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Publié le 13 décembre 2011 | par Pierre-Louis Rolle

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Ce que le Tea Party et Occupy Wall Street ont à nous dire de l’Amérique

«Regardez les, ils ont beaucoup de points communs avec le Tea Party». C’est sur le mode de la raillerie que le Vice-Président, Joe Biden, a accueilli les premiers rassemblements de protestation à Wall Street. Comme de marginaux hurluberlus. Pourtant, la presse eût tôt fait de comparer les deux mouvements, présentant Occupy Wall Street comme le «Tea Party de gauche».  Qu’ont-ils vraiment de commun ?

 Il n’est pas nécessaire de pointer leurs différences idéologiques : lorsque les uns plaident sous une pluie battante pour plus de justice sociale, les autres feraient une syncope à l’idée même de toute redistribution des richesses. Risque est aussi de sombrer dans une analyse pathologiste : reléguant les uns comme des fous d’extrême droite et les autres comme des hippies sales et marginaux.

 En revanche, les penser tous deux comme mouvements sociaux s’avère riche en enseignements.  En effet, le Tea Party est un véritable mouvement social – qui certes pour une fois n’émane pas du camp progressiste. On a vu des manifestations aussi bien locales que fédérales, du fin fond du Kansas comme à Washington DC. On a vu un mouvement populiste traditionnel qui s’insère dans la société américaine. Il ne faut ainsi pas voir le Tea Party  comme un mouvement de dingues manipulés, mais le voir comme un mouvement social qui relève un malaise certain et de manière durable. Ce mouvement nous dit quelque chose sur l’Amérique, sur le déclassement, le malaise de la classe moyenne, la pauvreté des blancs américains. Il serait condescendant de le rejeter sur un registre psycho-pathologique.

 Il ne faut pas pour autant donner au Tea Party l’importance qu’il n’a pas, mais le regarder comme un symptôme de la société américaine, pour dire des choses que les deux partis ne peuvent pas dire. Aujourd’hui, il a un concurrent pour exprimer ce malaise : le mouvement Occupy.

L’approche comme mouvement social nous permet de raisonner en terme de répertoire d’action collective, pour reprendre le concept forgé par Charles Tilly. Cette notion nous permet ainsi de relever l’ironie de la comparaison. Si le Occupy ne fait qu’utiliser les codes classiques des mouvements altermondialistes, c’est du Tea Party  que vient l’originalité, pour ne pas dire l’anomalie. Les conservateurs ont repris les modalités d’action de la gauche contestataire : marches, manifestations, occupations des marches du Capitol, interpellation des élus lors de débats publics.

 La question du devenir de chacun de ces mouvements se pose toutefois. Les dernières élections de mi-mandat ont marqué un tournant pour le Tea Party : un tournant électoral. Les marches contre l’impôt ou le tapage lors des town hall meetings ont laissé place à une mobilisation dans les urnes.

Toutefois, si le Tea Party a aujourd’hui son caucus à la Chambre des Représentants, cela tient plus de la stratégie de quelques acteurs politiques que d’une vague électorale. Un des cas les plus emblématiques fut celui de Scott Brown, élu triomphalement en remplacement de Ted Kennedy en plein tumulte du débat sur la réforme du système de santé. Il s’avère in fine un Républicain tout à fait centriste, ayant voté en faveur de plusieurs textes défendus par le Président Obama.

Cette stratégie électorale doit être minorée : il n’y a pas eu de vague anti-candidats sortants malgré l’impression donnée par quelques cas médiatiques. En effet, 87% de sortants se sont trouvés réélus[1].

Le choix de candidat trop conservateur s’est aussi avéré une stratégie perdante pour l’élection générale. Nevada, Delaware, New York… Beaucoup de rising stars conservatrices se sont vues ridiculisées dans les urnes. La sénatrice Murkowski de l’Alaska, quant à elle ne s’est pas embarrassée de feindre allégeance à la «nouvelle conscience de la droite» pour sauver sa peau lors des primaires. Battue par un obscur juge soutenu par Sarah Palin, elle se présenta en write in candidate[2] et conserva son siège. Il sera intéressant de suivre la campagne présidentielle à l’aune de cette stratégie : la désignation probable de Mitt Romney signerait-elle la fin de l’aventure électorale pour les tea partiers ?

Quel sera le tournant d’Occupy Wall Street ? La seule ligne de l’occupation d’un square à New York, d’un parking à Rochester ou d’un terrain vague à Portland ne semble pas être très pérenne. La question n’est même pas le devenir de la structuration politique du mouvement, mais elle est cruellement terre-à-terre : les manifestants passeront-ils l’hiver ? On voit mal les campements de fortune supporter le froid newyorkais des quatre prochains mois.

Le mouvement syndical injecte d’importants fonds et de moyens matériels pour aider les occupiers.  Comme l’explique le sociologue John Krinsky dans un entretien à Bully Pulpit, il n’y a toutefois pas de tentative de noyautage par les centrales syndicales. Au contraire, le Occupy fut fédérateur et a fonctionné en bonne intelligence avec eux malgré les fractions anarchistes du mouvement, tout en conservant son autonomie. Voilà, un levier pour le devenir d’Occupy.

En sus, si Occupy Wall Street échoue sur le plan de la politique électorale, il peut occuper un espace que le Tea Party a jusqu’alors échoué à infiltrer : celui des think-tanks. Le Tea Party est snobé par les think tanks conservateurs : s’il s’est avéré un très bon outil de fund-raising, il n’a que très peu pénétré les strates pensantes du parti Républicain. Machine de guerre électorale, apte au coup de force certes, mais mouvement de gouvernement, non. Occupy Wall Street en revanche a su intéresser think-tanks et universitaires.

Sa stratégie down-top pourrait-elle s’avérer payante ? Sans en faire une force électorale en investissant le processus de primaires et en maintenant une défiance vis à vis des scrutins, difficile de le dire.

On peut se risquer à dire qu’Occupy Wall Street et le Tea Party sont deux tentatives de réponses à la crise aux milieux d’émergence bien différents. D’un mouvement social, l’un, populiste, anti-étatique, est devenu une franchise électorale réactionnaire. Occupy Wall Street est doté d’un cadre intellectuel, syndical. Reste à trouver la meilleure forme d’organisation pour continuer le combat.

[box]De nombreux éléments de réponses aux pistes lancées par cet article se retrouvent dans notre entretien avec John Krinsky, sociologue à CUNY : http://bullypulpit.fr/2011/12/entretien-avec-john-krinsky-occupy-wall-street-et-la-gauche-americaine/[/box]


[2] Un write-in-candidate est un candidat qui ne figure pas sur les bulletins de votes imprimés par l’État organisant l’élection, ici faute d’avoir remporté une des primaires partisanes. Les électeurs doivent écrire le nom du candidat sur un papier blanc.

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Un article de :

Pierre-Louis Rolle

Étudiant en sociologie à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). University of Pennsylvania alumn.



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