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Publié le 13 décembre 2011 | par Benjamin Bruyas

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Washington tourne son regard vers le Pacifique

            Le récent sommet de l’Asia-Pacific Economic Cooperation (APEC), qui s’est terminé le 14 novembre à Honolulu, cadre enchanteur s’il en est, n’a été que peu commenté par une presse française obnubilée par les crises qui secouent l’Europe en ce moment. S’ il est difficile de leur reprocher leur intérêt pour ces dernières, il est regrettable que ce sommet soit passé à ce point inaperçu, parce que cette organisation, chargée de faciliter les échanges économiques entre les principaux pays de la zone Asie-Pacifique, regroupe les trois premières puissances économiques mondiales (États-Unis, Chine et Japon). De plus, il regroupe un certain nombre de pays extrêmement dynamiques, en particulier en Asie orientale et en Amérique Latine, à tel point que cette région du globe a été ces dernières années la principale source de croissance économique au niveau mondial. Les réunions de l’APEC ont donc un impact potentiel très fort sur l’économie mondiale, et un impact encore plus fort sur les États-Unis, qui constituent encore la première puissance de la zone.

            Et à ce titre, le sommet de novembre 2011 a été particulièrement intéressant. Il a été l’occasion de communiqués communs assez instructifs, bien que probablement trop vagues pour être appliqués à court terme. Mais l’élément le plus important fut sans aucun doute l’approfondissement des négociations portant sur le Partenariat Trans-Pacifique (Trans-Pacific Partnership, TPP), un projet particulièrement ambitieux de zone de libre-échange entre dix pays membres de l’APEC, qui représentent à eux tous 40% du PIB mondial. S’il suscite des difficultés nombreuses, ce projet serait d’un très grand intérêt économique pour la plupart des pays membres, et en particulier pour les États-Unis. Mais cet intérêt économique n’est pas le seul enjeu du TPP : des considérations stratégiques et géopolitiques sont clairement à l’œuvre. Le récent sommet apporte ainsi des informations précieuses sur la redéfinition de la stratégie américaine au niveau mondial, dans laquelle la zone Asie-Pacifique est appelée à jouer un rôle central.

L’économie au centre des déclarations d’intention

            La principale mission de l’APEC est de favoriser les échanges économiques entre ses membres, et il n’est donc pas étonnant que l’économie reste son principal sujet de préoccupation. Le sommet d’Honolulu a ainsi été l’occasion de mener divers débats sur des sujets très importants, tels que les questions relatives à la fixation des taux de change, sujet sensible s’il en est, en particulier entre les deux principales puissances économiques de la zone, les Etats-Unis et la Chine. A ce propos les avancées sont toutefois timides, Pékin freinant des quatre fers pour maintenir son contrôle sur le taux de change du yuan. Néanmoins, l’un des éléments les plus significatifs d’un point de vue symbolique, et économique d’ailleurs, reste l’affirmation vigoureuse de l’importance des enjeux écologiques.

            Ainsi, la « Déclaration d’Honolulu »[1], qui résume les décisions prises suite au sommet, insiste largement sur les diverses mesures à prendre pour « promouvoir une croissance verte ». Les dirigeants des pays membres de l’APEC aspirent à une réduction de 45% de l’impact énergétique cumulé de leurs économies, ce qui est un objectif particulièrement ambitieux, surtout si on pense que l’APEC compte parmi ses membres les deux plus gros pollueurs de la planète, à savoir les États-Unis et la Chine. Bien entendu, des efforts importants ont été réalisés par ces deux États, mais ceux-ci sont encore trop modestes. De plus, cette déclaration reste vague. Pour autant, le simple fait d’affirmer ainsi leur détermination a une importance considérable. Reste à savoir dans quelle mesure cette détermination sera suivie d’effets. Deux mesures, néanmoins, paraissent suffisamment claires pour être appliquées dans une avenir proche.

            Les dirigeants s’engagent, dans cette déclaration, à abolir les barrières non-tarifaires pesant sur le commerce des biens environnementaux, et à diminuer jusqu’à 5% les droits de douane sur ces biens. Ces deux mesures ont elles-aussi une importance symbolique considérable, puisqu’elles montrent bien la foi considérable que l’APEC montre vis-à-vis de la résolution des problèmes par les mécanismes des marchés, puisqu’elles visent à accroitre la production de biens respectant l’environnement en en facilitant les échanges. C’est donc la rationalité des consommateurs et celle des entreprises qui est censée assurer la défense de la nature, la même rationalité qui pousse des citadins occidentaux à acheter des 4X4 polluants. Bien entendu, il est possible que cette logique permette d’obtenir de bons résultats, comme l’explique Jared Diamond dans son essai « Effondrement », dans lequel il explique que les entreprises ont intérêt à respecter l’environnement pour éviter les amendes et les réparations consécutives à une catastrophe écologique. Seul l’avenir permettra donc de juger de l’efficacité de ces choix, même si, dès aujourd’hui, leur réalité a une signification importante.

            En effet, cette manière d’envisager la défense de l’environnement, tout comme la majorité des mesures proposées dans la déclaration d’Honolulu, permettent aux membres de l’APEC de se réclamer à nouveau du libre-échange et de ses principes. Les mesures économiques sont à ce titre encore plus parlantes : il s’agit par exemple de réduire à nouveau les droits de douane et de faciliter le développement international des PME, mesures qui sont par ailleurs tout à fait acceptables et qui peuvent, à certaines conditions, avoir des effets positifs pour tous les acteurs concernés. Il est également question de faciliter la circulation des informations tout en favorisant le respect de la vie privée. Si ces deux idées peuvent paraître contradictoires, elles s’inscrivent surtout dans une logique de marché, la fixation des prix ne pouvant se faire de manière optimale que si les informations sont suffisamment pertinentes et bien distribuées parmi les acteurs économiques. Enfin, des mesures doivent être engagées pour que l’innovation soit dirigée par le marché (market driven). Toutes ces mesures peuvent être reliées, de près ou de loin, à celles préconisées par le Consensus de Washington, le fameux ensemble de dix types de politiques élaboré par John Williamson en 1989, et qui en est venu au fil des ans à incarner la doctrine monétariste et néolibérale en termes de politiques économiques[2]. Cela pourrait presque paraître cocasse, tant les deux plus grandes économies de la zone Asie-Pacifique, c’est-à-dire la Chine et les États-Unis, ont mis en place des protections tarifaires, non tarifaires et des subventions directes ou indirectes pour fausser la concurrence internationale. De manière générale, l’histoire économique enseigne assez clairement que le libre-échange est principalement à l’avantage des économies les plus puissantes, qui ont entre autres choses la possibilité d’influencer fortement les prix et de profiter de leur compétitivité supérieure. Cependant, la Chine n’a pas encore intérêt à réaliser une ouverture économique complète, en particulier en ce qui concerne les implantations d’entreprises et les mouvements de capitaux. Tout comme pour la réévaluation du yuan, l’empire du milieu a tout intérêt à n’évoluer que lentement sur ces questions. Les États-Unis, en revanche, ne cessent de pousser à une plus grande libéralisation des échanges, et à ce titre le sommet d’Honolulu a été l’occasion de grandes avancées.

L’évolution du Partenariat Trans-Pacifique

            Le Partenariat Trans-Pacifique (Trans-Pacific Partnership, TPP) est, à l’heure actuelle, une zone de libre-échange[3] réunissant Brunei, le Chili, la Nouvelle-Zélande et Singapour. Chacun de ces pays a une spécialisation économique différente, et ils se complètent donc. Le plus puissant des quatre, Singapour, est une plate forme commerciale et financière de premier ordre au niveau mondial, et profite depuis des décennies du libre-échange. La Nouvelle-Zélande, elle, est spécialisée dans les industries extractives, et en particulier l’agriculture, et ainsi de suite. De plus, le poids économique de ces quatre pays est relativement équilibré, à l’exception de Brunei, dont le PIB est de 12 milliards de dollars en 2009[4], le Chili, la Nouvelle-Zélande et Singapour ayant respectivement en 2011 (selon les prévisions faites en début d’année par « The Economist ») 207 milliards, 148 milliards et 237 milliards de dollar de PIB. Cette zone de libre-échange doit toutefois connaître un changement de nature extraordinaire dans les années qui viennent, puisque six pays membres de l’APEC ont annoncé leur intention d’intégrer la zone. Ces six pays sont les États-Unis, l’Australie, la Malaisie, le Pérou, le Vietnam et le Japon. Le TPP change totalement de visage et d’ampleur, puisque cette zone regrouperait dix pays dont les PIB cumulés représentent près de 40% du PIB mondial. Toutefois, les déséquilibres internes y seraient très forts, à tel point qu’il convient de s’interroger sur la pertinence de cet élargissement.

            Le TPP a souvent été comparé à l’Union Européenne, certains commentateurs jugeant bon de rappeler que le PIB total de cette zone de libre échange serait supérieur à celui de l’Union Européenne. Cette comparaison est particulièrement absurde, puisque, d’une part, l’UE constitue une institution unique en son genre qui va bien au-delà de la simple zone de libre-échange, et d’autre part parce que l’Union possède une cohérence économique interne supérieure à celle du TPP, même s’il faut bien dire que cette cohérence est mise à mal en ce moment. Certes, les États membres du TPP représentent 40% du PIB mondial à eux tous, c’est un fait. Mais, sur cette somme colossale, qui avoisine les 23 000 milliards de dollars, 15 000 milliards proviennent du PIB des États-Unis, et 5600 de celui du Japon. Autrement dit, les deux pays les plus puissants, respectivement première et troisième puissances économiques mondiales, représentent à eux seuls 89,57% du PIB de la zone. Si l’on ajoute la troisième économie de la zone, l’Australie, et ses 1 190 milliards, on obtient 94,74%. Les revenus nationaux cumulés des sept pays les plus modestes ne suffisent pas à égaler le seul revenu de l’Australie, et les États-Unis représentent à eux seuls près des deux tiers du PIB de la zone. A ces disparités absolues répondent les inégalités en termes de revenu par tête, exprimées en Parité des pouvoirs d’achat. Aux 48 010 dollars de PIB/habitant aux Etats-Unis répondent les 3380 dollars du Vietnam et les 9490 du Pérou. Cette très grande diversité n’est pas nécessairement un facteur d’inefficacité cependant. Les pays les moins puissants économiquement, si certains de leurs secteurs sujets à la concurrence des pays membres plus puissants risquent de s’effondrer, pourront compter sur leur secteur de spécialisation (par exemple le pétrole pour Brunei ou l’agriculture pour la Nouvelle-Zélande). Toutefois, certains pays peuvent craindre des difficultés très importantes, comme le montre l’exemple du Japon.

            Le Japon, qui a annoncé son intention d’intégrer le TPP pendant le sommet d’Honolulu, dispose en effet d’une agriculture relativement peu compétitive, laquelle risque d’être laminée par la concurrence des agricultures américaines et australiennes. Par ailleurs, le pays du Soleil Levant est spécialisé dans l’exportation de produits manufacturés à haut contenu technologique, des produits pour lesquels les barrières au commerce sont déjà très faibles. Le pays n’a donc que peu de gains économiques à attendre a priori de cette intégration, et risquerait même plutôt d’y perdre. D’ailleurs, ce projet suscite de la part des citoyens japonais une résistance importante, puisque selon un sondage, un tiers de la population seulement y est favorable[5]. Le premier ministre, Yoshihiko Noda, court un grand risque de perdre son capital politique acquis lors des élections de 2009, qui ont vu l’arrivée au pouvoir de son parti, le Parti Démocrate Japonais, sur un programme de relance qui n’a toujours pas été appliqué. Mais, si le TPP, en tant que zone de libre-échange, doit être évidemment jugé sur sa pertinence économique, il ne faut pas sous-estimer l’importance de variables et d’enjeux géopolitiques, qui participent sans aucun doute largement à son succès.

L’Asie-Pacifique, nouvelle base de la superpuissance américaine

            En effet, le Japon est pris, depuis septembre 2010 et l’arraisonnement d’un chalutier chinois entré en collision avec deux patrouilleurs nippons près des îles Senkaku, dans un véritable bras de fer diplomatique avec la Chine sur le contrôle de ces petites îles inhabitées. Ces tensions considérables avec son très puissant voisin, dont le budget militaire augmente d’année en année, ont sans aucun doute compté pour beaucoup dans la décision de Tokyo de demander son intégration dans le TPP. Il est probable que des considérations similaires ont poussé l’Australie à agir de la même manière, et que les quatre pays fondateurs du Partenariat y ont aussi un intérêt stratégique important. Bien entendu, les intérêts économiques sont très importants pour tous les pays, mais la montée en puissance progressive mais rapide de la Chine a sans aucun doute joué un rôle.

            A ce titre, un parallèle avec la Communauté Ergonomique Européenne fait ressortir des éléments notables. La CEE, née dans les années 50, était un moyen important pour les pays d’Europe de signifier leur rattachement au bloc occidental, par opposition au bloc soviétique. Là aussi, les considérations économiques ont permis de renforcer et d’encourager l’intégration des pays membres, en leur assurant l’entrée dans les Trente Glorieuses, mais l’arrière-plan géopolitique a sans aucun doute participé largement à la volonté d’élargissement et de renforcement de la CEE, puis de l’UE. S’il n’est pas certain que le TPP permettra à l’ensemble de ses membres de rentrer dans une longue période de croissance soutenue, comme ce fut le cas pour la Communauté Européenne, son importance en termes géopolitiques est absolument centrale, et montre la volonté des États-Unis de tourner de plus en plus leur regard vers la zone Asie-Pacifique.

            Ainsi, alors que l’Europe semble au bord de l’effondrement économique, l’Asie orientale est depuis plusieurs années la région la plus dynamique du monde, et l’élévation du niveau de vie d’une bonne part de ses habitants entraîne une explosion de la demande qui n’en est encore qu’à ses débuts. Si cette région reste fragile, en particulier du fait de la très grande dépendance de la Chine et des pays exportateurs envers les conjonctures européennes et américaines, elle n’en représente pas moins le nouveau centre de l’économie mondiale, et il est donc logique que les États-Unis cherchent à y renforcer leur influence. Certains, comme le GEAB leap, estiment que nous assistons en ce moment à un changement de centre de la diplomatie américaine. Alors que celle-ci s’est longtemps appuyée sur le soutien plus ou moins assuré des pays d’Europe, et avait fait de la relation transatlantique l’un des fondements de sa puissance, l’intérêt géopolitique se trouve désormais dans la relation trans-pacifique. Un désengagement est donc à craindre pour l’Europe, qui voit les troupes de l’US Army qui y sont stationnées se retirer petit à petit. Cependant, ce désengagement ne peut être que progressif, tant les interdépendances sont fortes entre le Vieux Continent et le pays de l’Oncle Sam.

            Les États-Unis tournent donc, de manière logique, leur regard vers le Pacifique, et le TPP est un outil central de cette stratégie. L’entrée du Japon dans les négociations pour intégrer le Partenariat, lors du dernier sommet de l’APEC, constitue un événement central, en cela qu’il légitime cette zone de libre-échange. Le Canada et le Mexique envisagent de le suivre, et l’intégration de la Corée du Sud apparaît comme probable à terme. Washington prend acte du basculement du centre de gravité de l’économie mondiale, et cherche à protéger son statut d’hyperpuissance en se posant comme leader d’une zone de libre-échange qu’il domine, dans l’intérêt de la plupart des pays membres. Cependant, le dynamisme de cette zone dépend en grande partie de celui des autres pays membres de l’APEC, et c’est pourquoi cette organisation va sans aucun doute être un élément de plus en plus important de la stratégie internationale de Washington, d’autant qu’ils y disposent d’un leadership économique et symbolique encore peu contesté. Finalement, c’est la Chine qui, en décidant si elle doit continuer à « cacher sa lumière », comme le disait Deng Xiaoping, ou si elle souhaite exploiter sa puissance retrouvée sur la scène diplomatique, décidera du visage de la zone Asie-Pacifique. L’interdépendance de l’Empire du Milieu et des États-Unis représentera alors un élément important dans le choix de la stratégie de ces derniers, qui devront accepter, au moins partiellement, la naissance du « Post-American World » dont parle Fareed Zakaria.



[1]   Cette déclaration, sous-titrée « Toward a Seamless Regional Economy », est disponible sur le site de l’APEC à l’adresse suivante : http://www.apec.org/Press/News-Releases/2011/~/link.aspx?_id=F5D8AB2B402A41019C8CDAF6090B6D01&_z=z

[2]   Le texte dans lequel ce « consensus » est formalisé est disponible à l’adresse suivante : http://www.iie.com/publications/papers/print.cfm?doc=pub&ResearchID=486 . Il est réellement possible de parler de doctrine car ces mesures ont été appliquées souvent en dépit du bon sens, comme le montre l’exemple éloquent de l’Argentine des années 1990, largement félicitée comme bon élève du FMI jusqu’à l’effondrement de son économie en 2001.

[3]   C’est-à-dire, pour schématiser, une zone dans laquelle les barrières tarifaires au commerce international doivent disparaître.

[4]   Selon le site du Département d’État : http://www.state.gov/r/pa/ei/bgn/2700.htm Tous les autres chiffres de cet article proviennent des prévisions contenues dans le hors-série « The world in 2011 », édité par le magazine « The Economist ». Ces prévisions, ayant été faites en début d’année, sont probablement optimistes, mais elles permettent de saisir les ordres de grandeur, ce qui est leur objet dans cet article.

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Un article de :

Benjamin Bruyas

Benjamin est diplômé de l'Institut d'Études Politiques de Lyon. Chargé de médiation pour le cabinet Nes&Cité.



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