, Macmillan, 1962

Daniel Patrick Moynihan, The Negro Family: The Case For National Action, Office of Policy Planning and Research, US Department of Labor, 1965

The Moynihan Report Revisited: Lessons and Reflections after Four Decades, ANNALS, N˚621 Vol. 1, 2009

Romain Huret, La fin de la pauvreté ? Les experts sociaux et la Guerre contre la pauvreté aux États-Unis (1945-1974), Paris, Editions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2008

Alice O’Connor, Poverty Knowledge: Social Science, Social Policy, and the Poor in Twentieth-Century U.S. History, Princeton University Press, 2002

Charles Murray Losing Ground: American Social Policy, 1950-1980, Basic Books, 1984[/alert]

L’opportunité écologique manquée de Barack Obama

Au cours des trois débats qui ont opposé Barack Obama et Mitt Romney, aucune question n’a été posée sur le réchauffement climatique, pas plus que celui-ci ne fut évoqué par l’un des candidats.

Pourtant, alors que l’ouragan Sandy vient de frapper les côtes américaines, l’élection américaine était pour le président sortant un moment de choix pour évoquer les questions environnementales.

Curieux moment, pourraient objecter certains, pour un président qui tente de stopper l’hémorragie de sa côte de popularité. L’opposition a remporté une victoire historique lors des élections de mi-mandat de 2010 et se voyait déjà à la Maison Blanche en 2012.  Six des huit candidats aux primaires républicaines affirmaient ne pas « croire » en la réalité du réchauffement climatique pas plus qu’à la responsabilité de l’homme dans celui-ci, flattant la fibre anti-État du Tea Party. Mitt Romney, le nominé, n’était pas de ceux-ci, mais il ne dénonce pas moins un surréaliste «  manque de consensus scientifique »[1] en la matière et demeure un grand pourfendeur des normes environnementales.

Si celui-ci était élu le 6 novembre prochain, il serait le représentant d’un parti coupable d’avoir organisé un déni et une politisation du réchauffement climatique dans le but d’éviter toute remise en cause du système capitaliste en place. Un camp qui a harcelé judiciairement des scientifiques pour avoir fait leur travail comme le climatologue Michael Mann en Virginie[2], tenté d’interdire la modélisation de la montée des eaux comme en Caroline du Nord[3] ou financé pléthore de contre-études farfelues auprès de think-tanks écrans comme le Hearthland Institute.

L’obscurantisme de ce Parti victorieux dans les urnes est-il pour autant représentatif de la société américaine ?

Cette posture de déni, qualifiée « d’anti-réflexivité »[4] par les sociologues de l’environnement Aaron M. McCright et Riley E. Dunlap, est loin de concerner l’ensemble de l’électorat. La polarisation croissante de la vie politique américaine a mené à une stricte division partisane entre élus démocrates et élus républicains autour de cette question. Si les élites politiques sont le reflet de leurs militants, les militants du Parti Républicain sont bien plus radicaux  que le reste de la population.

Il est vrai que reconnaître l’existence du réchauffement climatique et appréhender sa mitigation sont loin d’être évidents et nécessitent de repenser notre rapport à la consommation, la production voire à notre mode de vie.

Bien plus que les discours politiques, ce retour à la réalité s’opère par nombre d’épreuves sensibles qu’ont connu les Américains ces dernières années : sécheresses dans les Grandes Plaines et le mid-ouest cet été, ouragans, feux de forêt dans le Colorado…

Autant d’événements qui, selon une enquête de l’Université de Yale[5], ont contribué à matérialiser la réalité du changement climatique auprès du grand public.

Ce groupe de chercheurs note[6] qu’une écrasante majorité des électeurs, représentant une coalition de démocrates et de centristes, « croit » au réchauffement climatique et accorde de l’importance à la position des candidats sur la question. Les électeurs proches de Mitt Romney quant à eux, sont partagés et n’en font pas une priorité.

Barack Obama, qui n’a pas hésité à prendre le contre-pied de l’opinion conservatrice sur la question des droits homosexuels ou sur la question de la santé, aurait donc eu tout à gagner de se saisir des questions écologiques, alors que l’actualité les rappelle durement au bon souvenir du corps électoral.

Son silence est d’autant plus étonnant que son bilan environnemental demeure toutefois honorable : plan de relance dans l’économie verte et dans les énergies renouvelables à hauteur de 90 milliards de dollars, soutien à la recherche scientifique, nouvelles régulations imposées à l’industrie automobile en matière de production de véhicules moins polluants…

Il est vrai qu’en matière de réduction des gaz à effet de serre, sa réussite est plus que mitigée, faute d’avoir pu ou voulu faire adopter des mesures contraignantes tant au niveau fédéral qu’international.

En juin 2008, lorsque le sénateur Obama remportait les longues primaires démocrates, il déclarait, grandiloquent, que grâce à sa victoire était enfin venu le moment où « la montée des océans commencerait à ralentir et [où] notre planète commencerait à guérir »[7]. Quatre ans plus tard, les eaux continuent de monter et les candidats regardent ailleurs.



[1] « The Top American Science Questions: 2012 »  Science Debate, 4 septembre 2012 http://www.sciencedebate.org/debate12/

[2]« Get the anti-science bent out of politics », The Washington Post, 8 octobre 2010 http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2010/10/07/AR2010100705484.html,

[3] « Interdira-t-on les prévisions climatiques ? » LeMonde.fr, 31 mai 2012 http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2012/05/31/interdira-t-on-les-previsions-climatiques/,

[4] McCright, Dunlap « Anti-reflexivity The American Conservative Movement’s Success in Undermining Climate Science and Policy »Theory, Culture & Society 2010 Vol. 27(2–3): 100–133

[5] Leiserowitz, A., Maibach, E., Roser-Renouf, C., Feinberg, G., & Howe, P. Extreme Weather and Climate Change in the American Mind. Yale University and George Mason University. New Haven, CT: Yale Project on Climate Change Communication, 2012

[6] The Potential Impact of Global Warming on the 2012 Presidential Election. Yale University and George Mason University. New Haven, CT: Yale Project on Climate Change Communication, septembre 2012

[7] « Obama’s Nomination Victory Speech In St. Paul », The Huffington Post, 03 juin 2008 http://www.huffingtonpost.com/2008/06/03/obamas-nomination-victory_n_105028.html,