Albertine apparue

Qualifié de « Marcel Proust de notre temps », Patrick Modiano a reçu le prix Nobel de littérature, jeudi 9 octobre. Le romancier a publié une trentaine de livres et cosigné les scénarios des films Lacombe, Lucien (1974) de Louis Malle et Bon Voyage (2003) de Jean-Paul Rappeneau. Il jouit d’une grande popularité en France mais reste peu connu à l’étranger.

Dix de ses romans ont été traduits aux Etats-Unis et quelques-uns sont encore disponibles à la vente. La prestigieuse récompense devrait favoriser de nouvelles traductions et aider à la reconnaissance américaine du Français, comme ce fut un peu le cas pour Jean-Marie Gustave Le Clézio après son Nobel en 2008. Les deux auteurs sont publiés en anglais par la même maison d’édition David R. Godine. Autre acteur clé de la diffusion de la littéraure française en Amérique, les presses universitaires publient la traduction d’un ouvrage français sur cinq. Le prochain livre de Patrick Modiano, Suspended Sentences : three novellas, sortira en novembre chez Yale University Press.

Les romans de Patrick Modiano font partie des 1% de romans étrangers traduits en anglais et publiés chaque année aux Etats-Unis (contre un roman sur trois en France). Le français est la langue la plus traduite aux Etats-Unis, devant l’allemand. Comme le rappelait Laurence Marie, attachée culturelle, responsable du Bureau du livre aux services culturels de l’ambassade de France à New York, dans une tribune publiée par BibliObs en janvier dernier, environ 300 livres d’auteurs français paraissent chaque année aux Etats-Unis. Le nombre de traductions a augmenté de 30 % entre 2009 et 2012. On compte quelques succès, comme la traduction, chez Europa Editions, de L’Elegance du hérisson (2008) de Muriel Barbery dont les ventes ont dépassé le million d’exemplaires.

Dans les meilleures ventes de l’année 2012 répertoriées par le New York Times, on retrouvait Marie NDiaye (Trois femmes puissantes, prix Goncourt 2009) ou Laurent Binet (HHhH, 2010). Selon Le Monde des livres du 12 septembre dernier, le secteur de l’édition aux Etats-Unis n’a pas d’équivalent dans le champ éditorial français : « le lancement d’un livre obéit à des stratégies marketing bien rodées, tributaires de la ‘platform’ dont dispose l’auteur, autrement dit sa capacité à se révéler ‘bon client’ pour les émissions télévisées et à disposer de relais auprès des leaders d’opinion. Ce dont peu d’auteurs français peuvent se prévaloir. » Si les ventes à l’export représentent 20% du chiffre d’affaires de l’édition française, le marché américain n’est pas un enjeu déterminant pour cette industrie. Mais la demande existe de l’autre côté de l’Atlantique.

Albertine, unique librairie française de New York

Paul Morand a souligné en 1930 l’importance de la capitale culturelle pour la France, unique trait d’union entre Europe et Amérique : « Par New York seul pénètrent aux États-Unis nos idées. » Les services culturels de l’ambassade de France soutiennent aussi la diffusion des écrits français par la porte new-yorkaise, avec l’ouverture d’Albertine, le 27 septembre dernier.

Après trois ans de travaux et 5,3 millions de dollars investis, Albertine est l’unique librairie française de la ville depuis la fermeture de la Librairie de France en 2009, après 74 ans d’activité. Fondée en 1928 par Isaac Molho, Juif de Thessalonique, elle était logée au Rockefeller Center depuis 1935. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’endroit servait de point de ralliement et de porte-voix pour les exilés ayant fuit l’Europe en feu, le régime nazi et l’Etat français. Avec Vitalis Crespin, Isaac Molho a créé une maison d’édition, La Maison française, qui publia des auteurs comme Jules Romain, André Maurois, Louis Aragon, Jacques Maritain et Antoine de Saint-Exupéry. Selon son ancien directeur, Emmanuel Molho, fils d’Isaac,  « l’âge d’or de la boutique s’est situé entre les années 1940 et les années 1970. On recevait deux tonnes de livres français chaque semaine. Il y avait plus de cinquante employés dans la Librairie […] Nous avions aussi deux autres magasins, un sur la 19e rue, et l’autre à Los Angeles, qui ne désemplissaient pas. » En 2009, le loyer triple, passant de 300 000 dollars à 1 million de dollars par an, mettant fin à l’entreprise familiale. La Librairie de France continue son existence en ligne et livre les commandes à domicile.

Librairie de France
Librairie de France, 30 Rockefeller Center Plaza, 3 mars 1939 © NYPL

Emmanuel Molho s’est récemment exprimé contre Albertine, qu’il considère comme une « concurrence déloyale« , « si l’on considère l’énorme dépense de cette entreprise dans un immeuble résidentiel exposé à très peu de piétons new-yorkais ». Il imagine « ce qui aurait pu être accompli par le financement d’un même projet pour la Librairie de France« . Lors de la fermeture de son établissement, il déclarait cependant ne pas attendre d’aide du gouvernement français : « je ne suis pas français, la boutique ne dépend pas de l’État et surtout, la somme est énorme. »

Albertine est située à deux pas du Metropolitan Museum, au 972 Fifth Avenue, dans la Payne Whitney House (1902), hôtel particulier acheté par la France en 1952 qui abrite les services culturels de l’ambassade. Le nom de la librairie fait référence à Albertine Simonet, centre de toutes les attentions de Marcel dans A la recherche du temps perdu. Le personnage est inspiré d’Alfred Agostinelli, qui fut le secrétaire de Marcel Proust.

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© Jessica Nash

Le « voyageur du Temps », selon l’expression de Philipe Sollers, donne son nom à la salle de lecture située à l’étage, sous une voute étoilée réalisée par l’Atelier Premiere. La décoration, signée Jacques Garcia, rappelle une bibliothèque luxueuse et élégante, mariant le bois et les tons vert et bleu nocturne. Les lampes imposantes ressemblent à des esquisses de montgolfières, l’une d’elles est pendue à une liane. L’environnement incite à l’évasion, quelques canapés et tables permettent de bouquiner sur place.

La librairie propose environ 12 000 titres en français et en anglais, du roman aux sciences humaines, en passant par la littérature jeunesse, les beaux-livres, la bande-dessinée et quelques DVD. Albertine applique le prix unique du livre pour ses ouvrages en français. En cas d’indisponibilité, il est possible de passer commande en France, et de récupérer le livre sur place sans frais supplémentaire, sous trois semaines. Derrière une vitrine, des livres anciens et rares de Simone de Beauvoir, Renan, Lamartine, Flaubert ou Bossuet, vendus entre 500 et 3500 dollars, attendent les acheteurs les plus fortunés. Albertine en fait l’acquisition grâce à une collaboration avec la librairie parisienne Hatchuel.

Pour installer la librairie dans le paysage culturel new-yorkais, Antonin Baudry, conseiller culturel à l’ambassade de France et scénariste de la bande dessinée Quai d’Orsay, a confié au journaliste Greil Marcus, ancien critique du magazine Rolling Stone et auteur de Lipstick Traces: A Secret History of the 20th Century, la direction artistique d’un festival. Un comité d’expert s’est constitué autour de Marcus, avec James Miller, professeur de sciences politiques à la New School, Alice Kaplan, directrice du département de Français de l’université Yale, John Rockwelll, ancien critique pour les pages culture du New York Times, et Mary Davis, directrice des Masters du Fashion Institute of Technology. Du 14 au 19 octobre, Albertine accueillera des rencontres culturelles franco-américaines. Emmanuel Carrère , auteur de Limonov qui sort en anglais ce mois-ci aux Etats-Unis, échangera par exemple avec Mary Gaitskill (Bad BehaviorDon’t Cry) et Percival Everett (ErasureAssumption). Le cinéaste Olivier Assayas, la réalisatrice Marjane Satrapi, les showrunners de Mad Men et d’Engrenages, Matthew Weiner et Alexandra Clert, les  économistes John F. Nash et Joseph Stiglitz sont aussi attendus.

972 Fifth Avenue (at 79th Street) New York, NY 10075. Horaires : Lundi – Jeudi, Samedi 11 à 19 heures. Vendredi 11 à 10 heures. Dimanche 11 à 18 heures.

Plus d’informations : albertine.com

Publié par

Vincent Dozol

Vincent Dozol

Journaliste, ancien correspondant pour la presse française à New York (2012-2017). vincent.dozol@bullypulpit.fr

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