Election 2016

Le mouvement Sanders et l’avenir du parti démocrate

Bernie Sanders est un politicien aguerri qui siège depuis 25 ans au Congrès. Il a mené une campagne remarquable, réalisé des succès importants, inattendus et a réussi à mobiliser de nouveaux jeunes électeurs. Lors du lancement de sa campagne, Sanders n’était qu’un sénateur d’un petit Etat de la Nouvelle Angleterre, inconnu, indépendant, isolé, fort de son accent de Brooklyn et de ses convictions de gauche.

Sanders-usa-pollavg-2016-07-01t135759-0400Hillary Clinton le devançait de 57 points dans les intentions de vote au niveau national. A la fin des primaires, Clinton ne le devance plus que de 12 points et il a remporté 22 primaires et caucus étatiques. Le slogan « Feel the Bern » s’est transmué en 13 millions de voix. Opposé à l’ensemble des leaders du parti démocrate, le succès de la campagne de Bernie Sanders a reposé sur la mobilisation individuelle de la base, les grassroots. Sanders a réalisé d’importantes levées de fonds, avec des dons de 27$ en moyenne. Mais il n’a jamais réussi à mobiliser les minorités et principalement les Africains-Américains, qui représentent entre 20 et 25% du parti démocrate.

Pour assurer l’unité du parti et « tout faire pour empêcher Donald Trump de devenir président », Bernie Sanders a rejoint Hillary Clinton, couple politique de raison, tout en insistant dans son discours sur le bilan positif de sa propre campagne. Son plus grand succès se mesure en terme d’influence. Sous la pression du sénateur du Vermont, Hillary Clinton a changé ces derniers mois plusieurs de ses positions. Elle s’oppose maintenant à l’oléoduc Keystone XL et au Trans-Pacific Partnership, qu’elle avait négocié comme membre de l’administration Obama et qu’elle avait qualifié de « gold standard » des traités commerciaux. Clinton a même été poussée à prendre des positions plus à gauche que Sanders, notamment en matière de contrôle des armes.

C’est aussi une révolution rhétorique pour la gauche américaine, dans le sillon du mouvement Occupy Wall Street de 2011. Le mot « socialisme » n’est plus l’équivalent de communisme et de totalitarisme pour la jeunesse américaine, et un candidat sérieux peut se réclamer de la social-démocratie à l’européenne.

Dans un article du New Yorker de mars dernier, Ryan Lizza a analysé la « grande division »  du parti démocrate aujourd’hui :

Le clintonisme — l’idéologie, les tactiques, et le bilan de huit années à la Maison Blanche — menace toujours les primaires démocrates. Le sous-texte, et souvent le centre, de la campagne de Bernie Sanders pour contrer Hillary Clinton repose sur l’idée que de trop nombreuses réalisations de la présidence de son mari ont été une série de trahisons — la dérégulation de Wall Street, l’obsession de réduire les déficits, le Defense of Marriage Act, la loi contre la criminalité, NAFTA — et qu’elle a été une partenaire enthousiaste dans la mise en place de ce programme.

Après des semaines de négociations avec l’équipe de campagne de Clinton, Bernie Sanders a annoncé lors de son discours le « programme le plus progressif dans l’histoire du parti démocrate ». Plusieurs de ses idées et combats, ce qu’il regroupe sous le terme de « révolution politique », se sont maintenant imposés dans le bloc idéologique du parti démocrate.

Dans le domaine de l’éducation d’abord, Sanders soutient une approche plus universaliste. Hillary Clinton a annoncé l’inscription gratuite d’ici 2021 dans les universités publiques pour les étudiants issus d’un foyer qui a des revenus inférieurs à 125 000 dollars par an, soit 80% des foyers américains. Dans le domaine de la santé, Clinton soutient toujours l’Affordable Care Act (Obamacare), mais elle a repris la proposition de Sanders d’étendre la couverture Medicare au plus de 55 ans. Ce programme est proche du « public option », chère à Clinton depuis sa première tentative en 1993, quand elle était première dame. Les cliniques de santé locales seront aussi mieux financées (40 milliards) afin de répondre aux besoins des patients non assurés. Dans le domaine de la régulation bancaire, le parti prévoit de demander une version moderne du Glass-Steagall Act, la loi de 1933 qui a séparé les banques commerciales des banques d’investissement. Concernant les traités de libre échange, le texte reste flou pour le moment et ne prend pas position contre le Trans-Pacific Partnership (TPP) ou le TAFTA. La lutte contre le changement climatique devra être systématiquement considérée dans le processus législatif, avec des investissements massifs dans l’énergie durable. Le parti démocrate soutient également l’établissement d’un salaire minimum horaire de 15$ (une demande de longue date de Sanders, alors que Clinton parlait de 12$ pendant les primaires), la légalisation de la marijuana, la fin des prisons privées et des enquêtes judiciaires obligatoires concernant les policiers qui font usage de leurs armes lors des arrestations. Le parti demande aussi officiellement, pour la première fois, l’abolition de la peine de mort, qualifiée de « forme de châtiment non habituel et cruel ».

Si le candidat n’a pas réussi à remporter l’investiture démocrate, les idées qu’il a incarnées influencent déjà le parti. Son avenir dépend surtout du nombre de militants pro-Sanders qui seront dans les prochaines années des élus progressistes capables de mettre en application cette ébauche de programme. Zephyr Teachout, 44 ans, professeur de droit à l’université Fordham (New York City), est l’une des candidates soutenues par Bernie Sanders pour l’élection législative de novembre. Elle a remporté la primaire pour la 19e circonscription de New York (Catskills et vallée de l’Hudson) avec 73.2% des voix. Cette spécialiste de la corruption avait déjà défié le gouverneur démocrate de New York Andrew Cuomo l’année dernière, finalement réélu. Teachout a réussi à obtenir un tiers des voix lors de la primaire face à ce puissant héritier et baron démocrate (Mario Cuomo, son père, fut gouverneur de 1983 à 1994). Zephyr Teachout est devenue une des championnes des progressistes de l’Etat. Cette diplômé de Yale est depuis longtemps une militante des mouvements de gauche de la région, elle a été notamment assistante juridique d’Occupy Wall Street.

En Floride, Tim Canova, professeur de droit à Nova Southeastern University, se présente contre la présidente du Democratic National Committee, Debbie Wasserman Schultz, élue depuis 2006, une supportrice de Hillary Clinton très critiquée dans le camp Sanders. Dans l’Etat de Washington, la sénatrice d’Etat Pramila Jayapal, d’origine indienne, tente d’être élue dans l’une des circonscriptions les plus progressistes, qui englobe une partie de la ville de Seattle. Dans le Nevada, Lucy Flores est candidate au Congrès. Première femme américaine d’origine mexicaine élue à l’assemblée du Nevada, Flores est une ancienne membre d’un gang, incarcérée à 15 ans, devenue avocate et militante du droit à l’avortement. Elle affronte dans la primaire le sénateur d’Etat Ruben Kihuen, soutenu par Harry Reid, chef de la minorité démocrate au Sénat.

En 1972, la candidature de George McGovern, sénateur du Dakota du Sud, a réussi à mobiliser la jeunesse opposée à la guerre du Vietnam avec un discours de gauche aux accents populistes. Une nouvelle génération de démocrates s’est formée pendant cette campagne, qui s’est achevée avec une défaite historique pour le parti de l’âne. McGovern n’a remporté que l’Etat du Massachusetts lors de l’élection présidentielle face à Richard Nixon. Gary Hart, futur sénateur du Colorado et candidat à deux reprises à la présidence, a débuté sa carrière politique cette année-là, tout comme Hillary et Bill Clinton, qui a dirigé la campagne démocrate au Texas. Lors de la présidentielle de 1984, ABC News demande à George McGovern, à nouveau candidat, si sa précédente campagne avait « changé la vie des gens ». « De temps en temps, je croise une personne qui me dit qu’elle a rencontré son mari pendant ma campagne, ou un mari qui a rencontré son épouse. Je dois vous avouer, j’ai aussi suscité quelques divorces », répond l’ancien sénateur.

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