David Samuels : « L’Amérique continue de produire des générations de rêveurs »

« Seul l’amour peut te briser le cœur » de David Samuels est un recueil de « reportages littéraires » couvrant la fin des années 1990 jusqu’à l’élection de Trump. Dans cet entretien publié par Le Nouveau magazine littéraire le 18 octobre 2018, son auteur insiste sur l’importance de la « narrative non-fiction » dans la littérature américaine.

David Samuels excelle dans l’observation minutieuse des marginaux comme des vieilles légendes du rock, des présidents, des rêveurs, des hommes aux jeux de paris ou au labeur. Il scrute cette ligne fuyante entre la promesse américaine de réinvention permanente et l’imposture. Le « reportage littéraire » est son terrain de prédilection. À 51 ans, il a écrit pour les grands magazines américains Harper’s MagazineThe New YorkerThe Atlanticn+1,… Son premier livre, Mentir à perdre haleine (Éditions du Sous-sol, 2015) s’intéressait au caméléon James Hogue, arnaqueur et coureur de fonds. La couverture de Seul l’amour peut te briser le cœur rend hommage au White Album de Joan Didion (1979). Le livre rassemble ses articles sur les essais nucléaires dans le Nevada, les courses de lévriers, Obama, une famille de dynamiteurs, le producteur de rap Prince Paul, un Français roi des paparazzis ou la propagande du Pentagone sous Donald Rumsfeld. Il est aujourd’hui éditeur littéraire du magazine consacré à la culture et l’actualité juive Tablet.

Les magazines ont permis l’émergence de la « narrative non-fiction ». Ce genre littéraire a-t-il un avenir ?

David Samuels : Oui, c’est pour ça que je suis devenu optimiste. C’est le genre américain, celui que nous avons inventé. C’est l’origine de la littérature américaine. Tous les grands auteurs américains ont commencé par ce type de journalisme, que ce soit Herman Melville, Walt Whitman ou Ernest Hemingway. Depuis les débuts, ce genre répond à un ensemble de questions très américaines : qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Que se passe-t-il en Californie ? Qu’est-ce que les gens y font ? Un reporter parcourt le monde et décrit ce qu’il voit. Et ce qu’il voit reflète l’identité de l’auteur et qui nous sommes en tant que lecteurs. Aussi longtemps qu’il y aura des Américains qui chercheront ces réponses qu’ils ne trouvent pas dans la presse, cette écriture restera importante. Ce genre a pris la forme de nouvelles, de romans, de poèmes épiques, d’articles de magazines. Les grandes séries télévisées comme The Wire (Sur écoute) et Les Sopranos sont apparues alors que les magazines s’effondraient. Les séries sont devenues dominantes, beaucoup de leurs créateurs viennent de là, c’est une une manière de continuer un reportage autrement. J’écris aussi une série télévisée sur deux frères, l’un reporter, l’autre missionnaire. Cette série parlera de la crise politique et de cette nouvelle écologie de l’information. Dans les dix prochaines années, nous allons assister à une vague de livres américains qui seront appelés « narrative non-fiction » ou « fiction » ou une autre appellation pour caractériser le nouveau système culturel. À l’avenir, certaines personnes ne considèreront peut-être pas l’Amérique comme exceptionnelle ou fondamentalement différente dans son ADN d’autres nations. Ça sera une perte immense au niveau culturel. J’aime le produit de la sensibilité américaine, la littérature, le jazz, le rock’n roll. Mais je ne pense pas que ce changement arrivera de sitôt.

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https://www.nouveau-magazine-litteraire.com/idees/david-samuels-amerique-continue-de-produire-des-generations-de-reveurs

Le Paris de Henry Miller

La capitale a fait de lui un écrivain. Il préfère le Paris du peuple et des  immigrés qui remue, vibre et encrasse, plutôt que celui des salons. « Je suis resté terriblement américain, écrit-il en Californie bien plus tard, et je suis bel et bien un fruit de cette terre. Il se peut même que les fécondes années passées en France n’aient fait que contribuer à approfondir mon appartenance à l’Amérique. Mais je suis un Américain qui exhibe son américanisme comme une plaie. »

Au petit matin, à l’heure où les cafés nettoient leurs glaces, un homme en costume en velours côtelé, coiffé d’un chapeau gris, marche sur le boulevard Montparnasse. Il approche la quarantaine, porte de grosses lunettes qui encadrent de petits yeux bleu vif. Son allure est défraîchie, il se vante dans ses lettres d’être « dans une telle condition de mendigot » que dans la rue les gens se poussent du coude en le montrant du doigt.

L’homme descend le boulevard Raspail, saute la Seine sur le pont Royal, coupe les Tuileries pour s’engager avenue de l’Opéra. Cet itinéraire prisé des expatriés est souvent appelé « la voie américaine ». Il s’arrête en face du 11 rue Scribe, son unique adresse fixe en cette année 1930. Arrivé à Paris le 4 mars, c’est l’un des premiers endroits où il s’est rendu. Comme chaque matin, il est en avance. Les guichets de l’American Express sont encore fermés et attendent neuf heures. Henry Miller peut se rendre jusqu’à trois fois par jour à cette adresse, dans l’espoir de trouver un câble et de l’argent de June, son épouse restée à New York, celle qui l’a poussé à quitter son emploi à la Western Union Telegraph pour vivre de sa plume. Presque toujours bredouille, il retourne ensuite vers Montparnasse, pour s’installer aux terrasses du Dôme ou de la Coupole et attendre qu’une connaissance ou un inconnu providentiel paie ses consommations de la journée.

Après le krach boursier de 1929, Paris se vide de ses artistes exilés. Beaucoup de familles américaines sont ruinées. « La génération perdue » s’est évaporée. Miller choisit bien son heure. Il ne se rend pas à Shakespeare and Co, dans les salons de haute couture, chez Maxim’s ou dans les palaces de la Côte d’Azur. Dans les bars de Montparnasse, on tente de conserver la flamme des Années folles. Henry Miller regrette de ne pas avoir passé sa vingtaine dans le Montmartre d’avant la Grande guerre, autour d’Apollinaire, Max Jacob, Picasso ou Toulouse-Lautrec.

Un piéton affamé

Il marche, marche sans relâche. « Il n’y a presque pas de rue à Paris que je n’aie connue. Sur chacune d’elles, je pourrais mettre une plaque commémorant en lettres d’or quelque riche expérience nouvelle, quelque profonde réalisation, quelque moment d’illumination » (Souvenir, Souvenirs, 1953). La rue fait son éducation. « J’avais les rues pour amies et les rues me parlaient le langage triste et amer de la misère humaine. » Il mène une vie « en marge », avec Rimbaud pour modèle. « Dans toutes ses errances, il est toujours à pied, et presque toujours l’estomac vide », écrit-il.

Son quotidien est indigent : « il a fallu que je sois complètement fauché, désespéré, vivant comme un clochard dans les rues pour que je commence à voir et à aimer le vrai Paris. Je le découvrais en même temps que je me découvrais » (Entretiens de Paris, 1970). Paris s’apprécie encore plus quand la faim le tenaille : « C’est comme d’être empoigné par un squelette au moment où on a un orgasme. » Il note une atmosphère « saturée de création » : « Mes yeux ne s’ouvrirent en grand et clair que lorsque mon talon heurta le sol de Paris. » (Tropique du capricorne, 1938).

Débarqué de Londres sans carte d’identité et avec 10 dollars en poche, Henry Miller se comporte dans un premier temps comme un touriste. « Je suis américain bon Dieu ! Et je ne suis pas habitué à manger des entrailles de chiens, de chevaux ou de cochons d’Inde », peste-t-il dans une de ses lettres. « Comment un Français saurait-il qu’une des premières choses qui frappe l’œil d’un Américain débarqué, qui l’émeut et le réchauffe jusqu’aux entrailles c’est cet urinoir omniprésent ? » Il trouve charmantes les vespasiennes parisiennes. Son urinoir préféré se tient devant l’asile des sourds-muets, au coin de la rue Saint-Jacques et de la rue Abbé-de-l’Épée.

Henry Miller s’installe d’abord à l’hôtel Saint-Germain-des-Prés, puis, sous la contrainte financière, enchaîne les piaules de plus en plus petites et abordables. Sans carte de séjour, il ne trouve pas de travail. L’observation en terrasse est son passe-temps favori. Pour le prix d’un café, le papier à lettre, l’encre et le porte-plume sont fournis. Alors il écrit, des courriers à Cocteau et Buñuel, propose à Paul Morand, dont il a dévoré le livre sur New York [voir le numéro de mai 2014 de France-Amérique], de devenir son secrétaire. Il se met à écrire son « livre de Paris », en produisant une masse considérable de textes qui composent bientôt Tropique du cancer.

Amitiés cosmopolites et interlopes

Il fréquente essentiellement des immigrés. « Aux États-Unis, je me sentais dans un complet isolement. Au Dôme, tout de suite, j’ai rencontré un tas de gens de mon espèce, avec lesquels, je pouvais enfin échanger une parole sensée. » Henry Miller retrouve Alfred Perlès, un Autrichien, correcteur du Chicago Tribune et écrivain surréaliste, croisé deux ans auparavant lors de son premier passage à Paris. Son ami l’installe dans une chambre voisine à l’hôtel Central, rue du Maine, et prend en charge le loyer. Miller observe depuis sa chambre les prostituées du boulevard Edgar Quinet. Rien à voir avec leurs sœurs américaines, pense-t-il, les Françaises sont romantiques, coquettes et délicates, féminines, et mortellement dangereuses. Il est marqué par les campagnes d’affichage contre les maladies vénériennes. S’il est fasciné par les prostituées françaises, il conserve une peur tétanique des maladies qu’elles portent. Le ballet inséparable du sexe et de la mort est l’un des thèmes de prédilection de ses écrits parisiens.

C’est parmi les entraîneuses qu’il apprend le français — il écrit plus tard un livre en français, J’suis pas plus con qu’un autre, publié en 1976 — et les particularités des régions dont elles sont issues. « Pour moi, elles étaient les petites reines de France; les filles non reconnues de la République, diffusant la lumière et la joie en réponse à l’outrage et à la mortification. Que serait la France sans ces libres ambassadrices de la bonne volonté ? » Il se lie d’amitié avec Mademoiselle Claude, une gagneuse de la rive gauche, à laquelle il consacre une nouvelle fin 1930.

Un avocat, Richard Osborn, le loge pendant l’hiver dans son appartement rue Auguste Bartholdi, près du Champ de Mars et de l’école militaire. De sa fenêtre, il regarde le « spectacle loufoque » et martial : « clairon sonnant, chevaux chargeant, pataugeant dans la boue. Comme une maison de fous. Même les chevaux avaient l’air idiot. »

Osborn le présente à l’un de ses collègues, Hugh Guiler, le mari d’Anaïs Nin. Cette Américaine née à Paris, fille d’une cantatrice française et danoise et d’un pianiste espagnol, vient de signer une étude sur D.H. Lawrence, l’auteur de L’Amant de Lady Chaterley, ce qui ne peut que ravir Miller, grand admirateur de Lawrence. Elle devient une très proche de l’écrivain, amante et mécène occasionnelle. Le couple se retrouve à la Rotonde ou au Viking.

Il tente en vain de publier ses papiers dans Esquire, Story ou Liberty. On lui propose un poste de professeur d’anglais au lycée Carnot de Dijon en 1932. Miller accepte, mais juge rapidement que c’est une « erreur fatale ». L’écrivain sympathise uniquement avec le veilleur de nuit du lycée. Il trouve sa porte de sortie à Paris : un poste permanent de rédacteur financier adjoint à la Tribune pour 45 dollars par mois.

Henry Miller et Alfred Perlès s’installent à Clichy en mars 1932, la ville de Louis Ferdinand Céline, que Miller admire, décrite dans Voyage au bout de la nuit (1932). Il a pu lire le manuscrit du Voyage avant parution. Si Céline travaille encore comme médecin à Clichy, il n’y vit plus. L’entrevue entre les deux auteurs n’a jamais lieu. Quelques années plus tard, Céline pense beaucoup de bien de Tropique du cancer. Il fait parvenir un mot énigmatique à Miller :

« Au confrère :

Je vais être bien content à lire votre TROPIC. Déjà ce que j’ai parcouru m’intrigue et me donne envie de tout connaître. Puis-je me permettre une toute petite indication dans un genre que je connais assez bien. SOIGNEZ BIEN VOTRE DISCRETION. TOUJOURS PLUS DE DISCRETION ! Sachez avoir tort – le monde est rempli de gens qui ont raison – c’est pour cela qu’il ECOEURE.

Bien à vous,

L.F. Céline. »

Clichy de jour et de nuit

Le 4, avenue Anatole France devient son pied à terre pour deux années. Jours tranquilles à Clichy (1956) est le titre d’un de ses livres, mais son quotidien d’alors est loin d’être calme. Sa femme June lui rend visite plusieurs fois, Anaïs Nin en tombe amoureuse. Miller ne parvient pas à renouer avec sa femme, avant l’ultime empoignade et la séparation, prélude au divorce.

La routine s’installe. « Ma vie à Clichy est presque devenue un rêve », explique-t-il à ses amis. Miller marche toujours, se rend dans les banlieues voisines, explore l’avenue de Clichy, le boulevard de Rochechouart jusqu’à Pigalle. Le commerce de la luxure est partout mais Miller n’aime pas les éclairages tapageurs : « le sexe fleurit mieux dans une lumière tamisée. »

Il choisit un « vestibule vaginale de l’amour » comme nouveau poste d’observation et d’écriture : le Café Wepler, place de Clichy. Les prostituées sont des habituées du café, et on retrouve la plupart d’entres elles dans ses écrits. Dans une lettre à son ami Brassaï, le photographe d’origine hongroise qui lui a consacré deux beaux livres, il écrit :

« PS : ici au Café Wepler, on joue toujours la Lustige WitweLa Veuve Joyeuse — comme une monomanie des obsédés. Et le chanteur, il chante toujours le même air du Barbier de Séville : Picoropicoropicoropicorpicoro !!

PS 2 : C’est très joli d’être la dame du lavabo ici avec cette douce musique viennoise. On peut s’imaginer à Vienne ou à Buxtehude ou à la Gare de Lyon. »

La communauté de la villa Seurat

A l’automne 1934, il quitte la banlieue et retourne au sud de la capitale. Tropique du cancer vient de paraître chez Obelisk Press, une maison d’édition qui publie uniquement des livres en anglais censurés en Angleterre et en Amérique. Les relations sexuelles y sont décrites explicitement. Le livre est interdit aux États-Unis jusqu’en 1961. Le poète Blaise Cendrars en fait une critique élogieuse dans la revue Orbes : « ce livre, par sa façon d’exposer les êtres et les choses et dire crûment leur fait aux gens (…) est profondément de chez nous, et Henry Miller, un des nôtres, d’esprit, d’écriture, de puissance et de don, un écrivain universel comme tous ceux qui ont su exprimer dans un livre une vision personnelle de Paris. »

Anaïs Nin lui prend un studio à la villa Seurat, une rue privée du 14e arrondissement, entre Montparnasse et le parc Montsouris. Il y reste plus de quatre ans avec un groupe de voisins : le romancier Raymond Queneau, l’écrivain Georges Pelorson, le photographe Brassaï, le peintre américain Abe Rattner et l’écrivain voyageur Lawrence Durrell. Cette bande crée ensemble, en flux tendu. On parle peu de la situation politique de l’Europe. « L’important, pour nous, n’était pas le côté de la barricade où nous allions nous placer, mais qui fournirait le prochain quignon de pain », écrit Miller.

Lors de la crise de Munich en 1938, Miller est terrifié, il commence à chercher un nouveau point de chute. Au moment de quitter la France, en 1939, Henry Miller est une petite célébrité en Europe, il entretient son image d’ « écrivain-gangster ». Mais il reste peu connu en Amérique, où ses livres sont toujours interdits. Après un tour dans le sud de la France, il embarque à Marseille pour rejoindre Lawrence Durell à Corfou. Le 27 décembre de la même année, il met le cap vers New York. S’il est choqué par la résignation du peuple face à la guerre, la France continue d’occuper son esprit. « Nulle part ailleurs dans le monde occidental, l’aspect spirituel de l’homme n’a été si totalement reconnu et si généreusement développé. » Dans Souvenir, Souvenirs, il note aussi : « Ce qui est français ne peut pas périr. La France a transcendé son être physique…Tant qu’il y aura un Français, toute la France demeurera visible et reconnaissable, peu importe sa position en tant que puissance mondiale… » Un chapitre du Cauchemar climatisé (1954) s’intitule « Vive la France » : « La France morte ? Quel abominable mensonge ! La France prostrée et vaincue est plus vivante que nous ne l’avons jamais été.»

Article précédemment publié par le magazine France-Amérique (New York), février 2016

Références bibliographiques

Brassaï,  Henry Miller, grandeur nature, Gallimard, Paris, 1975

Brassaï, Henry Miller, rocher heureux (grandeur nature II), Gallimard, Paris, 1997

Mary Dearborn, Henry Miller, biographie, Belfond, 1991

A la Maison Blanche, la presse perd encore des points

Article publié par Télérama, 29 juin 2017 
Accro à twitter, Donald Trump accepte de moins en moins de se soumettre aux questions des journalistes. Pourquoi garder des points presse à la Maison Blanche alors que le Président qualifie la presse “d’ennemie du peuple” ?

« Les conférences de presse quotidiennes ont aujourd’hui peu à voir avec la mission d’informer depuis la Maison Blanche, et leur valeur diminue chaque année », écrivait déjà le journaliste David Sanger dans une tribune du New York Times en 2006, après sept années à suivre la présidence américaine. Sous l’ère Trump, les relations entre le pouvoir exécutif et les médias n’ont cessé de se dégrader. Et une vidéo tourne désormais sur la toile montrant l’incrédulité et parfois la consternation des journalistes soumis aux points presse de la présidence américaine.

Le candidat Trump a longtemps gardé les journalistes à distance pendant sa campagne, le Président, lui, n’a pas donné de véritable conférence de presse depuis le mois de février. En mai dernier, agacé par l’importance médiatique accordée au limogeage de l’ancien directeur du FBI James Comey, Donald Trump s’est interrogé sur Twitter : « Peut-être que la meilleure chose à faire serait d’annuler toutes les futures “conférences de presse” et de fournir des réponses écrites dans un souci d’exactitude??? » Il réfléchirait à limiter ce qu’il nomme « le spectacle » à une séance par semaine, les journalistes devant soumettre leurs questions écrites en amont. Plutôt que la simple suppression, la Maison Blanche semble avoir choisi une autre méthode : la diminution de la fréquence, de la longueur et de l’importance des contacts avec les journalistes accrédités.

“Sean a grossi”

Ces derniers temps, difficile pour les correspondants d’apercevoir le porte-parole Sean Spicer ou Sarah Huckabee Sanders, son adjointe. Quand ils se présentent devant les micros, ils excellent dans l’art de ne rien dire, reconnaissent régulièrement ne pas avoir d’information sur les sujets évoqués ou conseillent de s’adresser à d’autres interlocuteurs. Impossible de poser des questions sur les enquêtes concernant les liens entre le gouvernement russe et des proches du président. Toutes les demandes doivent dorénavant être envoyées aux avocats privés de Donald Trump. En février, la BBC, The Guardian et CNN ont été interdits de participation à un press gaggle (point de presse informel) autour de Sean Spicer. Depuis le début du mandat, les journalistes de la Maison Blanche ont dû faire de la place à de nouveaux « collègues ». Breitbart News, le site d’extrême droite et plateforme de l’alt-right des suprémacistes blancs, les sites complotistes Infowars d’Alex Jones et The Gateway Pundit ont obtenu une accréditation officielle tandis que Sean Hannity, le commentateur radio d’extrême droite et animateur sur Fox News compte parmi les conseillers officieux du Président. Une nouvelle étape vient d’être franchie le 19 juin : la diffusion télévisée de la conférence de presse du jour a été interdite par la Maison Blanche. Rosie Gray, journaliste à The Atlantic, a demandé au conseiller spécial Stephen Bannon les raisons de cette décision. Sa réponse : « Sean a grossi ».

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Faut-il offrir un tribune télévisée au pire conspirationniste des Etats-Unis ?

Article publié par Télérama, 16 juin 2017 

Ex-star de Fox News, la journaliste Megyn Kelly crée la polémique sur NBC News en recevant dimanche 18 juin, le patron d’un site d’extrême droite, Alex Jones, adeptes des thèses complotistes et proche de Donald Trump. Certains annonceurs ont déjà suspendu leurs publicités.

Après douze années chez Fox News qui ont fait d’elle une présentatrice vedette, Megyn Kelly 46 ans, est passée à la concurrence sur NBC News et a choisi d’interroger Vladimir Poutine pour ses premiers pas sur la chaîne. L’interview, diffusée le 4 juin 2017 devant plus de six millions de téléspectateurs, fut un flop. Le président russe a nié d’un air dédaigneux toute ingérence dans l’élection américaine et s’est moqué des questions de Megyn Kelly.

La deuxième émission de Sunday night with Megyn Kelly, diffusée le 18 juin prochain, fait déjà polémique. Elle met à l’honneur Alex Jones, animateur de radio, patron du site d’extrême droite Infowars, qui diffuse régulièrement des théories complotistes. Alex Jones a qualifié le massacre de l’école primaire de Sandy Hook à Newton (Connecticut) en 2012, où vingt enfants et six adultes ont été assassinés par Adam Lanza, de « canular » créé par des forces hostiles au deuxième amendement de la Constitution qui garantit à tout citoyen le droit de porter une arme.

The Alex Jones Show est suivi chaque semaine par environ deux millions de personnes et diffusé sur plus de soixante stations de radio locales. Sur son site et dans les « documentaires » qu’il produit à la chaîne, le Texan rubicond se présente comme « un libertarien qui aime le programme des républicains », il part en guerre contre le « nouvel ordre mondial », les « élites mondialistes », les communistes, Black Lives Matter, le gouvernement tyrannique de l’Amérique ou accuse Barack Obama d’être « un wahhabite pur et dur », membre d’Al-Qaïda.

L’homme le plus paranoïaque d’Amérique

Dans un extrait promotionnel de l’émission, Alex Jones répète que « le 11-Septembre est un coup monté de l’intérieur ». Il reconnaît que des enfants sont morts à Newton, mais précise que la tuerie comporte « des anomalies ». Celui que le magazine Rolling Stone qualifie d’« homme le plus paranoïaque d’Amérique » a d’ailleurs fait savoir qu’il ne voulait pas que son interview avec Kelly soit diffusée car ses propos auraient été « déformés ».

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James Comey, un héros à la Bogart ?

Article publié par Télérama, 12 juin 2017 

Lever de rideau d’un drame qui ne fait que commencer, l’audition de l’ancien directeur du FBI, jeudi 8 juin a été diffusée en direct par toutes les grandes chaînes américaines. Richard K. Sherwin, professeur de droit à la New York School of Law, revient sur les enjeux de cette séquence médiatique présentée comme un “courthouse drama”.

Dans la déclaration écrite de James Comey, publiée la veille de sa venue au Sénat, il était question d’une horloge de parquet, de prostituées, de silence gênant, de « dissiper un nuage » et de « loyauté honnête ». Selon ce récit concis, Donald Trump et James Comey ont parlé à neuf reprises en tête à tête. Au cours de ces conversations, le président a demandé « la loyauté » du patron du FBI, mais ce dernier ne lui a promis que « l’honnêteté ». Surtout, le président apparaît très préoccupé par les enquêtes sur les contacts entre des membres de son équipe de campagne et les réseaux du gouvernement russe : « J’espère que vous pourrez trouver une façon d’abandonner cela, de lâcher Flynn », aurait-il déclaré en référence à son ancien conseiller à la sécurité nationale, Michael Flynn, renvoyé en février dernier. Le 8 juin, pendant presque trois heures, James Comey a répondu aux questions des sénateurs lors d’une séance ouverte au public, puis lors d’une interrogation à huis clos. Pour l’ancien directeur du FBI, les raisons avancées par la Maison Blanche pour justifier son licenciement sont des « mensonges purs et simples. » C’est bien sa manière de mener l’enquête sur les interférences russes dans l’élection qui aurait convaincu le président de le limoger. Richard K. Sherwin, professeur de droit à la New York School of Law, revient sur les enjeux de cette séquence médiatique présentée sur toutes les télévisions comme un courthouse drama.

Comment expliquer l’importance médiatique de ce témoignage ?

La suspension des programmes télévisés des grandes chaînes est rarissime, et ne concerne que les événements très, très importants. Pour reprendre une idée de Carl Schmidt, nous sommes ici dans un « état culturel d’exception » : quelque chose d’important va être dit qui concerne le pouvoir au sommet de l’Etat, ce qui renforce l’attente des observateurs. Quatre récits différents se déroulent simultanément, structurés comme dans un procès, avec des questions et contre-interrogatoires. Le premier récit, c’est la cyber-guerre et l’intervention de la Russie dans notre vie démocratique. Les élus républicains défendent un deuxième récit fondé sur le ressentiment des démocrates : ils ont perdu l’élection et tentent un coup politique contre l’administration Trump. Il y a aussi l’histoire de la destitution du Président, ce témoignage de James Comey serait donc un simulacre de procès pour une future procédure d’impeachment à partir des collusions entre l’entourage de Trump et l’effort russe pour hacker la démocratie américaine. Le dernier récit est le procès contre les médias. James Comey a rappelé que c’est l’intégrité de la démocratie qui est en jeu. Donald Trump et ses soutiens les plus actifs avancent la notion d’une conspiration des médias au service d’intérêts politiques contre le peuple.

Existe-t-il des précédents historiques à ce témoignage ?

L’affaire du Watergate vient bien entendu à l’esprit. La procédure de destitution a réuni un grand nombre de personnages. On pense aussi au témoignage d’Anita Hill en 1991 contre Clarence Thomas, dans le cadre de la confirmation de ce dernier comme juge à la Cour suprême. Ou encore aux témoignages en 1987 lors de l’affaire des contrats avec l’Iran. Tous ces témoignages avaient une structure de soap opera. Il y a très peu d’exemples historiques d’audition ayant eu lieu dans un contexte d’urgence nationale au point de suspendre les programmes télévisés.

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If Mayors ruled the world, entretien avec Benjamin R. Barber

Article précédemment publié par le magazine Grand Paris Développement en juillet 2016

Benjamin R. Barber est décédé le 24 avril dernier à New York. Né en 1939, politologue, enseignant invité à la City University de New York, professeur de sciences politiques à l’université Rutgers (New Jersey), il est l’auteur de 18 livres, dont Strong Democracy (1984) et le best-seller Jihad vs. McWorld (1995). Ancien conseillé du président Bill Clinton, il est chevalier des palmes académiques et a enseigné à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS, Paris). Benjamin Barber est le fondateur du projet de Parlement Global des Maires (GPM), idée qu’il développe dans son livre If mayors ruled the world (Si les maires dirigeaient le monde, Yale University Press, 2013).

Après plusieurs ouvrages sur les relations internationales et la démocratie, comment vous êtes vous intéressé aux villes et à leurs places dans le monde?

Benjamin Barber : Les Etats-nations ne fonctionnent pas et ils sont de plus en plus incapables de gérer les enjeux modernes. Je ne parle pas de la paralysie des gouvernements, comme aux Etats-Unis, mais des capacités institutionnelles. Les Etats-nations se définissent par la souveraineté de leur juridiction. Nous vivons dans un monde interdépendant : le changement climatique, le terrorisme, les réfugiés, la sécurité des transports, ce sont des enjeux mondiaux qui ne connaissent pas les frontières. Les villes font face aux mêmes défis, elles sont aptes à les régler, et sont beaucoup plus coopératives et démocratiques. Les citoyens ont plus confiance dans leurs dirigeants locaux que dans leurs élus nationaux. Les maires sont plus pragmatiques et privilégient l’action.

Selon vous, « la polis est le centre de la démocratie ». Les inégalités urbaines sont-elles la plus grande menace pour les villes ?

Les villes doivent traiter des conséquences d’un système global qu’elles ne contrôlent pas. Les inégalités sont une fonction de l’économie mondiale, mais elles s’incarnent dans les villes. Elles disposent de plusieurs politiques publiques possibles pour faire face : la gestion des emplois dans l’économie formelle et informelle, l’éducation, le logement social. Comment appeler les problèmes économiques mondiaux qui ont un effet local ? Je propose le concept de glocality (glocalité). Le dérèglement climatique se manifeste localement avec les inondations dans les villes situées au bord de l’eau. Ce concept de « glocal » est important car dans la tradition des sciences politiques, il y a le local, le régional, le national, l’international et le global. On s’accorde sur cette notion qui veut que plus on est loin du local, plus c’est différent. L’ironie du monde moderne, c’est plutôt que l’enjeu le plus global est aussi le plus local dans ses effets.

Vous insistez sur le pragmatisme des maires, leur choix de l’action plutôt que de l’idéologie. Comment intégrez-vous dans cette réflexion la vision politique de la ville, de sa nature et de son avenir ?

Les maires sont-ils entièrement pragmatiques, sans idéologie ? Bien sûr que non. Mais comparés aux élus nationaux, cette dimension est observable. Selon le maire LaGuardia, « il n’y a pas une manière républicaine ou démocrate de ramasser les ordures ». Ce n’est pas tout à fait vrai, selon si on privatise le système ou si la ville le prend en charge. Dans tous les cas, il faut le faire. J’observe aussi une tendance chez certains maires à se déclarer indépendants, non partisans. Michael Bloomberg l’a fait, comme l’ancien maire de Bristol, George Ferguson. François Hollande et Jacques Chirac ont été des maires très différents des dirigeants nationaux qu’ils sont devenus. Les maires doivent s’entendre avec des groupes différents pour gouverner. La ville, c’est un tripode : la société civile, la municipalité et le secteur privé. Si on se coupe d’une des jambes, tout s’effondre.

Quels sont le principe et les objectifs du Parlement Global des Maires ?

205 maires de villes du Nord et du Sud, grandes et petites, sont invités à la première réunion à La Haye en septembre 2016. Ce projet ne vient pas de nulle part, il est fondé sur la multitude de réseaux de coopérations entre villes qui font un travail formidable de longue durée mais ne sont pas très connus. Le parlement est soutenu par des organisations comme Eurocities, C40, United Cities and Local Governements (UCLG), l’European Forum on Urban Security (EFUS), l’US Conference of Mayors. Ce sont des associations en silos sur des sujets spécifiques qui partagent leurs expériences sur une base volontaire. Il est temps maintenant de donner aux villes un porte-voix, de muscler politiquement cette coopération. Si une seule ville décide de ne plus investir dans l’industrie pétrolière ou de bannir l’exploitation des gaz de schiste, cela n’a aucun poids. C’est par l’association avec d’autres villes qu’elle peut peser politiquement. Le premier objectif de cette rencontre est l’élaboration d’une gouvernance. Je travaille sur une déclaration des droits de la ville, qui reconnaît leur impératif et leur capacité d’action. Les deux autres objectifs substantiels, ce sont le changement climatique et la crise des réfugiés. L’Accord de Paris de décembre 2015 de la COP21 est minimal et même si les termes sont appliqués, la plupart des villes mondiales seront quand même inondées. Les villes ont la responsabilité de faire plus. La crise des réfugiés est un problème urbain et un mandat non financé. Les villes sont forcées d’agir sans que les Etats ne leur en donnent les moyens financiers. Enfin, nous mettons en place une fondation internationale, un secrétariat et une plateforme en ligne pour que les maires puissent travailler depuis leur bureau deux ou trois fois, avant de se réunir lors d’une rencontre annuelle.

Paris est uniquement mentionnée dans l’introduction de votre livre. Le maire de Paris ne fait pas l’objet d’un portrait dans vos pages. Quelle est la place de la capitale française parmi les villes globales ?

Bertrand Delanoë ne fut pas un maire très intéressant, sincèrement. Il n’était pas un grand internationaliste, ne considérait pas Paris comme une grande ville mondiale. C’était plus intéressant de me concentrer sur des villes européennes comme Barcelone, Londres ou Copenhague. Anne Hidalgo, au contraire, soutient ce mouvement. J’ai fini ce livre juste avant son élection, je la connais et je l’apprécie beaucoup. C’est une figure cosmopolite, elle est cette année candidate à la présidence du C40, une association de villes qui luttent contre le dérèglement du climat. Le Grand Paris, c’est une idée puissante. On ne peut séparer la capitale des villes qui l’entourent directement. La région métropolitaine est une entité géographique, économique et culturelle adaptée pour penser la ville. Pour combattre les inégalités, la création d’une région métropolitaine est un premier pas, mais non une solution en soi, cela internalise d’abord les différences. Si Détroit était le Grand Détroit en incluant les 10 comtés alentour qui sont parmi les plus riches du pays, ce serait aujourd’hui une grande cité d’Amérique avec une partie seulement en difficulté. Au lieu de cela, la ville a fait faillite. Les frontières de la vieille cité médiévale européenne ou celles du XVIIIe siècle aux Etats-Unis n’ont plus de sens aujourd’hui. Si j’avais voulu vendre beaucoup moins d’exemplaires de mon livre, je l’aurais titré Si les régions métropolitaines dirigeaient le monde.

Les pouvoirs de la maire de Paris sont limités, elle doit en permanence négocier et faire des compromis avec de nombreuses entités publiques…

Quand la maire de Paris revient dans sa ville après avoir participé au Parlement Global des Maires, elle ramène le pouvoir du maire de New York ou de Johannesburg avec elle. Cette voix commune et ces actions coordonnées la rendent plus puissante face à ses interlocuteurs. Malgré ses pouvoirs réglementaires limités, elle pourra mieux se faire entendre face à l’Etat et à la région, en leur demandant : « regardez ce que font telle et telle ville ; êtes vous sûrs de vouloir rester en dehors de cette dynamique ? » J’imagine que le gouvernement français comprendra l’intérêt commun de donner plus de pouvoir aux villes.

Quelles sont les thématiques de votre prochain livre Cool Cities: urban sustainability and the fix for global warming (Yale University Press, 2017) ?

L’idée principale, c’est que les villes sont devenues l’acteur le plus important dans le contrôle du changement climatique. Le livre analyse leurs capacités à agir, les actions qu’elles ont déjà entreprises et ce qu’elles peuvent encore faire. Les villes représentent 80% des émissions de gaz à effet de serre, et 90% d’entre elles sont établies sur des rivages. Elles devront impérativement travailler ensemble pour faire face.