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Publié le 1 février 2012 | par Pierre-Louis Rolle

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La cabale obscurantiste des Républicains contre l’école, l’université et les sciences sociales

Au détour d’un meeting de campagne en Floride, Rick Santorum – pur produit de la Ivy League diplômé de l’Université de Pennsylvanie – s’est lancé dans une attaque en règle contre le système universitaire. Celui-ci n’aurait pour but que de laver le cerveau des jeunes américains, « 62% des étudiants croyants entrant à l’Université auront perdu la Foi à la fin de leur cursus » assure-t-il ainsi.

« Nous avons perdu notre enseignement supérieur, c’était le premier à partir il y a bien longtemps. On se demande pourquoi le Président Obama veut envoyer chaque enfant à l’Université ! L’endoctrinement ayant cours dans les universités est l’une des clefs de la gauche pour maintenir son pouvoir en Amérique. Si ces universités enseignaient nos principes chrétiens, ils leurs prendraient jusqu’au dernier dollar ! Mais tant qu’ils enseignent leur idéologie séculariste radicale, ils obtiennent autant de soutien du gouvernement qu’ils veulent. »

Le raisonnement de Santorum en matière d’éducation de la maternelle au doctorat est simple. Les premiers enseignants, pour Santorum, ce sont les parents. Et ceux-ci sont aussi les premiers « clients » (sic) du système éducatif, parce que ce sont eux qui payent pour l’éducation de leurs enfants. L’enseignement doit donc refléter l’idéologie et les croyances desdits clients.

C’est une vision largement partagée parmi les candidats républicains, qui réclament presque tous la suppression du Ministère de l’Éducation, qui n’a d’ailleurs quasi aucun pouvoir sur les programmes éducatifs dévolus aux États. Mais c’est un bouc émissaire à peu de frais pour affirmer aux « communautés » de décider eux-mêmes de l’éducation à donner aux enfants, à commencer par le créationnisme.

Santorum, lui, va plus loin, en s’inscrivant dans la mouvance du home-schooling (éducation à domicile) très en vogue dans la droite chrétienne conservatrice dont Michele Bachmann, sa concurrente lors des primaires, est également une fidèle porte-drapeau.

Bachmann a été membre[1] de Summit Ministries, une organisation promouvant l’éducation confessionnelle. Ce lobby conservateur est dirigé par son fondateur, David A. Noebel, auteur de The Homosexual Revolution: End Time Abomination et de Communism, Hypnotism, and the Beatles. Avant d’être élue au Congrès en 2006, Bachmann fut une ardente militante bataillant contre le système éducatif fédéral, multipliant les discours dans les églises du Minnesota. Ce système selon elle « défend une vision du monde socialiste, internationaliste et la loyauté à tous sauf à l’Amérique » dans le but de transformer les enfants en « ressources humaines pour une économie planifiée ». La thématique du « mind control » par l’État est une constante dans le discours conspirationniste d’extrême-droite depuis les années 1960 aux États-Unis. Par exemple, une des influences intellectuelles majeures citées par Bachmann[2] est l’oeuvre du pseudo-théologien évangéliste Francis Schaeffer, notamment son Christian Manifesto et son documentaire How should we live ? réalisé dans les années 1970. Dans ce film, Schaeffer, entre deux considérations sur le malheur que furent les Lumières, explique que les agents du gouvernement déversent des psychotropes dans le réseau de distribution d’eau potable.

Là où Michele Bachmann diverge de l’opportunisme électoral d’un Rick Santorum c’est qu’elle a passé sa vie à mettre en pratique ses idées. Avant une brève et catastrophique tentative de diriger un lycée privée où chaque enseignement était religieux, elle a étudié à la Coburn Law School dont la mission est de bâtir une nouvelle jurisprudence en traduisant littéralement les préceptes de la Bible dans le droit américain.

Mais pour être en danger, l’Université -revenons vers elle- n’a pas besoin d’attendre l’improbable jour où ces idéologues excités seront au pouvoir.

La liberté de la recherche scientifique remise en cause. 

Il est vrai que retirer le financement du gouvernement fédéral n’aurait qu’une incidence marginale sur les enseignements. Seuls 3% du budget d’une université privée comme Harvard proviennent du gouvernement fédéral et x% d’une université publique comme Berkeley, dont la plupart des financements  publics viennent de l’État de Californie.

Mais en revanche, c’est sur les chercheurs que pèse la menace. En effet, beaucoup d’eux reçoivent des financements venant d’organismes fédéraux, comme par exemple le National Institute on Drug Abuse, qui finance autant des projets  de médecine que de sciences sociales. L’anthropologue Philippe Bourgois explique[3] que sous la Présidence de George W. Bush, l’Institut recommandait aux chercheurs de « supprimer les mots préservatifs, échange de seringue, travailleurs sexuels et homosexuels des titres et de leurs résumés de leurs demandes de bourse de recherche ». Utiliser le mot « réduction des souffrances » garantissait à son auteur de ne pas recevoir le moindre penny du gouvernement. Exit les travaux sur les centres d’injection, les programmes d’échange de seringue ou de traitement par produits de substitutions. Ainsi, dans les années 2000, plusieurs organisations évangéliques participaient à une véritable surveillance des subventions fédérales accordées aux scientifiques ; organisations qui avaient alors les relais politiques suffisants pour censurer les travaux qu’ils jugeaient non-conformes à leurs croyances. C’est par pure «idéologie radicale » pour reprendre une expression à la Santorum que les conservateurs ont eu un impact néfaste sur les politiques publiques de santé.

Il n’y a pas que la science qui cogne à leur étroitesse d’esprit qui agace les conservateurs, il y a aussi celle qui les regarde. Ou quand l’idéologie cède le pas à l’opportunisme le plus pingre. Ainsi, s’il y a une discipline qui agace particulièrement les Républicains, c’est bien la science politique. Pour eux, il n’est de science politique que leurs discours et le récit qui en est fait par les journalistes. « Les théories sur le comportement politiques doivent être réservées à CNN, aux sondeurs, éditorialistes, historiens (ndlr : ?), candidats et enfin aux électeurs » a écrit par exemple le Sénateur Tom Coburn (R-OK) dans un rapport. (Rien à voir avec la Coburn Law School mentionnée plus haut).

Suite à ce rapport, ce dernier a proposé le 7 octobre 2009 un amendement éliminant tout financement fédéral à la science politique[4] émanant de la National Science Foundation (NSF), sorte d’Agence Nationale de la Recherche outre-atlantique.

« Plutôt que d’augmenter les sommes dépensées pour la science politique et autres études sociales ou comportementalistes, la mission de la NSF devrait être redirigée vers des programmes scientifiques concrets avec des usages pratiques en dehors des cénacles académiques et des bénéfices clairs pour l’humanité et le monde » justifiait alors son attaché de presse. John Sides, professeur de science politique à George Washington University notait alors que pour l’année 2008 la science politique avait coûté 5 millions de dollars aux contribuables américains et que le salaire du Sénateur Coburn leur avait coûté 3 millions de dollars. Et il n’a toujours pas éradiqué le cancer !

Pour conclure, j’emprunterai ces mots à Toby Ziegler, le conseiller fictif du Président de The West Wing : « If their religion forbids them from playing the trumpet, so be it. But I want those kids to… look at a globe. Be exposed to social sciences, history, some literature ! »


[2] ibid

[3] BOURGOIS Philippe, SCHONBERG Jeff, Righteous Dopefiend, University of California Press, Berkeley, 2009

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Un article de :

Pierre-Louis Rolle

Étudiant en sociologie à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). University of Pennsylvania alumn.



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